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Le Dernier Point

Lire le chapitre 5: The Pass

La lumière du matin était grise et laiteuse sur Paris, un voile d'averse qui semblait laver les rues des excès de la nuit. Lise avait marché vite, le col de sa cape relevé, le petit pistolet glissé dans la poche intérieure de sa robe comme un poids mort. Elle avait répété sa demande cent fois dans sa tête, mais chaque version sonnait faux.

La maison de Darcelle se nichait dans une rue étroite du Marais, austère et propre, sans le faste des anciens hôtels particuliers. Un domestique la fit entrer dans un bureau où l'air sentait l'encre et la cire. Le député était un homme mince, aux tempes dégarnies, vêtu d'une redingote bleue sans ornement. Il leva les yeux de ses paperasses, la jaugea comme on évalue un meuble.

« Citoyenne Marchand, dit-il sans préambule. La veuve Dufour m'a parlé de votre talent. Elle prétend que vos doigts font des miracles avec un drap de laine. »

— Je suis honorée que la citoyenne se souvienne de moi, répondit Lise en inclinant la tête. Je viens vous demander une faveur, citoyen député.

Il croisa les bras. « Les faveurs ont un prix, dans ces temps-ci. »

— Je le sais. Et je suis prête à le payer.

Elle avait préparé son offre, mais la formuler lui serrait la gorge. Une robe pour la femme de Darcelle. Une robe de cérémonie, digne d'une réception révolutionnaire, taillée dans un satin qu'elle devrait trouver à crédit. C'était une trahison de plus, un fil de plus tissé pour l'ennemi de sa classe. Mais chaque point qu'elle coudrait pour la femme du député achèterait peut-être la vie de son père.

Darcelle la laissa parler, puis hocha lentement la tête. « Une robe en trois jours, dit-il. Pas de délai. Ma femme reçoit les épouses des comités la semaine prochaine et elle veut être présentable. »

— Trois jours, c'est court.

— C'est ma seule offre, citoyenne. Prenez-la ou sortez.

Lise avala sa fierté. « Je la prends. Mais j'ai besoin d'un laissez-passer pour me rendre à l'atelier de mon père, rue de la Harpe, afin d'y chercher des fournitures. Il est... incarcéré, et je n'ai plus accès à mes outils. »

Le mensonge était mince, presque transparent. Darcelle le savait probablement. Mais il avait besoin d'une robe, et elle avait besoin d'un papier. Telle était la monnaie de la Révolution.

Il signa le laissez-passer sans un mot de plus, tamponna le papier de son sceau officiel, et le lui tendit avec un sourire aussi mince que sa lèvre. « Tenez. Que votre aiguille travaille plus vite que la guillotine, citoyenne. »

Lise prit le papier, le replia soigneusement contre son corsage. Elle ne répondit pas. Elle sortit dans la pluie, et la rue lui parut plus propre que la maison du député.

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L'annexe était un bâtiment de pierre qui avait dû servir de remise à tisserand, adossé à l'arrière de l'ancien atelier. L'adresse que son père avait notée d'une écriture nerveuse menait à une impasse sombre, où le pavé était inégal et où les volets étaient clos aux trois quarts. Le laissez-passer de Darcelle ouvrit la porte verrouillée avec un déclic sec, et Lise pénétra dans une pièce qui sentait le moisi et la poussière de tissu.

Son père avait travaillé ici en secret pendant des années. Elle le savait maintenant, même si elle ne comprenait pas encore pourquoi. Des étagères vides couraient le long des murs, leurs planches marquées de cercles de verre qui témoignaient d'objets récemment déplacés. Une table basse, un escabeau, une cheminée éteinte. Et au fond, une porte fermée par un simple loquet de bois.

Lise la poussa lentement. La cellule — car c'était bien une cellule, aménagée comme une pièce de réclusion volontaire — contenait un lit de camp, une petite table avec un encrier sec et une bougie à moitié consumée. Quelqu'un avait vécu ici récemment. Peut-être son père, caché du monde. Peut-être d'autres.

Un bruit derrière elle la fit sursauter. Elle se retourna, la main déjà dans sa poche, les doigts refermés sur le canon froid du pistolet.

Un homme se tenait dans l'encadrement de la porte, en chemise effilochée et pantalon boueux. Il avait le visage décharné, les joues creusées, et des yeux qui semblaient avoir vu trop de choses en trop peu de temps. Il leva les deux mains en signe de reddition, mais son regard était celui d'une bête traquée.

« Ne tirez pas, citoyenne. Je ne suis pas un voleur. Je suis un prisonnier — ou plutôt, j'étais un prisonnier, il y a quelques heures. » Sa voix était rauque, comme s'il n'avait pas parlé depuis des jours.

Lise ne baissa pas le pistolet. « Qui êtes-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? »

— Je m'appelle Marat Gaubert. J'étais détenu à la Conciergerie, dans la cellule voisine de celle d'un homme nommé Pierre Marchand.

Le nom de son père claqua dans l'air sale de la pièce. Lise sentit le sol vaciller sous ses pieds, mais elle tint le pistolet fermement. « Pierre Marchand. Vous le connaissiez ? »

— Je le connaissais comme on connaît un homme qui partage votre mur, à travers les coups et les murmures. Il était calme, trop calme pour un condamné. Il m'a dit d'attendre. Il m'a dit que quelqu'un viendrait. Quelqu'un qui porterait un dé à coudre en cuivre. » Il chercha sur elle, et son regard s'arrêta sur le dé qui pendait à son cou, sous son corsage. « Vous êtes sa fille. Il avait raison. Vous êtes venue. »

Lise avança d'un pas, le pistolet toujours levé. « Il est encore à la Conciergerie ? Il doit être exécuté demain. »

Gaubert secoua la tête, un mouvement presque imperceptible, comme s'il était trop fatigué pour l'émotion. « Il s'est échappé il y a trois heures. J'étais dans la cour quand les gardes ont donné l'alarme. Il avait organisé sa fuite avec des complices de l'extérieur. Des gens qui savaient où frapper. » Il baissa les mains, lentement. « Je me suis glissé dehors dans la confusion. Je ne sais pas où il est allé. Mais il m'a dit de venir ici, juste au cas où. Il m'a dit que vous comprendriez ce que cela signifiait. »

Il se tourna vers le lit de camp, s'accroupit, et glissa la main sous les planches de bois. Il en retira un petit carnet relié de cuir brun, usé aux coins, fermé par une simple lanière de cuir. Il le lui tendit.

« Il gardait ceci caché sous le plancher. Il m'a dit de vous le donner si je vous revoyais avant lui. » Le regard de Gaubert se fit plus sombre. « Il a dit que c'était plus lourd que sa vie, ce carnet. Qu'il ne fallait jamais, jamais le laisser tomber entre les mains du Comité. »

Lise prit le carnet. Il était léger, presque fragile, mais elle le tenait comme s'il contenait le poids d'une cathédrale. Elle défit la lanière et tourna la première page. L'écriture de son père était serrée, nerveuse, reconnaissable entre toutes. Des dates, des noms, des croquis de routes, des listes de codes.

Le premier nom sur la page était celui de Robespierre.

Mais ce qui l'arrêta, ce n'était pas le nom. C'était celui de sa mère, écrit en marge, avec un point d'interrogation. Et une date qui correspondait à la première année où son père avait disparu de sa vie — puis réapparu, deux ans plus tard, comme si rien ne s'était passé.

Elle referma le carnet d'un geste brusque et le glissa sous sa cape.

« Où est-il allé ? demanda-t-elle. Si vous le savez, dites-le-moi. »

Gaubert hésita. Son regard glissa vers la fenêtre, vers la pluie qui tambourinait contre les carreaux poussiéreux. « Il m'a dit qu'il devait trouver quelqu'un. Quelqu'un qui pouvait le cacher, un ancien contact. Il m'a donné trois mots : le Cloître, le Tisserand, la Procure. »

Lise ne reconnut pas les deux premiers. Mais le troisième — la Procure — était une maison de couture réputée, à deux rues de son propre atelier. Une maison où elle avait travaillé pendant trois ans, avant la Révolution. Une maison dont la propriétaire, la vieille Madame Fauconnier, avait été la maîtresse de broderie de sa mère.

Son père était allé chez Fauconnier. Et si la vieille dame l'avait caché, elle seule saurait comment le joindre.

Elle regarda Gaubert, les mains soudain tremblantes. « Vous restez ici, dit-elle. Il y a du pain dans mes poches, et une carafe d'eau dans le coin. Personne ne vous trouvera si vous restez tranquille. »

— Et vous, citoyenne ? Où allez-vous ?

Lise ne répondit pas. Elle tourna les talons, le carnet pressé contre sa poitrine comme un second cœur, et sortit dans la pluie battante. La robe de la noble, la robe de la femme de Darcelle attendaient. Mais elle savait déjà qu'elle n'y toucherait pas avant d'avoir trouvé son père.

Trois jours, avait-elle pensé. Mais il n'y avait plus de temps. Il s'était échappé — et chaque heure qui passait le rapprochait de l'échafaud, ou de la trahison.