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Le Dernier Point

Lire le chapitre 6: The Diary

La flamme de la bougie vacilla, projetant des ombres dansantes sur les murs de l’annexe. Lise était assise sur le plancher poussiéreux, le journal de son père ouvert sur ses genoux, les pages jaunies craquant sous ses doigts tremblants. Gaubert dormait dans le coin, son souffle rauque emplissant le silence, mais elle l’avait presque oublié.

La première entrée datait de quatre ans.

*Février 1789. J’ai accepté la mission. Le roi saura que nous ne l’avons pas abandonné. Marianne ne me pardonnera jamais, mais certaines vérités doivent être préservées même au prix du foyer.*

Lise relut la ligne, le nom de sa mère lui serrant la gorge. Marianne. Elle ne l’avait jamais appelée autrement que « maman ». Et pourtant, son père écrivait d’elle comme d’un secret, comme d’une complice dont il fallait protéger l’identité.

Elle tourna la page.

*Avril 1790. Les comités sont infiltrés. Robespierre lui-même se méfie de tous, mais il ne se méfie pas de moi. Le déguisement tient : un simple tailleur républicain, loyal à la cause. Personne ne regarde deux fois les mains qui cousent les cocardes.*

Lise sentit un frisson lui parcourir l’échine. Son père, royaliste ? Toute sa vie, il avait parlé de la Révolution avec une prudence mesurée, jamais enthousiaste, jamais hostile. Elle avait cru qu’il était simplement fatigué, un homme d’un autre temps. Mais ces mots… ces mots racontaient une double vie si profonde qu’elle en devenait presque impossible à saisir.

Elle feuilleta plus vite, cherchant les mentions de Robespierre, les preuves que le journal semblait promettre.

*Novembre 1792. Les lettres sont en lieu sûr. Si je tombe, elles révéleront les comptes secrets de la Société, les noms des espions anglais qu’il a protégés pour son propre profit, et la liste des condamnations prononcées sans procès. L’Incorruptible n’est pas si incorruptible que cela. Mais je ne peux pas lui faire face seul.*

Lise s’arrêta net. Ses doigts rencontrèrent une déchirure irrégulière. Elle tourna la page suivante – ou plutôt, ce qu’il en restait. Quatre pages entières avaient été arrachées, laissant des lambeaux de papier comme des cicatrices. La date suivante sautait six mois plus tard.

*Mai 1793. Marianne est morte. Je l’ai tuée – non par ma main, mais par ma vie. Ils l’ont trouvée, ils l’ont interrogée pour me trouver. Elle n’a rien dit. Elle est morte en prononçant mon nom comme une prière.*

Lise lâcha le journal comme s’il brûlait. Sa mère était morte d’une maladie, disait-on, une fièvre qui l’avait emportée en trois jours, deux ans plus tôt. Elle avait huit ans à peine. Et pendant toutes ces années, elle avait cru que la mort de sa mère relevait du destin, un malheur banal dans une ville où la mort devenait une habitude.

Mais non. Sa mère avait été tuée. Torturée. Parce qu’elle protégeait son père – et toutes ses activités secrètes.

Gaubert remua dans son sommeil, grommelant quelques mots indistincts. Lise resta immobile, le regard fixe sur la page, les mots de son père flottant dans son esprit comme des débris dans une rivière agitée.

Elle tourna la page suivante, les mains plus lentes maintenant.

*Juin 1793. J’ai préparé le thimble. Elle est trop jeune pour comprendre, trop innocente pour porter ce fardeau. Mais si je tombe, elle devra savoir. Le journal sera là, sous les planches. La clé du coffre au procure, n°7. Qu’elle ne fasse pas confiance en ceux qui se disent amis. Qu’elle se méfie même de ceux qui portent des cocardes.*

Le souffle de Lise se fit soudain plus court. Le procure. Le vêtement de la maison, le lieu où elle travaillait, où elle avait passé des années sans jamais rien soupçonner. Le coffre n°7 se trouvait-il là, sous leurs yeux, tout ce temps ?

Elle parcourut les dernières pages, mais elles étaient vides, vierges, comme si la mort – ou la fuite – avait interrompu son père au milieu d’une phrase.

Gaubert s’étira, ouvrant un œil. « Tu es encore là, petite. Tu devrais dormir. Nous avons tous besoin de repos avant l’aube.

— Je ne peux pas dormir, murmura-t-elle en refermant le journal. Pas après ça. »

Il s’approcha, s’accroupissant à côté d’elle. « Qu’as-tu trouvé ?

— Mon père n’était pas un simple tailleur. Il était… un espion royaliste. Et ma mère est morte parce qu’elle a refusé de le dénoncer. »

Les yeux de Gaubert s’étrécirent. « Cela, je le savais en partie. Pierre m’a fait sortir de la Conciergerie, à ses risques et périls. Il m’a dit que nous portions des secrets dangereux, mais il ne m’a jamais dévoilé toute l’histoire. »

Lise fixa les pages déchirées. « Il y a des preuves. Des preuves contre Robespierre – des comptes, des noms, des condamnations sans jugement. Mais quatre pages manquent. Quelqu’un les a arrachées avant de cacher ce journal.

— Peut-être ton père, pour les garder séparément. Ou peut-être quelqu’un d’autre qui veut effacer les traces. »

Un coup frappé à la porte de l’annexe fit sursauter Lise. Gaubert saisit une planche de bois comme arme de fortune, mais la voix qui s’éleva derrière le bois était familière.

« Lise ? C’est moi. Jean-Luc. Seul. »

Elle se précipita pour ouvrir, le cœur battant. Jean-Luc se tenait sur le seuil, son manteau trempé par une pluie qui semblait s’être levée sans qu’elle s’en aperçoive. Des gouttes s’accrochaient à ses cheveux, et ses yeux parcoururent rapidement l’intérieur de la pièce avant de se poser sur le journal dans ses mains.

« Tu l’as trouvé. »

Elle hocha la tête, refermant la porte derrière lui. « Il contient ce que tu as dit. Des preuves. Mais des pages manquent. Quatre pages.

— Je sais, répondit-il d’une voix grave. J’ai vu ton père les brûler, la veille de son arrestation. »

Lise recula, la stupeur la frappant de plein fouet. « Tu étais là ? Tu l’as vu ? »

Jean-Luc baissa les yeux. « C’est moi qui l’ai arrêté, Lise. Moi, le clerc du Tribunal qui suit les ordres. Il était dans mes registres, et quand j’ai reçu l’ordre de le prendre, je me suis rendu chez lui. Il m’a tout expliqué – les preuves, le thimble, ton nom. Il m’a demandé de te les remettre si quelque chose lui arrivait. Il savait que son nom figurait sur la liste avant même que je sois envoyé pour l’exécuter. »

La colère monta en elle, brûlante et amère. « Tu le savais. Tout ce temps, tu savais qui il était. Tu savais ce qu’il m’avait laissé, et tu n’as rien dit sur le pont ?

— Je ne pouvais pas, répondit-il avec une intensité qui fit trembler sa voix. Je suis surveillé. Mes moindres gestes au Tribunal sont notés. Pendant que je te parlais sur le pont, deux agents de la sûreté m’épiaient depuis un café. Si j’avais révélé notre lien avant d’être certain que tu pouvais me faire confiance, nous serions tous deux au cachot maintenant, et ton père avec nous. »

Il sortit un papier plié de sa poche intérieure, le tendant à Lise d’une main hésitante. « Ton père m’a fait promettre de te remettre ceci si la situation devenait critique. Il pense que les pages manquantes contiennent les noms les plus compromettants – ceux que Robespierre ne peut laisser circuler. Sans elles, les preuves ne sont que des fragments, insuffisants pour un procès public.

— Alors pourquoi les a-t-il brûlées ? demanda Lise en dépliant le message.

— Pour sauver quelqu’un. Lis. »

La note était courte, écrite d’une main pressée mais reconnaissable.

*Lise, si tu lis ceci, je suis loin ou je suis mort. Les pages que j’ai retirées compromettent un homme que Marianne aimait – ton vrai père, un officier royaliste qui s’est sacrifié pour nous protéger. Je t’ai élevée comme ma fille, mais ton sang appartient à un autre. Si tu cherches justice, utilise les preuves. Si tu cherches la vérité sur ta naissance, cherche les pages manquantes. Elles sont gardées par celui qui ne m’a jamais pardonné de t’avoir pris à lui.*

Lise releva les yeux, le papier tremblant dans sa main. Jean-Luc la regardait avec une expression qu’elle ne savait déchiffrer – peine, peut-être, ou quelque chose qui ressemblait à une compréhension amère.

« Qui garde les pages ? demanda-t-elle.

— Je crois que nous connaissons tous deux la réponse, répondit-il doucement. Le procure. La maison de couture. Le lieu où travaille l’homme qui a tant haï ton père pour t’avoir aimée. »

Le procure. Son employeur. Le vieux maître tailleur qui l’avait prise, orpheline, sous son aile. Ce qu’il appelait la bienveillance avait peut-être toujours été autre chose – une surveillance, un châtiment, une dette jamais réglée.

Elle serra le journal contre sa poitrine, le papier mâchant son cœur.

« Alors nous irons demain. Et nous trouverons les pages – avant qu’elles ne trouvent leurs tombes.

Jean-Luc acquiesça. « Mais pas seuls. Nous avons besoin de quelqu’un qui connaît la loi, qui peut faire pression au Tribunal pour une audience. Voilà ce que je suggère, si tu veux l’entendre. »

Lise le laissa parler, l’esprit déjà en mouvement, les pièces du puzzle de sa vie se recomposant dans l’ombre d’une vérité qu’elle n’avait jamais soupçonnée.