Lumen Reads

Le Dernier Trajet Avant Laube

Lire le chapitre 1: — LES LUMIÈRES DE BELRIVE

Belrive était encore une ville de Noël.

Des guirlandes blanches traversaient les rues du centre, des étoiles dorées pendaient au-dessus de la place des Tanneurs et les façades anciennes reflétaient les enseignes rouges des cafés. D’ordinaire, à trois jours du réveillon, il fallait jouer des coudes pour avancer entre les touristes, les familles et les étudiants chargés de paquets.

Ce soir-là, il y avait de l’espace.

Julien Morel s’en aperçut en sortant d’une épicerie fine avec deux sacs remplis de cadeaux. Depuis quelques jours, on voyait davantage de masques dans la rue. Peu encore, mais assez pour attirer l’œil.

Son téléphone vibra.

CAMILLE : Tu as pris les marrons ?

JULIEN : Oui.

CAMILLE : Le café pour mon père ?

JULIEN : Oui.

CAMILLE : Pas celui de l’année dernière.

Julien sourit derrière son masque.

JULIEN : J’ai évolué.

Il avait trente-deux ans, travaillait dans une société d’ingénierie et conduisait parfois pour une application de VTC en sortant du bureau. Quelques courses par semaine suffisaient à payer l’essence et, selon Camille, à justifier le plaisir qu’il prenait à bavarder avec des inconnus.

Ils devaient partir deux jours plus tard chez leurs parents, près de Nantes. Depuis leur mariage au printemps, tout avait été organisé au millimètre : une nuit chez les Morel, le réveillon chez la mère de Camille, le déjeuner du 25 à nouveau chez les Morel, puis les cousins, les amis d’enfance et une interminable négociation pour savoir qui récupérerait les restes de bûche.

Ils adoraient ce désordre.

Mais l’après-midi même, le bureau de Julien avait fermé plus tôt. Son directeur avait été hospitalisé avec de la fièvre et une toux sèche. Le mail des ressources humaines parlait de « mesure de précaution ».

Personne n’avait été rassuré.

Sur le trajet du retour, Julien accepta une course. Une jeune femme monta à l’arrière, le visage presque entièrement caché par un masque. Elle passa la moitié du trajet au téléphone.

— Maman, je sais que c’est Noël… Non, je ne peux pas partir comme ça. On manque déjà de monde. Ne me passe pas Léo, s’il te plaît… Maman…

Elle descendit devant un immeuble en remerciant Julien d’une voix épuisée.

En face, une pharmacie était encore ouverte.

Julien y acheta du paracétamol, du sérum physiologique, un thermomètre et les derniers masques chirurgicaux disponibles. Il prit aussi deux masques filtrants que la pharmacienne gardait derrière le comptoir.

— Vous faites des réserves ? demanda-t-elle.

— Je prépare Noël avec deux familles. C’est presque pareil.

Elle rit, mais son rire s’éteignit vite.

Chez eux, Camille préparait un gratin quand Julien passa les bras autour de sa taille.

— Tu sens le froid, dit-elle.

— Toi, tu sens le dîner. Avantage Camille.

Ils mangèrent face à la baie vitrée. Ils parlèrent du voyage, des parents, des cadeaux, puis d’un sujet qui revenait de plus en plus souvent : les enfants.

Camille avait arrêté la pilule quelques semaines auparavant.

— On ne transforme pas ça en planning, rappela Julien. Si ça arrive, ça arrive.

— Facile à dire quand personne ne te demande à chaque repas de famille si ton horloge biologique fait tic-tac.

— Ma mère me demande si j’ai vérifié la pression des pneus. Nous avons tous nos souffrances.

Camille lui donna un coup de pied sous la table.

Plus tard, ils accrochèrent une guirlande à la fenêtre.

Une ambulance passa au loin.

Ni l’un ni l’autre ne se retourna.