Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 1: A Body in the Bluebells
Le camion de déménagement avait à peine refermé ses portes que Martha Pemberton comprit qu’elle avait commis une erreur. Pas une erreur de calcul, non — elle était bien trop méticuleuse pour cela — mais une erreur de cœur. La maison de sa tante Edna, « Les Mésanges », ressemblait à un nid douillet sur les photos. Dans la réalité, elle sentait le renfermé, le vieux bois, et quelque chose d’autre, plus insidieux : l’abandon.
Elle poussa un soupir, remonta ses manches de chemisier et souleva le premier carton marqué « CUISINE ». À soixante-deux ans, elle s’était promis une retraite paisible, faite de roses trémières et de thés à la menthe. Le destin, semblait-il, avait d’autres plans.
Elle déballa sa bouilloire en cuivre, héritage de sa propre mère, et la posa sur le plan de travail en chêne. Puis elle ouvrit les volets de la cuisine, d’où l’on apercevait le jardin et, au-delà, un boisé de hêtres et de sycomores. Les jacinthes des bois, en ce début de mai, tapissaient le sol d’un bleu profond, presque irréel. C’était charmant. Vraiment charmant.
C’est là qu’elle la vit.
Au début, son esprit d’éditrice — formé à des décennies de correction d’épreuves — refusa de traiter l’information. Une tache claire, allongée, parmi les bleuets. Un sac-poubelle, probablement. Les gens du village étaient-ils si négligents ? Puis la tache bougea. Pas beaucoup. Un frémissement, comme si le vent jouait avec un vêtement.
Martha cligna des yeux. Elle chaussa ses lunettes à double foyer, posées sur le rebord de la fenêtre. La clarté du verre transforma la tache en silhouette. Une silhouette humaine, allongée sur le ventre, les bras écartés dans une posture qui n’avait rien de naturel.
Son café lui resta dans la gorge.
Elle n’hésita pas une seconde. Pas le temps pour la panique, pas le temps pour les « et si je me trompais ». Martha traversa le jardin, fit craquer ses chaussures de jardinage sur le gravier, puis s’engagea sous le couvert des arbres. Les odeurs du sous-bois l’enveloppèrent — terre humide, feuilles en décomposition — tandis qu’elle s’approchait de la forme.
C’était une jeune femme. Vingt ans à peine, peut-être moins. Elle portait une robe légère à fleurs, désormais froissée, et des sandales. Ses cheveux blonds étaient éparpillés autour de sa tête tel un halo. Elle ne bougeait pas. Ne respirait plus.
Martha recula d’un pas, la main sur la bouche. Elle avait vu des corps dans les livres, des dizaines de fois. Elle en avait corrigé les descriptions, s’était assurée qu’elles étaient cohérentes, qu’un médecin légiste ne trouverait rien à redire. Mais là, dans la vraie vie, avec la lumière qui filtrait à travers les feuilles et la chanson d’un merle au loin, la réalité la frappa de plein fouet.
Elle sortit son téléphone de la poche de sa veste. Ses doigts tremblaient, mais sa voix resta ferme lorsqu’elle composa le 999.
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Le sergent-chef Jim Hartley arriva vingt-cinq minutes plus tard, escorté d’une voiture de patrouille et d’un véhicule technique. C’était un homme d’environ cinquante ans, taillé en brique, avec une moustache grisonnante et des yeux qui semblaient avoir tout vu — et tout jugé. Il écouta le récit de Martha sans l’interrompre, hochant la tête de temps à autre, puis se dirigea vers le bois avec deux agents en combinaison blanche.
Martha attendit, adossée au mur de brique de sa maison, les bras croisés. Elle n’était pas le genre de femme à rester chez elle à tricoter pendant que d’autres faisaient le travail. Surtout pas dans son jardin. Enfin, sur le terrain attenant à sa maison.
Hartley en ressortit au bout d’une demi-heure, le visage fermé.
« Vous avez bien fait de nous appeler, madame Pemberton. La victime est une jeune femme du village. Prudence Ellison, vingt-trois ans. Assistante vétérinaire chez le docteur Bell. »
« Que s’est-il passé ? » demanda Martha.
« On dirait une chute. Un malaise, peut-être. Elle avait un bracelet d’identification médicale — allergie sévère aux piqûres d’abeilles. On a trouvé une ruche abandonnée à une centaine de mètres. L’équipe médicale confirmera, mais ça a tout l’air d’un accident. »
Une chute. Un malaise. Martha plissa les yeux. Elle avait passé sa vie à repérer les invraisemblances dans les manuscrits, ces détails qui sonnaient faux, ces motivations qui tenaient debout uniquement parce que l’auteur les avait arrangées à la serpe. Son instinct s’alluma, aigu comme un scalpel.
« Une chute sur quoi ? » demanda-t-elle.
Hartley haussa un sourcil. « Comment ça ? »
« Eh bien, regardez. La victime est allongée sur le ventre, les bras écartés, sans aucune marque de contusion sur le visage ou les avant-bras. Elle a les jambes jointes, ce qui est la position d’une personne qui est tombée à la verticale, pas d’une personne qui a dévalé une pente. Et pourtant, il n’y a aucun obstacle au-dessus d’elle. Pas de falaise, pas de talus raide. Le sol est plat, recouvert de mousse. Une personne qui s’effondre d’un malaise tombe généralement sur le côté, pas face contre terre, les bras en croix. » Elle marqua une pause. « Et puis, il y a ça. »
Elle tendit la main vers un buisson de houx à l’orée du bois. Hartley la suivit, visiblement agacé. Martha écarta une branche épineuse et désigna le sol.
« Des traces de pas. Des empreintes de bottes, semble-t-il, qui s’arrêtent net à environ deux mètres de la victime. Et là, regardez : les jacinthes des bois sont couchées, écrasées, comme si quelqu’un avait traîné quelque chose de lourd. »
Hartley s’accroupit, inspecta le sol, puis leva les yeux vers elle avec une expression nouvelle. Pas tout à fait du respect — plutôt le regard d’un homme qui découvre qu’une retraitée pimpante peut mordre.
« Vous avez fait de la police, madame Pemberton ? »
« De l’édition. J’ai passé quarante ans à traquer les incohérences dans les romans policiers. On appelle ça un œil pour les détails. » Elle se releva, épousseta ses genoux. « Ce que je vois là, ce n’est pas un accident. C’est un chapitre mal écrit. Et quelqu’un s’est donné beaucoup de mal pour qu’il passe pour un accident. »
Le silence s’étira, troublé par le chant des oiseaux et le claquement lointain d’un portail. Hartley se releva à son tour, ôta sa casquette, passa une main dans ses cheveux grisonnants.
« Le coroner jugera. Mais… » Il soupira. « Vous avez raison sur un point. La position du corps ne colle pas. Je vais appeler le médecin légiste et faire ratisser la zone plus largement. »
« Et les empreintes de pas ? » demanda Martha.
« Je vais demander un moulage. »
« Les bottes. Des bottes de jardinier, je dirais. La semelle est crantée, mais pas de façon agressive — c’est pas une chaussure de randonnée. Plutôt une botte en caoutchouc, type Wellie. La largeur du pas suggère un homme, à moins que ce soit une femme de forte stature. Et il ne marchait pas vite. Les pas sont réguliers, espacés. Il savait où il allait. »
Hartley la dévisagea un long moment. Puis un semblant de sourire, amer, étira ses lèvres sous la moustache.
« Vous savez quoi, madame Pemberton ? Vous êtes exactement le genre de personne qui aurait dû rester à Londres. »
« C’est drôle, » répliqua-t-elle, « les gens d’ici me disent tous la même chose. » Elle jeta un coup d’œil vers la maison, vers le carton vert avec son couvercle en plastique étiqueté « BOUTONS » — une relique de sa tante, qu’elle avait posé sur l’étagère de la cuisine. Elle décida de le ranger plus tard. « Mais j’ai choisi cet endroit pour la paix. J’espérais juste une petite retraite tranquille. Apparemment, la paix ici est aussi rare qu’un manuscrit sans fautes. »
Hartley remit sa casquette. « On se reverra, madame Pemberton. »
« J’en suis sûre, sergent. » Martha regarda les techniciens en combinaison blanche qui délimitaient le périmètre avec des rubans jaunes. La jeune femme aux cheveux blonds était désormais invisible, masquée par un drap blanc. Quelqu’un l’avait aimée, cette fille. Quelqu’un l’attendrait ce soir, inquiet. Et la mort, elle, continuerait son œuvre, indifférente.
Une pensée traversa Martha, comme une flèche en plein cœur : sa tante Edna avait vécu ici quarante ans. Elle avait connu tout le monde, vu tout le monde. Et elle était morte trois mois plus tôt, juste avant l’arrivée de Martha. Accident vasculaire, avait dit le médecin.
Martha rentra dans la maison, referma la porte derrière elle et posa les deux mains à plat sur la table de la cuisine. Elle s’était retirée pour trouver la paix. Mais la paix, décidément, n’était pas un genre qu’elle savait écrire.
Dans le bois, au-delà de la fenêtre, les jacinthes ondulaient sous un vent léger, indifférentes au drame qui venait de s’y jouer. Martha caressa distraitement le pot à biscuits, un bleu de Delft terni par les années, où sa tante rangeait ses boutons. Un bouton manquait au couvercle. Un détail. Un trou dans le récit, comme elle disait jadis.
Elle souleva le couvercle et laissa ses doigts courir sur les boutons de nacre, les boutons de métal, les boutons de bois. De vrais trésors de pacotille. Puis elle le reposa sur l’étagère, décidant d’y ranger ses élastiques et trombones, comme pour garder un peu de la présence d’Edna dans sa nouvelle vie.
Dehors, le soleil déclinait. Dans le bois, un homme en uniforme s’accroupit soudain, attrapa quelque chose par terre, puis se releva et fit signe au sergent. Martha ne put distinguer ce qu’il tenait. Mais lorsqu’il leva l’objet, la lumière du soir accrocha un reflet métallique.
Elle n’aurait pas su dire pourquoi, mais son cœur se serra. Ce reflet, cette silhouette dans les bleuets, ces pas qui s’arrêtaient trop net — tout cela dessinait une histoire que personne n’avait encore écrite.
Et Martha comprit, avec la clarté brutale qui accompagne les grandes révélations, qu’elle venait de trouver son prochain manuscrit.
Elle n’avait pas l’intention de se contenter de le lire.