Lumen Reads

Le Faiseur de Récits

Lire le chapitre 2: The Button Tin

Le bois sentait encore l’humidité du matin quand Martha aperçut le bleu, coincé entre les racines d’un vieux chêne, à moins d’un mètre de l’endroit où le corps de Prudence avait été découvert. Elle s’accroupit, les genoux protestant faiblement, et dégagea la terre meuble du bout des doigts.

— Jim, dit-elle sans se retourner. Venez voir.

Le constable Hartley la rejoignit en deux enjambées, son carnet déjà ouvert. Il avait l’air moins sceptique que la veille, presque reconnaissant, comme si le fait qu’on prenne l’affaire au sérieux l’avait soulagé d’un poids.

— Qu’est-ce que c’est ?

Martha souleva l’objet avec précaution. Une boîte en métal, autrefois laquée d’un bleu profond, désormais écaillée par les années passées sous terre. Le couvercle résista, puis céda avec un grincement. À l’intérieur, des boutons. Des dizaines, peut-être une centaine, de toutes tailles et de toutes matières : nacre, corne, cuivre, plastique moulé. Certains semblaient anciens, d’autres presque neufs.

— Une boîte de boutons, dit Jim. Comme celle de ma mère.

— Oui, mais pourquoi ici ? Martha retourna le couvercle. Pas de marque, pas d’inscription. Il y a de la terre sur le dessus, mais pas en dessous. Cette boîte n’est pas tombée récemment. Elle a été enterrée, puis exhumée par les pluies de la semaine dernière. Ou déplacée.

Jim sortit un sachet en plastique de sa poche et Martha y glissa la boîte.

— Je vais la faire examiner, dit-il. Mais je doute qu’elle ait un rapport direct avec la mort de la jeune Ellison. On dirait un objet de famille, perdu depuis longtemps.

Martha ne répondit pas. Elle regardait la dépression dans le sol, là où la boîte avait reposé. Une forme nette, presque carrée, comme si elle avait été enterrée volontairement. À côté, une autre empreinte – plus profonde, plus récente – celle qu’elle avait signalée la veille.

— Il est venu ici, murmura-t-elle. Après l’enterrement de la boîte. Et il a marché jusqu’à l’endroit où Prudence est tombée.

— On ne sait pas encore si c’est un « il ». Jim soupira. Mais je vais faire quadriller la zone par l’équipe technique. Si cette boîte est un indice, ils le trouveront.

Martha hocha la tête, mais une pensée lui restait : une boîte de boutons enterrée dans un bois, à quelques mètres d’un corps fraîchement abandonné. L’esprit d’éditrice en elle cherchait le lien, la cohérence, la logique narrative qui ferait tenir l’histoire debout. Pour l’instant, elle n’avait qu’un fragment.

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Trois heures plus tard, la cuisine de la cottage sentait le thé et le savon de Marseille. Martha avait posé la boîte de boutons – celle de sa tante, découverte dans un tiroir de la salle à manger – près de l’évier, comptant la ranger avec les autres bricoles de cuisine. Elle vida son contenu sur la toile cirée : une dizaine de boutons blancs ordinaires, trois en faux nacre, un doré à l’effigie d’un animal difficile à identifier, et une poignée de boutons de manchette en métal terni.

— Pauvre tante Edna, dit-elle à voix haute en triant les boutons. Tu gardais tout, toi aussi.

Elle choisit un bocal en verre, y versa les boutons, puis jeta la boîte vide dans une boîte en carton destinée au recyclage. Mais au moment de la refermer, elle s’arrêta. Quelque chose dans le couvercle – une légère surépaisseur sous la peinture, un renflement qui n’aurait pas dû être là.

Martha retourna la boîte. Le métal était lisse, à l’exception d’un petit rectangle, à peine perceptible, comme si une pièce supplémentaire avait été soudée puis recouverte. Elle gratta la peinture avec l’ongle du pouce. Une fine ligne apparut, révélant une fente.

— Bien, dit-elle.

Elle ouvrit le tiroir à ustensiles, sortit une lame de couteau, et fit levier. La plaque céda avec un petit clic. En dessous, un double fond. À l’intérieur, une photographie ancienne, pliée en quatre, et un morceau de papier jauni.

Martha déplia la photo. Une femme en robe d’époque édouardienne, assise devant la cottage – la même cottage où elle se tenait maintenant, reconnaissable à la glycine qui grimpait à la façade. À ses pieds, un enfant en robe blanche, probablement une fille. Au dos, une écriture fine à l’encre délavée : *Edith et Prudence, 1912.*

Martha resta figée. Prudence. Le même prénom que la jeune femme morte dans les bois. Elle prit le papier : une lettre, courte, rédigée à la main.

*Mon cher Arthur, je ne peux plus me taire. On m’a demandé de garder le silence, mais ce qu’ils ont fait à cette famille est indigne. Je vous l’écris à vous parce que vous êtes le seul à qui je me fie. La vérité est dans les boutons. Ils ne les trouveront jamais si nous ne leur montrons pas. E.*

Le « E » pouvait être une initiale. Edith, sans doute. Martha relut la lettre deux fois, puis la photo une troisième.

— La vérité est dans les boutons, répéta-t-elle.

Elle regarda le bocal posé sur le comptoir. Les boutons de tante Edna, ceux qu’elle avait négligemment triés quelques minutes plus tôt, lui semblèrent soudain chargés d’un poids qu’ils n’avaient pas. Elle les reversa sur la toile cirée et les examina un par un, les retournant, cherchant quelque chose – une marque, une tête de mort, un symbole – sans savoir au juste quoi.

Le bouton doré attira son regard. Elle le prit entre ses doigts. L’effigie n’était pas un animal, comme elle l’avait cru, mais une corne de brume stylisée, entourée de vagues. Le motif d’une ancienne famille de la région, peut-être, ou d’un club de gentlemen. Au dos, une inscription minuscule, presque effacée : *Ellison, 1884.*

Le sang de Martha ne fit qu’un tour.

— Ellison, dit-elle. La famille de Prudence.

Elle chercha dans le tiroir de la cuisine un sac en plastique, y glissa le bouton doré, la photo, la lettre. Pointant un regard vers le téléphone accroché au mur, elle hésita. Appeler Jim Hartley ? Le constable avait été réceptif, certes, mais Martha savait bien, en tant qu’ancienne éditrice, qu’un premier jet a toujours besoin d’être remanié avant d’être présenté à un supérieur. Si elle se trompait, elle perdrait sa crédibilité. Si elle avait raison, elle tenait peut-être le fil d’une histoire que le village avait enterrée depuis plus d’un siècle.

Elle rangea le sac dans le placard, derrière les conserves de haricots, et s’assit à la table. Dehors, le soleil déclinait, jetant de longues ombres dans le jardin envahi de ronces.

La boîte de boutons de tante Edna contenait un nom – Ellison, 1884. La photographie montrait une autre Prudence, cent ans plus tôt. Et la lettre parlait d’une vérité que quelqu’un avait voulu cacher. Trois éléments, pensa Martha, qui formaient enfin un début de structure. Mais elle ne comprenait pas encore l’intrigue principale.

— Qui a enterré cette boîte dans les bois ? demanda-t-elle à la cuisine vide. Et surtout… pourquoi Prudence Ellison est-elle morte là-bas ?

Elle regarda le crépuscule s’étendre par la fenêtre. Pour la première fois depuis son arrivée, la cottage lui sembla trop grande, trop silencieuse, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.

Le lendemain matin, elle irait au pub du village, le Taureau Rouge, pour écouter les commérages que les habitués ne manqueraient pas d’échanger au sujet de la mort de la jeune fille. Et peut-être, si elle avait de la chance, y rencontrerait-elle quelqu’un qui se souvenait d’une vieille histoire de famille – une histoire que la boîte de boutons venait de réveiller, comme un fantôme impatient de raconter sa version des faits.