Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 20: The Bargain
La nuit était tombée sur Little Bletchley comme un drap mouillé, et Martha regrettait déjà ses chaussures de marche — trop fines, trop élégantes pour une excursion clandestine. Elle longeait le mur du cimetière, la clé dans sa poche comme un petit poisson froid contre sa paume, quand une silhouette se détacha du porche de l’église.
« Madame Pemberton. »
Martha sursauta, la main serrant la clé si fort que ses jointures craquèrent. Le commissaire Chen se tenait là, en civil — un coupe-vent délavé, les mains enfoncées dans les poches, l’air de quelqu’un qui n’était pas là par hasard.
« Vous devriez être chez vous, commissaire.
— Chen. En civil, c’est Chen. Et vous devriez être chez vous, vous aussi, mais vous filez vers la ferme Ellison avec une clé que vous ne m’avez pas montrée. »
Martha resta silencieuse. Le policier fit un pas vers elle, et dans le halo d’un lampadaire, son visage avait perdu son masque officiel — il semblait fatigué, mais résolu.
« Gerald Ashworth a déposé une déposition. » Chen baissa la voix. « Le papier a mis trois jours à traverser les canaux. Il est arrivé sur mon bureau ce matin, avec une note de ma hiérarchie me demandant de le classer "en attendant un complément d’enquête". Je sais ce que ça veut dire. »
Martha déglutit. « Ça veut dire que les Haywards ont des amis à Gloucester.
— Ça veut dire que mon commissariat a reçu un appel avant même que Gerald ait fini d’écrire sa déposition. Quelqu’un les a prévenus. »
Il marqua une pause, les yeux fixés sur elle.
« Je ne peux pas ouvrir une enquête officielle. Je n’ai pas de mandat. Je n’ai pas de preuves que je peux défendre devant un tribunal. Mais j’ai autre chose. »
Il sortit une tablette de sa poche, la fit glisser vers Martha. L’écran affichait une photographie — un registre ancien, une page rose et fanée, avec une écriture calligraphiée : *Arthur Edgar Hayward, baptisé le 14 avril 1968, père déclaré : E.P.*
« C’est une photo du registre original, prise il y a vingt ans par un archiviste qui a eu des scrupules. Il a gardé une copie numérique avant de rendre le document à la famille Hayward. Il est mort l’année dernière, et sa fille a trouvé ce fichier dans ses affaires. Elle me l’a apporté hier soir, sans rien demander. »
Martha fixa la photo. Les lettres *E.P.* semblaient brûler la page. Edmond Pemberton. Son grand-père. La respiration de Martha se fit plus courte.
« Je l’ai regardée à la loupe, poursuivit Chen. C’est bien l’écriture de ton grand-père, à en croire les échantillons que j’ai récupérés dans des documents municipaux. Mais tu le sais déjà. »
Martha hocha lentement la tête. « Lady Hayward m’a donné un ruban de baptême avec ses initiales.
— Alors tu es piégée dans cette affaire, avec ou sans ton accord. » Chen remit la tablette dans sa poche. « Je te propose un marché. Un arrangement qui ne passe par aucun canal officiel. »
Il jeta un coup d’œil autour d’eux. La rue était déserte, mais le village avait des oreilles partout.
« Les Haywards gardent des archives privées dans leur domaine. Pas dans la maison — dans un vieux bâtiment derrière la cour des écuries, converti en bureaux. Mon informateur m’a dit qu’ils y conservent les documents qu’ils ont réussi à récupérer au fil des ans : des copies, des originaux qu’ils n’ont jamais rendus, un classeur entier sur l’affaire Ellison.
— Et vous voulez que j’aille les voler ?
— Que tu ailles les *lire* et me rapporter ce que tu vois. Si ce que tu découvres corrobore la déposition de Gerald et le registre de baptême, j’aurai une base pour demander un mandat de perquisition à un juge indépendant — pas à de symbiotiques municipaux. »
Martha éclata d’un rire sec. « Vous me demandez de faire le travail de vos agents.
— Mes agents sont surveillés. Mes agents ne connaissent pas le village comme vous. Et surtout, mes agents n’ont pas une raison personnelle de découvrir la vérité sur cette affaire. »
Il la regarda avec une intensité nouvelle.
« Je ne vous demande pas de croire que je suis au-dessus de tout soupçon. Mais je vous demande de croire que je veux la vérité. Edna Pemberton était ma tante par alliance, à distance — nous nous écrivions. Quand j’ai appris sa mort, quelque chose n’a jamais collé dans le rapport initial. Je suis resté dans ce commissariat parce que je voulais creuser, et maintenant, j’ai ta clé et une photo compromettante. Ce n’est pas une coïncidence. »
Martha resta un long moment silencieuse. La pluie commençait à tomber, fine et tenace, s’insinuant dans le col de son manteau. Sa main toujours fermée sur la clé dans sa poche, elle écoutait le bruit de l’eau sur les tombes, comme des syllabes mal articulées.
« Qu’est-ce que vous attendez que je fasse exactement ? demanda-t-elle enfin.
— Cette clé ouvre probablement un coffre ou un tiroir dans le bâtiment des archives des Hayward. Pas à la ferme Ellison — au domaine. J’ai vérifié les plans cadastraux : le domaine Hayward a acheté la ferme Ellison en 1972, et le bâtiment annexe a été construit juste après pour stocker les documents de la propriété. Tout a été regroupé là. »
Chen sortit un petit sachet de plastique de sa poche et le lui tendit. À l’intérieur, une serrure ancienne, ronde et ornée — un modèle qui ressemblait à ceux des coffres anglais du dix-huitième siècle.
« Un artisan local a réparé une pièce du domaine il y a dix ans. Il a gardé cette serrure en souvenir. C’est le même modèle que celui qu’on retrouve sur les coffres fabriqués par la même forge, entre 1880 et 1890. »
Martha examina la serrure. Elle avait vu ce motif quelque part — dans un livre de son grand-père, dans la maison de son enfance. Le cul-de-lampe de la forge Ellison. La clé qu’elle tenait dans sa poche était façonnée pour ce mécanisme précis.
« Je serais seule.
— Entièrement. Si vous êtes découverte, je ne pourrai rien pour vous. Ce sera votre mot contre le leur, et le leur a plus de poids dans ce village. »
Martha pensa à Edna, à sa robe blanche, à son carnet qu’elle n’avait jamais fini de lire. Pensée à James, qui l’attendait devant la grille du cimetière, quelque part dans la nuit, prêt à la retenir. Pensait au ruban de baptême de son père, doux comme une blessure.
« Je le ferai. Mais à une condition. »
Chen haussa un sourcil.
« Le rapport de Gerald doit être transmis à un autre commissariat. Loin de Gloucester. Vous connaissez quelqu’un à Oxford ?
— J’ai un ancien collègue à Thames Valley. Il est intègre, il n’a pas de liens avec les Hayward.
— Alors faites ce transfert demain matin, dès l’aube. Si Gerald est découvert avant que j’aie pu agir, tout s’effondre. »
Chen acquiesça lentement. « Demain à six heures, le document quitte le commissariat par messagerie scellée. En attendant, vous avez une nuit pour entrer dans le domaine. Les Hayward organisent une réunion de famille ce soir — la demeure sera pleine, mais les écuries seront désertes. C’est votre seule fenêtre. »
Il tourna les talons, s’enfonçant dans la nuit. Puis, sans se retourner, il lança :
« Madame Pemberton. Si vous trouvez ce qu’ils cachent, vous n’aurez pas seulement des preuves. Vous aurez l’arme qui détruira cette famille. Est-ce que vous êtes prête pour ça ? »
La pluie redoubla. Martha resserra son manteau, la clé toujours dans sa main, le métal devenu chaud sous ses doigts crispés. Elle leva les yeux vers le halo du lampadaire, où les gouttes dansaient comme autant de secrets révélés.
Prête ? Elle avait passé sa vie à corriger des histoires à la marge, devinant les fins avant les auteurs. Jamais elle n’avait été la narratrice elle-même. Mais cette nuit, l’histoire ne la regardait plus. Elle l’écrivait.
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