Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 21: A Villain's Tale
La nuit était d’encre, trouée seulement par la lune qui se frayait un chemin entre les nuages. Martha avançait le long du mur de pierre, les semelles de ses bottes crissant à peine sur le gravier. Le trousseau de clés — celui de son grand-père, celui du coffre — battait contre sa cuisse comme un cœur supplémentaire.
— Martha.
Elle se figea. La voix venait de l’ombre d’un if, à trois mètres sur sa gauche. James émergea, une lampe torche éteinte à la main, le col de sa veste relevé.
— James. Que fais-tu ici ?
— Je pourrais te poser la même question, répliqua-t-il à voix basse. Mais je crois que je connais la réponse. Tu vas entrer dans les archives des Hayward, seule, avec une clé qui date d’un siècle.
Elle serra la mâchoire.
— C’est mon affaire. Mon histoire de famille.
— C’est devenu l’affaire de nous tous quand Edna a été tuée. Et si tu te fais prendre, tu ne pourras pas négocier avec ce que tu sais, parce que tu ne sauras plus rien. Ni toi, ni personne.
Il fit un pas vers elle. Il sentait le savon et le café froid — il n’avait pas dormi.
— Je connais le domaine. J’ai fait des livraisons pour Lady Hayward pendant trois ans. Le vieux bâtiment des écuries, celui qu’ils ont transformé en bureaux, il a une porte arrière qui donne sur le verger. La serrure est rouillée, mais elle cède si on la tourne d’une certaine manière.
Martha hésita. Elle avait promis à Chen de le faire seule. Mais Chen n’était pas là, et le temps filait comme le sable entre les doigts.
— Tu sais ce que tu risques ?
— Moins que toi, probablement. Ils me doivent encore une facture impayée pour le traitement d’un cheval, l’année dernière. Si on me trouve, j’ai une excuse.
Elle souffla, un nuage de vapeur dans l’air froid.
— D’accord. Mais tu suis mes ordres. Au premier signe de danger, tu décampes. Je ne veux pas avoir ta mort sur la conscience.
— Marché conclu.
Ils longèrent la lisière du bois, évitant la grande allée de gravier éclairée par des lampes de sécurité. Les écuries se dressaient au fond du parc, massives et sombres, leurs fenêtres rectangulaires comme des yeux vides. James la guida vers le verger, où les pommiers tordus semblaient des sentinelles endormies.
La porte arrière était exactement comme il l’avait dit. James sortit un petit pied-de-biche de sa poche, mais Martha secoua la tête. Elle sortit la clé de son grand-père — une clé en fer forgé, patinée par les décennies, à l’anneau usé par mille manipulations. Elle l’introduisit dans la serrure. Elle tourna. Un déclic sec, comme un os qui se remet en place.
— Tu vois, murmura-t-elle. Il savait que je viendrais.
L’intérieur sentait le vieux papier, le bois sec et la cire. Des rayonnages métalliques couraient le long des murs, chargés de boîtes d’archives étiquetées à la main. Des classeurs verts, des cartons bruns, des registres à la couverture de cuir craquelé.
— On cherche quoi, exactement ? demanda James en balayant les rayonnages avec sa lampe.
— Tout ce qui relie ma famille aux Hayward. Un acte, une lettre, une photographie. Quelque chose que Lady Hayward voudrait que je ne voie jamais.
Ils se séparèrent. Martha commença par les registres du début du vingtième siècle, James s’attaqua à une armoire métallique au fond de la pièce. Les minutes s’égrenaient. Le silence n’était troublé que par le froissement du papier et le cliquetis des tiroirs.
— Martha.
La voix de James était tendue. Il tenait un dossier mince, cartonné, à la couleur jaunie.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Je crois que c’est… attends. Il y a une enveloppe. « À qui de droit » — c’est écrit de la main d’Edna.
Martha s’approcha. L’enveloppe portait la même écriture penchée que les notes que la bibliothécaire lui avait laissées avant de mourir. Elle l’ouvrit avec précaution. À l’intérieur, quelques feuilles manuscrites et une photographie.
La photo montrait une femme en robe claire, debout devant une ferme, un enfant dans les bras. Patience Ellison. Vivante. Derrière elle, un homme en costume sombre — son grand-père, plus jeune, les cheveux noirs, et une expression qui n’avait rien de triomphante.
— C’est elle, souffla Martha. Elle n’est jamais morte.
Un bruit sourd venant de la cour. Des pas. Plusieurs paires de pieds.
— James. Éteins.
Il coupa sa lampe. Le noir les avala. Les pas se rapprochèrent, suivis de voix — l’une grave, l’autre plus aiguë.
— … je te dis qu’ils étaient au courant pour la déposition. Chen a appelé Thames Valley ce soir.
La voix de Lady Hayward.
— Cela signifie qu’ils savent, répondit une voix d’homme, plus âgée. La totalité.
Il y eut un silence. Puis le bruit d’une porte qui s’ouvrait — la porte principale, côté cour.
Martha retint son souffle. La lumière d’une lampe torche balaya l’intérieur, frôla le rayonnage où elle était accroupie.
— Ferme. On dirait que rien n’a bougé, dit Lady Hayward. Ce n’est pas encore ici qu’ils trouveront quelque chose. La vraie cachette est ailleurs.
— Et le dépositaire ? demanda l’homme.
— Il n’a pas tenu une journée. Il croyait qu’un suicide propre effacerait les dettes. Il avait tort.
Martha sentit le sang se glacer dans ses veines. Le dépositaire. Gerald.
James posa une main sur son bras — un avertissement silencieux. Elle savait. Elle aurait voulu hurler.
Les voix s’éloignèrent. La porte se referma. Le silence revint.
Ils attendirent ce qui sembla une éternité avant d’oser respirer.
— Gerald, murmura James. Ils ont tué Gerald.
Martha secoua la tête. Elle serrait les feuilles d’Edna contre elle comme une armure inutile.
— Nous sortons d’ici. Maintenant.
Ils ne trouvèrent qu’un fragment de ce qu’ils étaient venus chercher. Une annexe au dossier, arrachée de la reliure, qui décrivait — en écriture serrée et datée de 1968 — les circonstances d’un accouchement clandestin. « L’enfant a été placé sous la garde de Lady Margaret Hayward. Le père a consenti de plein gré à ce que son nom demeure tu. Signé : E. Pemberton. »
Le nom de son grand-père. L’encre avait pâli, mais la signature était indubitable.
Ils ressortirent par la porte du verger, l’air glacé leur fouettant le visage. Martha glissa l’annexe dans sa poche intérieure.
— Ils savent pour Chen, dit James en marchant vite. Ils savent que la déposition a été transmise. Pourquoi la transmettre à une heure avancée ? Ils vont faire en sorte que…
— Elle n’arrive jamais.
Il s’arrêta et se tourna vers elle. Dans la lumière pâle de la lune, son visage était tendu, mais pas effrayé.
— Alors il faut trouver autre chose. Avant eux.
Martha regarda l’église au loin, dont le clocher se dessinait sur le ciel. Elle tenait dans sa main les pages qui prouvaient que son grand-père avait signé un abandon — et que Gerald était mort pour avoir voulu les déterrer.
— Il n’y a plus de cachette, James. Plus de plan discret. Il faut les démasquer publiquement.
— Et avec quoi ?
Elle tenait l’annexe.
— Avec l’histoire qu’ils croyaient avoir assassinée.
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