Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 23: The Lie Exposed
Le lundi matin, Martha trouva Barbara dans la buanderie de l’église, les mains enfoncées dans une bassine d’eau savonneuse. Les rideaux de lin de la fête de la moisson pendaient autour d’elle comme des fantômes humides.
« Tu fais des heures supplémentaires », dit Martha.
Barbara sursauta, lâcha un coin de tissu. « Martha. Je… oui, le festival approche. »
« Le festival est dans trois semaines. Et tu as déjà lavé ces rideaux la semaine dernière. Je les ai vus sécher sur ton fil à linge. »
Barbara tourna le dos, frotta plus fort. Une mèche grise lui tomba sur le front. « J’aime bien qu’ils soient propres. »
Martha ferma la porte derrière elle. La pièce sentait la lessive et la pierre froide. Elle s’adossa au battant, croisa les bras.
« Je sais que tu n’étais pas chez toi, jeudi dernier, à l’heure où tu m’as dit que tu y étais. »
Le silence s’épaissit. Les mains de Barbara s’immobilisèrent dans l’eau.
« J’étais chez moi », dit-elle, mais sa voix avait perdu son assise.
« Le livreur de produits surgelés a sonné chez toi à quatre heures moins le quart. Ta voisine, Mme Ogilvy, a signé le colis. Elle m’a dit que ta voiture n’était pas dans l’allée, et que la maison était fermée. »
Barbara se retourna lentement. Ses yeux étaient rouges, mais pas de fatigue — de peur.
« Pourquoi tu me fais ça, Martha ? »
« Parce que Gerald est mort. Et parce que le mensonge que tu as raconté au comité de la fête — que tu étais seule chez toi à préparer des scones — c’est le même mensonge qui servait d’alibi à Lady Hayward, ce soir-là. Alors je vais te poser la question une fois. Où étais-tu vraiment ? »
Barbara s’appuya contre la bassine. L’eau déborda, coula sur le sol en ciment. Elle ne sembla pas le remarquer.
« Tu ne comprends pas, Martha. Tu arrives ici avec tes grandes idées de Londres, ton regard qui voit tout. Mais moi, j’habite ici. J’ai besoin de ce travail. »
« Quel travail ? Ce n’est pas le bénévolat à l’église qui te paie le gaz. »
Un long silence. Puis Barbara sortit une main de l’eau, l’essuya sur son tablier. Elle prit une inspiration comme on prend une mauvaise nouvelle.
« Je travaille pour les Hayward. À temps partiel. À la réception de leur domaine, deux jours par semaine. Depuis six ans. »
Martha ne broncha pas. Elle avait imaginé pire — et mieux.
« Lady Hayward m’a demandé de venir ce soir-là », continua Barbara. « Pas au domaine. À sa maison de ville, à Stow. Elle m’a dit que c’était pour un inventaire urgent, qu’il fallait faire le tri avant l’arrivée d’un expert. Neuf heures, elle m’a dit. Neuf heures et demie, ça a sonné le téléphone, et je l’ai entendue parler dans la pièce d’à côté. »
« Qu’est-ce qu’elle a dit ? »
Barbara ferma les yeux. « Elle a dit : “Il est réglé. Personne ne saura jamais rien.” Et puis elle a parlé de toi, Martha. Elle a dit : “La Pemberton s’agite trop. Il faut la ralentir.” »
Martha sentit un frisson lui parcourir la nuque, mais elle garda le visage neutre. C’est ce qu’elle faisait toujours face à une page qu’elle ne comprenait pas — elle gardait la main immobile jusqu’à ce que l’histoire se dévoile.
« Et tu as accepté de mentir pour elle. »
« Elle m’a dit que si je parlais, je perdrais le poste. Et le poste, Martha, c’est ce qui paie les soins de mon frère. Il est en maison de retraite, à Cheltenham. Je ne peux pas — »
Sa voix se brisa. Elle s’essuya le visage avec le revers de la main, laissant une trace de savon sur sa joue.
Martha la regarda. La colère montait en elle, mais l’éditrice qui sommeillait dans son crâne lui soufflait autre chose : une contradiction.
« L’inventaire », dit-elle lentement. « À Stow. C’est une maison de ville, pas le domaine. Pourquoi un inventaire là-bas, à neuf heures du soir, sans préavis ? »
Barbara haussa les épaules. « Je n’ai pas posé de questions. »
« Mais moi, je pose des questions. Et je veux savoir ce que tu as vu dans cette maison. »
Quelque chose passa dans les yeux de Barbara. Une hésitation. Puis elle se baissa, ouvrit un placard sous la bassine, et sortit un carnet à couverture cartonnée, taché d’eau sur les bords.
« Je ne suis pas idiote », dit-elle. « J’ai vu ce qu’elle faisait. Elle triait des papiers, elle les mettait dans des cartons noirs. Mais il y avait un dossier qu’elle a laissé tomber par terre, et je l’ai ramassé avant qu’elle ne s’en aperçoive. Une page s’était détachée. Je l’ai glissée dans ma poche sans réfléchir. »
Elle tendit le carnet à Martha.
« Je pensais que ça pourrait servir, un jour. Que si jamais elle me virait, j’aurais quelque chose. »
Martha ouvrit le carnet. Une feuille de papier épais, froissée, avec un en-tête en relief : *Hayward & Fils, Solicitors, 1902–présent*. Dessous, une écriture manuscrite serrée, à l’encre qui avait pâli avec le temps.
*“Aux termes de l’accord du 14 mars 1968, l’enfant sera confié à la famille Hayward, et toute mention paternelle sera supprimée des registres. En échange, la dette de la famille Ellison est annulée et le domaine de Chipping Grove retournera à sa pleine propriété des Hayward. Signé : E. J. Ellison, en présence de…”*
Le nom s’arrêtait là — la page avait été déchirée.
Martha relut le passage trois fois. La dette. Le domaine. E. J. Ellison — son grand-père. Elle leva les yeux vers Barbara.
« Il y a une deuxième page ? »
Barbara secoua la tête. « Je n’ai eu que celle-là. Le reste est resté dans le dossier. Mais il y a autre chose. »
Martha attendit.
« Je l’ai entendue, ce soir-là, après le coup de téléphone. Elle a parlé à quelqu’un d’autre dans la pièce. À un homme. Elle a dit : “Le coffre de l’église est encore verrouillé. Il garde le reste. Mais ça, ça suffit pour la faire taire.” »
Le cœur de Martha se serra. Le coffre de l’église. L’ancien coffre à archives de St. Cuthbert’s, là où elle-même avait verrouillé une copie des preuves une semaine auparavant — par sécurité, par précaution. La clé de son grand-père était attachée à la même chaîne, portée autour de son cou depuis l’incendie du presbytère. Elle l’avait utilisée pour les archives des Hayward, mais la serrure du coffre de l’église, elle, était différente — une vieille serrure à gorge, de conception particulière. Pas comme la clé qu’elle possédait.
Ou peut-être. Peut-être bien.
Elle referma le carnet, le glissa dans sa poche.
« Barbara, dit-elle doucement, je vais avoir besoin que tu fasses une déclaration officielle. »
Barbara la regarda, paniquée. « Je ne peux pas. Tu ne comprends pas — »
« Je comprends que ton frère a besoin de toi. Et je comprends que si tu ne parles pas maintenant, Lady Hayward gagnera. Gerald est mort parce que quelqu’un a cru qu’il pouvait se taire à jamais. Je ne te laisserai pas devenir la prochaine page de cette histoire. »
Barbara resta silencieuse un long moment. Puis elle hocha la tête, presque imperceptiblement.
« Je le ferai. Mais pas ici. Pas avec le conseil paroissial qui écoute aux portes. »
« Alors ce soir. Au presbytère. Je connais un endroit où personne ne viendra nous chercher. »
Martha sortit de la buanderie, traversa la cour de l’église, et s’arrêta devant la porte du clocher. La pierre ancienne, humide, portait encore la trace d’une gravure qu’elle n’avait jamais remarquée auparavant — un petit faucon, les ailes déployées, incisées au-dessus de l’architrave. Le même faucon que sur la pierre tombale des Ellison. Le même faucon que sur l’épingle trouvée près du corps de Gerald.
Elle sortit la clé de son grand-père, la fit tourner entre ses doigts. Elle savait maintenant que cette clé n’ouvrait pas seulement le passé — elle ouvrait peut-être l’endroit où le passé était encore conservé.
Et ce soir, quand elle reviendrait avec Barbara, elle découvrirait ce que le coffre de l’église gardait depuis 1968.
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