Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 26: Aftermath of Betrayal
La pluie s’était enfin arrêtée, mais l’air de la maison de Martha restait chargé d’une odeur de cendre et de papier brûlé. Elle n’avait pas fermé l’œil depuis l’incendie de chez Mick. À chaque craquement de la charpente, elle sursautait, pensant entendre des pas dans l’allée, le frottement d’une enveloppe sous sa porte, ou pire — le rire contenu de Lady Hayward.
James était arrivé à six heures du matin, sans qu’elle l’appelle, comme s’il avait senti la faille. Il portait deux tasses de café, un vieux plaid écossais roulé sous le bras, et une expression qu’elle ne lui connaissait pas : une inquiétude franche, sans fard.
— Tu es restée debout toute la nuit, dit-il en posant les tasses sur la table de la cuisine.
— Je dictais ma lettre de chantage dans ma tête. Encore et encore.
— Tu l’as envoyée ?
— Je l’ai glissée sous la porte du presbytère à trois heures. Timothy la fera passer. Il a peur d’elle, mais il a encore plus peur de moi, maintenant. C’est drôle, la peur hiérarchique.
James ne sourit pas. Il l’examina comme on lit une épreuve remplie de fautes invisibles : avec patience et une certaine tristesse.
— Martha. Tu n’as pas besoin de faire ça seule. On peut partir ce soir. Tout de suite. Dès maintenant.
Elle secoua la tête, mais sans conviction.
— Et aller où ? Dans une autre maison que Hayward aura achetée sous un faux nom ? Une autre carrière fabriquée par Hargrove & Lane ? Non. S’ils ont écrit ma vie depuis trente ans, je mérite au moins de connaître le dernier chapitre avant qu’ils ne me le volent.
James s’assit en face d’elle. Il prit sa main, et elle ne la retira pas. Ses doigts étaient calleux, ceux d’un homme qui répare des moteurs, pas des intrigues.
— Tu n’es pas un personnage, Martha. Tu es la narratrice. Et une narratrice ne doit jamais laisser son antagoniste écrire la fin.
Elle rit, d’un rire court et fatigué.
— Tu as lu mes manuels ?
— Non. Mais je t’ai écoutée parler en dormant, hier soir. Tu as crié : « Le narrateur n’est pas fiable ! » avant de te retourner.
— C’était Gerald. Il me disait ça dans le rêve. Assis dans le confessionnal, tenant sa propre lettre suicide comme s’il s’agissait d’un manuscrit rejeté.
— Tu crois qu’il voulait te dire quelque chose ? À propos de sa mort ?
Martha se leva. Elle fit le tour de la pièce, toucha les étagères, la vitre, la tasse encore chaude, comme pour vérifier que le monde était encore solide.
— Gerald savait. Il savait que le dossier existait. Il savait que Lady Hayward avait organisé ma venue ici. Et il a été tué parce qu’il allait témoigner. Mais ce qu’il voulait me dire, peu importe — il l’a emporté dans sa tombe. Le vrai manuscrit de sa confession est dans sa tête, et il est mort.
Elle s’immobilisa.
James comprit avant qu’elle ne le dise.
— Ou alors, dit-il, il a été plus malin que ça. Un éditeur — même amateur — garde toujours des copies.
Martha se tourna vers lui. Ses yeux s’allumèrent.
— Gerald avait une réserve. Une cachette. Il a laissé une trace, comme un auteur laisse une piste dans un premier brouillon. J’ai fouillé sa maison avant l’incendie ? Non. J’ai fouillé le bureau de Hayward. J’ai fouillé l’église. Mais je n’ai jamais fouillé chez Gerald.
— Sa maison a été cambriolée, non ? Après sa mort ?
— Le couloir était en désordre. Mais je savais pourquoi — on cherchait le témoignage. On a trouvé des papiers, sans doute. Mais pas tout. Sinon, pourquoi auraient-ils brûlé la maison de Mick ? Pour récupérer quelque chose qu’ils n’avaient pas trouvé chez Gerald.
— Le carnet que tu as sauvé chez Mick parle d’un « dernier passage ». Et « le faucon veille ».
— Le faucon. La broche de Lady Hayward, celle que j’ai trouvée près du corps de Gerald. Mais Mick m’avait dit quelque chose d’autre, dans son avertissement : « Qui écrit l’éditeur ? » Ce n’est pas une question rhétorique. C’est une clé.
James fronça les sourcils.
— L’éditeur. Hargrove & Lane. La façade.
— Non. Gerald avait un autre éditeur. Il écrivait des livres d’histoire locale. Petits tirages. La presse du clocher, ou quelque chose comme ça. Attend.
Elle se rua vers sa bibliothèque basse. Elle tira un volume mince, couverture vert pâle, intitulé *Les clés perdues de Saint-Wulstan*. Gerald en était l’auteur. Elle l’avait acheté à la librairie du coin une semaine après son arrivée, par politesse envers le pharmacien qui l’avait recommandé.
Elle ouvrit la page de garde.
— « Publié par les Presses paroissiales de Saint-Wulstan. Tirage à soixante-dix exemplaires. »
— Et alors ?
— Il n’y a pas de Presses paroissiales. J’ai vérifié avant de venir. Timothy m’avait dit que l’imprimerie du diocèse était à Gloucester depuis les années cinquante. Ce livre a été imprimé ailleurs. Et regarde.
Elle tourna les pages jusqu’à une planche photographique montrant la crypte de l’église, avec une légende manuscrite griffonnée par Gerald dans l’exemplaire qu’il lui avait dédicacé : *« Toutes les histoires vraies dorment sous les pierres. Que feras-tu des tiennes, Martha ? »*
James se pencha par-dessus son épaule.
— La crypte. Tu as dit que tu y étais descendue avec le Père Timothy pour chercher le coffre.
— Timothy m’a montré le coffre des registres. Mais il y avait une autre porte, plus bas. Une porte en bois vermoulu, avec une serrure ancienne. Il a dit que c’était l’ancien ossuaire, qu’elle était condamnée depuis la guerre. Il a détourné les yeux en le disant.
— Tu penses qu’il ment ?
— Je pense qu’il a très peur, et que Lady Hayward sait exactement quoi faire des gens qui ont peur. Mais si Gerald a caché une copie de sa déclaration quelque part, où pourrait-elle être mieux protégée que sous une église que sa famille finance depuis des siècles ? Personne n’irait chercher un secret de Hayward sous la pierre même qui porte leur nom.
Elle referma le livre avec un claquement sec.
— J’y vais ce soir.
— Non. On y va ce soir. À deux. Je ne te laisse pas seule entrer dans une ossuaire sous une église, avec une femme qui a déjà fait brûler une maison cette semaine.
Martha le dévisagea longuement. Pour la première fois depuis des heures, elle se sentit légèrement moins seule. James n’était pas un allié parfait — il ne connaissait rien aux intrigues littéraires, il lisait des manuels de mécanique et des polars en poche, et il était toujours en retard aux rendez-vous. Mais il était là. Il était réel. Et il ne cherchait pas à la manipuler, lui, contrairement à tous les autres qui avaient peuplé sa vie depuis trente ans sans qu’elle le sache.
— Pourquoi fais-tu ça ? demanda-t-elle doucement. Tu n’as aucun intérêt dans cette histoire. Tu pourrais partir. Personne ne te retient.
James haussa une épaule. Il ramassa le plaid écossais et le déposa sur ses épaules à elle, délicatement, comme on recouvre une chose fragile.
— Il y a deux semaines, j’ai réparé la pompe à eau de ta salle de bain. Tu m’as payé, tu m’as offert un thé, et tu m’as demandé si je pensais que les gens pouvaient changer la fin de leur propre histoire. J’ai cru que c’était une question de roman. Maintenant je sais que c’était une question de vie. Et ma réponse n’a pas changé : oui. Mais seulement si quelqu’un reste pour tenir la page pendant qu’ils écrivent.
Martha sentit ses yeux picoter. Elle ne pleurait jamais — ou presque. Elle avait pleuré une fois, quand elle avait appris que sa maison de Londres était vendue, puis une autre fois, devant le corps de Gerald, mais brièvement.
Elle se laissa tomber dans le vieux fauteuil à oreilles. James s’accroupit devant elle.
— On peut partir, Martha. Ce soir. Demain. Je connais un village au Pays de Galles où personne ne pose de questions. On pourrait…
— Non.
Le mot était sorti clairement, sans colère. Elle le regarda droit dans les yeux.
— Tu ne comprends pas ? Quelqu’un a passé ma vie entière à décider ce que je voyais, ce que je croyais, ce que je devais découvrir. On m’a fabriqué une carrière. Une retraite. Un village. Peut-être même mes amitiés les plus proches ont-elles été choisies par elle. Je suis le personnage principal d’un livre que je n’ai pas écrit. Et je ne peux pas me permettre de fuir vers une autre page — parce qu’elle l’aurait déjà rédigée pendant que nous roulons vers le Pays de Galles.
James resta silencieux un instant. Puis il s’assit par terre, en tailleur, face à elle.
— Alors on reste. Mais on écrase la plume.
— Comment ça ?
— On ne joue plus son jeu. On ne va pas au presbytère demain matin pour lui rendre des services sous la menace. On va découvrir son propre manuscrit — celui que Gerald a caché — et on va le publier nous-mêmes, sans passer par aucun éditeur, aucune presse, aucun réseau Hayward.
— Viens à la crypte ce soir. Si on trouve la déclaration de Gerald, je connais un avocat à Stratford qui n’accepte que des causes gagnées d’avance. Et nous serons gagnants d’avance, parce que nous aurons la vérité écrite, datée, et signée de la main d’un mort.
Le tumulte intérieur de Martha s’apaisa. Elle se leva, serra le plaid autour d’elle, et tendit la main.
— On se retrouve à minuit devant le porche nord. Timothy m’a laissé une clé pour les réparations d’humidité — il croit que je veux inspecter les murs.
— Et le faucon veille ? dit James en se levant.
— Si le faucon veille, nous lui ferons baisser les yeux. Une critique ne se laisse jamais intimider par son sujet.
Deux heures plus tard, alors que le crépuscule violet descendait sur les collines, Martha préparait un sac sombre : lampe torche, gants, un tournevis fin, et la lettre qu’elle n’avait pas envoyée à Lady Hayward — elle la gardait en poche, comme un ultime moyen de pression. Son téléphone vibra : un message de Barbara.
*« Elle sait que quelqu’un a ouvert le coffre de l’église. Elle a annulé son rendez-vous à Bath. Fais attention à toi ce soir. Beaucoup. »*
Martha lut le message deux fois. Puis elle le rangea dans sa mémoire, sans réponse, comme un passage qu’elle choisissait de confronter plus tard, à la lumière du jour.
Elle passa ses doigts sur la tranche du livre vert pâle. À l’intérieur, la dédicace de Gerald brillait comme une ultime note en marge.
*« Que feras-tu des tiennes, Martha ? »*
Elle referma le livre, mit son manteau, et sortit dans la nuit tombante. Elle n’avait pas peur. Pour la première fois, elle se sentait comme une éditrice face à un manuscrit enfin complet : nerveuse, curieuse, et prête à couper la dernière page de quelqu’un d’autre.
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