Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 31: The Final Page
La lumière du salon de la Hayward House semblait plus crue que jamais, comme si les lustres eux-mêmes voulaient dépouiller la pièce de ses ombres. Martha se tenait face à la vieille femme, le document d'Edward Hayward serré entre ses doigts. Derrière elle, James bloquait l'accès à la porte, tandis que Barbara, pâle mais droite, s'était glissée le long du mur, les mains croisées sur son sac.
Lady Hayward trônait dans son fauteuil comme une reine déchue, les doigts crispés sur les accoudoirs de chêne.
« Vous êtes entrée par effraction », dit-elle d'une voix de gravier.
« Je suis entrée par la porte », répondit Martha. « Comme toute personne qui a quelque chose à demander au bout du compte. »
Un silence. La vieille femme ricana, un son sec, sans chaleur.
« Vous voulez un aveu. » Lady Hayward lissa sa jupe de laine. « Très bien. Le voici : j'ai orchestré la mort de Hugh Barnett en 1972. Le seul comptable assez naïf pour croire que nos livres étaient faux. Wallace l'a tué. Mick a fait disparaître le corps. Barbara a inventé l'alibi. »
Barbara ouvrit la bouche, mais aucun son n'en sortit. Martha la vit blêmir.
« Et la lettre de Gerald ? » demanda Martha. « Le manuscrit de l'église ? Les menaces à son encontre ? »
Lady Hayward haussa les épaules, un geste presque élégant.
« Gerald aimait écrire. Toujours à rédiger des souvenirs imaginaires. On lui a fait comprendre que certains souvenirs valaient mieux faux que vrais. Il s'est tué au volant, si vous voulez tout savoir. L'alcool, disent les journaux. Nous avons juste aidé à ce qu'il boive davantage ce soir-là. »
La révélation frappa Martha comme une gifle. L'accident pourtant si bien documenté. La pluie. L'alcool. Un mensonge de plus, patiné par cinquante ans de silence.
« Vous aviez besoin de son silence. »
« Il savait des choses. Toute cette affaire a besoin de silence comme une plante a besoin d'eau. »
Martha fit quelques pas, les talons sur le parquet. Elle sentait le papier contre sa paume, l'encre ancienne d'Edward.
« C'est un beau récit », dit-elle doucement. « Mais il est mal construit. »
Lady Hayward cligna des yeux.
« Pardon ? »
« Vous dites que le comptable Barnett a découvert vos livres. Votre implication. Votre famille. Mais ces livres, cette maison, tout cela venait d'Edward. De votre mari. Pourquoi aurait-il engagé un comptable pour traquer des irrégularités qu'il connaissait déjà ? »
Un léger tic sous l'œil gauche de la vieille femme.
« Edward n'était pas un saint. »
« Non, certainement pas », acquiesça Martha. « Mais son testament, le premier, celui que tout le monde connaît, il vous laisse tout à vous et à vos enfants. Alors dites-moi, Lady Hayward, ce comptable, Hugh Barnett, qu'avait-il réellement découvert ? Le genre de chose qu'un mari trompé ne pardonne jamais ? »
Le silence dans la pièce devint pesant. Barbara se redressa. James, immobile, retenait son souffle.
« Je ne vois pas où vous voulez en venir », souffla Lady Hayward.
« La seconde fille d'Edward. Vivienne. Votre mari la reconnaissait comme son enfant légitime, dans un testament secret qu'il a placé hors de votre portée. Vous l'avez su, n'est-ce pas ? Barnett l'a découvert. Il vous a dénoncée. Et vous avez eu besoin qu'il disparaisse davantage pour protéger votre place d'épouse que pour protéger l'entreprise. »
Le visage de Lady Hayward se vida de son sang. Ses lèvres tremblèrent.
« Cette bâtarde. Elle a détruit ma vie. »
« Non, c'est vous qui l'avez détruite », dit Martha. Elle posa le document d'Edward sur la table basse entre elles, comme on dépose une carte maîtresse. « Vous avez tué un homme pour préserver un mariage des mensonges duquel vous étiez la première victime. Vous avez harcelé Gerald pour qu'il se taise. Vous avez engagé un assassin. Et pour quoi ? Pour garder les murs d'une maison qui n'a jamais vraiment été la vôtre ? »
Une porte s'ouvrit derrière James. Douglas Hayward entra, les mains levées, escorté par deux agents en uniforme. Derrière eux, l'inspectrice Blake, un petit magnétophone dans la main droite.
« Merci, Martha », dit Blake. Sa voix était ferme, professionnelle. « Nous avons tout. »
Lady Hayward se redressa lentement, les yeux fixés sur le magnétophone.
« Ce n'est pas... »
« C'est un appareil d'enregistrement standard, Lady Hayward », dit Blake en s'avançant. « Placé dans les fleurs de votre salon par notre équipe, conformément à la procédure. Vous aviez des soupçons de micros, sans doute. Vous ne les avez pas tous trouvés. »
Le regard de la vieille femme passa de Blake à Martha, puis à James.
« Vous m'avez piégée. »
« C'est le métier d'une éditrice », répondit Martha. « On apprend à nos auteurs à révéler leur vérité au bon moment. »
Douglas Hayward baissa les yeux, les menottes cliquetant dans le silence.
Barbara se leva. « J'ai des choses à dire », murmura-t-elle. « Je peux vous accompagner au commissariat. »
Lady Hayward tenta de se lever, mais ses jambes plièrent. Douglas, malgré les menottes, tendit un bras pour la retenir.
« Arrêtez, mère. C'est fini. »
Le mot résonna. *Fini.*
Martha respira. Elle regarda la famille se disloquer, les agents prendre les dépositions, la maison qu'elle avait tant haïe à travers ses recherches se vider de sa substance. Elle était debout au centre du salon, les mains enfin libres de leur fardeau, et pour la première fois depuis des mois, aucune page ne demandait à être tournée.
James s'approcha d'elle. Il ne dit rien, posa simplement une main sur son épaule.
La fenêtre laissait entrer la lumière dorée du soir anglais. Martha regarda dehors, vers les collines qui montaient doucement vers le village, les toits d'ardoise et les fumées paisibles des cheminées. Quelque part, là-bas, dans un campement au bord du bois, Wallace Grant les observait peut-être. Quelque part, Vivienne attendait encore.
Mais ce soir, le ciel restait clair.
« Et maintenant ? » demanda James.
Martha pensa au texte de la femme inconnue. Une phrase lui revint, celle qu'elle aurait voulu écrire dans la marge d'un manuscrit : *Le dénouement ne doit jamais sembler mérité.*
Elle sourit à James.
« On verra bien quelle suite l'éditeur nous réserve. »
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