Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 9: The Dead Woman's Phone
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant derrière elle une brume épaisse qui s’accrochait aux haies comme un secret retenu. Martha était accroupie près du massif de lavande, les mains gantées de coton, lorsqu’un reflet attira son regard. Quelque chose de sombre et luisant, à moitié enfoui sous la haie de troènes qui bordait sa propriété, là où les racines formaient une cavité naturelle.
Elle n’aurait pas dû le voir. Mais elle avait passé trente ans à repérer les détails que les autres négligeaient — une incohérence en page 142, une personnalité qui changeait entre deux chapitres, une date qui ne collait pas. Son œil avait été calibré pour l’anomalie, et cette chose-là, dans sa haie, était une anomalie.
Un téléphone. Un vieux modèle à clapet, cabossé sur la tranche, la coque d’un bleu passé que la pluie avait lavé de toute poussière. Martha resta figée, le souffle court. Elle ne toucha pas l’appareil tout de suite. Elle examina la zone alentour — une empreinte de chaussure taille 42 environ, à semelle crantée, et des brindilles cassées qui indiquaient un passage récent. Quelqu’un avait jeté ce téléphone depuis le sentier qui longeait le bois de jacinthes. Ou bien l’avait laissé tomber en courant.
Elle l’attrapa avec son mouchoir, le retourna. Pas de coque protectrice, pas de dégât d’eau majeur — juste la batterie à plat. Elle le glissa dans un sac en papier kraft qu’elle avait rapporté de la librairie, et rentra dans la maison.
Dans la cuisine, elle brancha le chargeur universel qu’elle gardait pour ses vieux appareils de rechange. Le téléphone s’alluma avec un bourdonnement, l’écran d’un blanc laiteux affichant une batterie à 4 % . Elle composa le code par défaut — 0000 — et, contre toute attente, l’appareil s’ouvrit.
La messagerie était pleine. Douze messages non lus, tous datés des trois jours précédant la mort de Prudence Ellison. Le dernier, envoyé le vendredi, commençait par « Edith, c’est moi » et ne comportait que trois lignes.
« *Edith, c’est moi. J’ai trouvé ce que tu cherchais — la boîte est chez lui. Je te l’ai dit, la boîte à boutons n’a jamais quitté cette maison. Passe quand tu veux, je la garde pour toi.* »
Martha relut le message trois fois. Le mot « boutons » lui vrilla l’estomac. Elle se tourna lentement, comme si le mouvement pouvait changer ce qu’elle savait, vers le rebord de sa propre fenêtre de cuisine — là où trônait la boîte de biscuits en métal bleu que sa tante Edna lui avait laissée en héritage, remplie de boutons de nacre, d’os et de corne, un bric-à-brac familial qui lui avait toujours semblé anodin.
Sa tante Edna. Edith, pour les intimes.
Le téléphone appartenait à Prudence Ellison. Elle en aurait mis sa main au feu — cette femme méticuleuse qui avait gardé le même clapet depuis 2007, qui notait chaque rendez-vous dans un agenda papier, qui avait refusé le portable que sa fille lui avait offert pour Noël. Et voilà que ce téléphone, jeté comme un mégot dans la haie de Martha, contenait un message signé de sa propre tante.
Sauf que sa tante était morte. Morte depuis trois ans, enterrée dans le cimetière Saint-Wilfrid, entre son mari et une sœur qu’elle ne voyait plus. Martha avait assisté à l’enterrement. Elle avait vu le cercueil descendre.
Alors qui avait écrit ce message ?
Elle remonta la liste des appels. Le dernier appel entrant datait du jeudi, 18 h 42 — le jour où Mick Carter avait disparu. Elle pressa le bouton de composition, mais rien ne se passa. La batterie mourut avant qu’elle ait pu voir le numéro.
Martha laissa le téléphone sur le comptoir et serra ses bras autour d’elle. La cuisine sentait le café froid et la pluie incrustée dans ses vêtements. Le soleil commençait à percer à travers les brumes, projetant des rais laiteux sur le plan de travail.
La boîte à boutons. Elle l’avait reçue de sa tante, qui la tenait elle-même de Prudence Ellison. Martha sourit intérieurement en se rappelant la lettre d’Edna : « Garde ça, ma petite. C’est le genre de chose qui sert plus tard. »
Elle sortit la boîte du rebord, la posa devant elle. C’était un objet simple, un ancien conteneur de biscuits de la marque Huntley & Palmers, peint dans un bleu roi qui s’écaillait sur les bords. Le couvercle se soulevait d’un geste familier, révélant son contenu habituel — boutons en nacre, corne blonde, quelques médailles de première communion, un vieux dé à coudre. Elle avait vidé cette boîte des dizaines de fois, cherchant un objet qu’elle n’aurait jamais su nommer, puis l’avait reposée sans y penser.
Cette fois, elle vida son contenu sur la table. Chaque bouton, chaque petit objet cliqueta sur le bois. Elle écarta les éléments un à un. Et là, au fond, sous une doublure de velours rouge qui semblait avoir été réajustée à la hâte, ses doigts rencontrèrent une irrégularité.
Le fond de la boîte n’était pas plat. Il y avait un renfoncement carré, dissimulé sous une couche de carton supplémentaire.
Elle souleva le carton d’un ongle.
Un double fond.
En dessous, une liasse de petites feuilles de papier pliées en quatre, retenues par un élastique qui céda immédiatement, sec et cassant. Martha les déplia avec soin. C’étaient des lettres, écrites à la main, d’une écriture fine et penchée qu’elle reconnaissait — celle de sa tante Edna, à qui elle avait envoyé des cartes postales pendant des années.
La troisième lettre, datée de deux mois avant la mort d’Edna, décrivait une dispute.
« *Prudence m’a dit une chose terrible aujourd’hui. Elle sait pour Michael — savoir qu’il travaillait pour les deux maisons, c’était acceptable, mais elle prétend qu’il enregistrait les conversations. Elle a trouvé un magnétophone dans la cabane du jardin. Je lui ai dit que c’était sûrement un malentendu. Mais elle avait cette expression, tu sais, celle qu’elle avait quand elle avait décidé quelque chose. Elle veut confronter Michael jeudi. Je n’aime pas ça, Martha. Je n’aime pas ça du tout.* »
Martha s’assit sur la chaise, la lettre tremblant légèrement entre ses doigts. Jeudi. Le jeudi où Mick Carter avait disparu. Le jeudi où Prudence avait été tuée.
La boîte à boutons n’était pas une relique sentimentale. C’était une boîte aux lettres. Edna y avait caché ses craintes, ses soupçons, et peut-être des preuves. Et maintenant, la boîte appartenait à Martha, comme si Edna avait voulu qu’elle continue la lecture après sa mort.
Elle feuilleta les autres lettres. Dix, au total. Chacune abordait ses craintes croissantes concernant Michael Carter, ses absences, la façon dont il semblait toujours connaître les affaires du village avant les autres. Dans l’une, elle mentionnait le puits ancien près de la ferme Ellison.
« *Il a dit que le puits était condamné. Mais j’ai vu les traces de corde autour de la margelle, et un seau neuf dans le hangar. Pourquoi un seau neuf pour un puits condamné ?* »
Martha reposa les lettres.
Le téléphone de Prudence, jeté dans sa haie. Une boîte à boutons double fond. Un vieux puits dans les bois. Et un homme disparu qui savait trop de choses.
Le téléphone n’avait pas été perdu. Il avait été placé. Quelqu’un voulait qu’elle le trouve — quelqu’un qui savait qu’elle était la nièce d’Edna, quelqu’un qui connaissait la cachette de la boîte à boutons, quelqu’un qui avait peut-être laissé le téléphone dans cette haie la nuit où son jardin avait été creusé et où la photo de 1912 avait disparu.
Mais pourtant — Prudence avait porté ce téléphone avec elle dans ses dernières heures. Et le dernier message venait de sa tante. La logique s’emplissait de brouillard.
Elle devait prévenir l’inspectrice Chen. Mais d’abord, elle vérifia une chose. De la cuisine, elle vit le sentier herbeux qui menait au bois de jacinthes — le même sentier où Jasper avait creusé, trois jours plus tôt — et son regard glissa vers l’endroit exact où elle avait exhumé l’écharpe ensanglantée. Le téléphone avait été jeté ailleurs, dans une haie qui bordait sa cuisine. Près de la fenêtre. Près de sa table.
Quelqu’un l’avait observée de ce point précis, et avait jugé bon de laisser un message. Elle ne savait pas si c’était une aide ou une menace.
Mais elle savait une chose : la boîte à boutons avait appartenu aux Ellison. Et si les traces devaient être suivies, elle commencerait non pas par le cadavre de Prudence, mais par le puits.