Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 8: A Story Gap
Le silence des archives communales pesait sur les épaules de Martha comme une couverture humide. Gerald avait promis de revenir avec des sandwichs du Taureau Rouge, mais elle savait qu'il s'attardait au comptoir, à échanger des potins avec la serveuse qui avait des yeux trop curieux. Tant mieux. Cela lui laissait le temps de travailler sans avoir à expliquer pourquoi elle retournait les vieux rapports de police comme un archevêque feuilletant un bréviaire hérétique.
La salle sentait la poussière et l'encre sèche. Les classeurs verts s'alignaient sur trois rangées de rayonnages métalliques, chacun étiqueté d'une année. Martha avait commencé par 2019, parce que les petits crimes, dans un village comme celui-ci, ne se produisaient pas si souvent qu'on ne puisse pas les compter sur les doigts d'une main. Elle avait demandé au jeune archiviste, un garçon boutonneux nommé Derek, de lui sortir tout ce qui concernait les plaintes mineures : cambriolages ratés, vols de poules, vitres brisées, appels malveillants.
— Vous cherchez quelque chose en particulier, madame Pemberton ? avait-il demandé, les sourcils froncés.
— Les incohérences, Derek. Je cherche les incohérences.
Il n'avait pas demandé de précision. Les gens du village commençaient à comprendre que Martha Pemberton parlait un langage légèrement décalé, un dialecte de l'édition qui s'appliquait bizarrement à la réalité.
Le premier rapport datait de mars. Un vol de barbecue dans la cour de la ferme Gregory — rien de grave, les voisins avaient récupéré la chose deux jours plus tard dans le fossé de la route de Cheltenham. Ce qui avait attiré l'œil de Martha, c'était une faute d'orthographe : *« le susnommé a été vu en direction de la *bois* de Bleubells »*. Bois, sans s. Une faute d'école primaire.
Elle sortit un calepin de sa poche — un petit carnet à couverture noire, acheté chez WH Smith, avec un élastique qu'elle adorait faire claquer — et nota la phrase. Puis elle ouvrit un second rapport, daté de juin. Vol de boîtes aux lettres dans le quartier des Lilas. Le constable de service avait écrit *« les boîtes aux lettres ont été *retiré* par un individu non identifié »*. Le sujet singulier avec le participe passé au singulier. Une faute que son correcteur automatique n'aurait jamais laissée passer.
Martha sourit. Elle se pencha sur le troisième rapport.
Septembre : un pneu crevé sur la voiture de la vieille Mme Pemberton — non, pas une parente, juste une homonyme. La mère de Barbara Whitcombe. Le rapport mentionnait un *« pneu *avant-gauche* endommagé par un objet tranchant »*. Faute de trait d'union, absence de virgule. Le style était sec, urgent, peu policé — et il y avait cette particularité, cette façon de placer le sujet avant le verbe dans les subordonnées qui trahissait une oreille irlandaise ou galloise.
Martha se redressa, les mains moites. Elle aligna les trois rapports devant elle sur la table de chêne, puis les relut à voix basse.
— « Bois » sans s. « Retiré » au singulier. « Avant-gauche » sans tiret. Trois rapports, trois fautes, trois mois différents.
Et pourtant, il y avait une constante.
Elle ouvrit le quatrième dossier, daté de novembre. Une plainte pour dégradations sur la cabane à outils de Rupert Ellison — des planches arrachées, une porte forcée. Le constable avait écrit : *« l'auteur des faits semble avoir *pris fuite* en direction de la rivière »*. Pris fuite. Pris, pas pris la. Encore une faute.
Mais ce qui fit battre le cœur de Martha, ce fut le nom du constable qui avait signé le rapport.
*W. Hartley.*
Non. Elle relut. Le rapport était signé *W. Hartley*, mais la section « rédacteur » indiquait autre chose. Une annotation en bas de page, griffonnée au crayon : *« rapport dicté par téléphone, retranscrit par le rédacteur de permanence »*.
Et le nom du rédacteur de permanence, c'était Mick Carter.
Martha reposa le rapport comme s'il était brûlant. Mick Carter — le bricoleur disparu, l'homme qui avait travaillé chez Edna, chez Prudence, celui dont le cottage était vidé avec des serrures neuves et dont le calendrier portait deux dates marquées dont personne ne comprenait le sens. Mick Carter était constable auxiliaire ? Non, ce n'était pas possible. Mais le rapport l'affirmait : *« M. Carter a été appelé pour constater les dégâts en l'absence de l'officier de secteur. »*
Martha feuilleta fébrilement les dossiers suivants. Le vol de vélo signalé par le fils des Marlowe. Le colis endommagé au bureau de poste. L'incident de la voiture de Mme Whitcombe — celui qui avait fait jaser tout le village parce que Barbara avait prétendu avoir un seul téléphone alors que Margery Thompson l'avait vue pivoter avec un second.
Chaque rapport portait la même signature ou presque : soit W. Hartley, soit l'annotation crayonnée *« retranscrit par M. Carter »*. Et chaque rapport contenait une faute d'orthographe, un tic de langage, quelque chose qui sortait de la prose officielle — comme si la main de Mick avait glissé à travers les lignes.
Martha saisit son téléphone et composa le numéro du poste de police. La sonnerie retentit deux fois avant qu'une voix fatiguée ne réponde.
— DI Chen.
— Sarah, c'est Martha. Il faut que vous voyiez quelque chose.
Quinze minutes plus tard, Sarah Chen était assise en face de Martha, son manteau trempé par la bruine d'octobre, les yeux plissés devant les rapports étalés comme un jeu de solitaire.
— Vous êtes en train de me dire que Mick Carter a rédigé des rapports de police sans être constable ?
— « Rédigé » n'est pas le mot juste. Il les a « retranscrits ». Quand le constable Hartley était occupé, on lui demandait de prendre la dictée par téléphone. C'est légal — enfin, presque. Les forces de secours ont toujours besoin de mains supplémentaires.
Sarah secoua la tête. — Mick Carter n'a jamais passé de formation. Il est bricoleur. Il répare les gouttières, il tond les pelouses, il est passé chez mon voisin pour changer une chaudière. Ce n'est pas un rédacteur de rapports.
— Et pourtant, dit Martha en poussant un huitième rapport vers elle, le voilà. Regardez celui-ci. Daté du 3 octobre, un incident de chasse aux faisans. Constable Hartley était en congé. Le rapport a été déposé par téléphone à huit heures du soir. Et regardez la description du lieu : *« près de l'ancien *puits* de la ferme Ellison »*. Puits avec un u. L'ancien puits d'Ellison — celui que personne n'utilise depuis des décennies. Celui qui se trouve exactement à deux cents mètres du bois de Bleubells, à l'endroit où Edna aimait marcher.
Sarah releva la tête, le visage fermé mais les yeux brillants.
— Vous êtes en train de me dire que Mick Carter connaissait les lieux, connaissait les heures de passage, et a rédigé des rapports qui servaient à couvrir ses propres allées et venues ?
— Je vous dis, répondit Martha en croisant les bras, que Mick Carter a été la main invisible du poste de police pendant un an. Et qu'il a effacé méthodiquement toute trace de ses propres activités dans ces rapports. Regardez la date de son départ : il a disparu le jeudi avant la mort de Prudence. Qu'est-ce qui manque dans les rapports après cette date-là ?
Sarah feuilleta. Ses doigts s'immobilisèrent.
— Rien. Plus aucun rapport retranscrit par Carter. Le poste est passé en mode d'urgence sans qu'il y ait de remplaçant.
— Mick Carter savait que les rapports cesseraient d'être rédigés le jour où il disparaîtrait. Cela signifie qu'il a planifié son départ. Ou qu'il a été interrompu en plein milieu d'un plan.
Sarah referma le dossier, le souffle court.
— Si vous avez raison, Martha, nous ne cherchons plus un témoin. Nous cherchons un suspect.
— Nous cherchons plus que ça, dit Martha en se levant. Nous cherchons un homme qui avait accès aux rapports de police, aux informations du village, et qui connaissait les habitudes de deux femmes âgées vivant seules. Edna est morte. Prudence est morte. Mick Carter a disparu. Et quelqu'un a vidé son cottage avec des serrures neuves.
Elle fit trois pas vers la fenêtre, puis se retourna.
— Délivrez un mandat d'arrêt, Sarah. Officiellement. Mettrons-le aux informations. S'il est encore vivant et qu'il a un complice, la nouvelle va faire réagir l'un des deux. Il y a une faille dans ce récit, et je viens de la trouver.
Le téléphone de Sarah vibra. Elle le sortit, le consulta, son expression se durcissant.
— Le constable Hartley répond enfin à votre message au sujet du cottage de Carter. Il dit que les serrures ont été changées sur ordre du propriétaire — un certain Jonathan Fiske, qui dit avoir racheté la maison de Mick il y a deux mois. Carter n'a jamais vendu. Fiske n'existe pas dans les registres fonciers.
Martha sentit un froid glacial remonter le long de sa colonne vertébrale.
— Alors quelqu'un a non seulement fait disparaître Mick Carter, mais il a créé un personnage fictif — un propriétaire imaginaire — pour s'assurer que personne n'aille fouiner dans cette maison.
Sarah fixa Martha, puis les rapports de police, puis son téléphone.
— Martha, qui que vous cherchiez, vous cherchez quelqu'un qui pense que les histoires doivent rester réglées proprement. Et qui n'hésite pas à en inventer de nouvelles pour y parvenir.
Dans le silence des archives, quelque part au fond du bâtiment, une horloge se mit à sonner. Martha pensa au tiroir secret de son cottage, vide maintenant de la photographie de 1912.
— Alors nous allons leur montrer, dit-elle doucement, que ce récit-ci n'est pas terminé. Pas encore. Et que les cache-t-il plus mal que nous.