Lumen Reads

Le Fantôme dans le Fil

Lire le chapitre 1: Tunnel Rats

La terre collait aux semelles comme un reproche. Hartley la sentit céder sous son poids, grasse et compacte, cette argile de Berlin qui avait déjà avalé des empires entiers. À trois mètres sous la surface de l’Alt-Glienicke, on n’entendait pas la ville. On n’entendait que le bruit du malaxeur à terre qui broyait le sol en cadence, le glissement des godets sur la chaîne de convoyage, et la respiration rauque des hommes qui creusaient.

Il faisait froid dans ce boyau, un froid qui remontait du sol plus que de l’air, et Hartley tira le col de son manteau civil vers sa mâchoire. Le déguisement n’avait rien de glorieux : bleu de travail, bottes crottées, une lampe à carbure accrochée à la ceinture. À tout point de vue, il ressemblait à un terrassier soviétique qui aurait pris un mauvais virage.

Il était le seul à savoir que ces mètres de galerie, percés en secret depuis une ancienne brasserie de l’ouest et poussant sous le secteur est, ne servaient pas à poser des câbles téléphoniques.

Ils servaient à écouter la mort.

Le sergent Dougan, son bras droit, chargeait les sections du blindage avec une économie de gestes qui frisait l’obsession. Un homme du génie écossais, taillé dans le roc, muet comme un coffre de banque. Hartley l’observa soulever une plaque d’acier de vingt kilos sans plisser les yeux, la caler contre la paroi, puis visser les boulons avec un claquement sec.

— Section quatre-vingt-onze, annonça Dougan en s’essuyant les mains sur son pantalon.

— C’est bon, Sergent.

Hartley ne le dit pas, mais il ne s’agissait pas que de creuser. Chaque mètre avancé sous la ligne de démarcation était un pari que le gouvernement de Sa Majesté avait accepté de prendre, un pari qui pouvait coûter sa carrière à un capitaine du génie royal, et la vie à tous ceux qui maniaient la pioche à ses côtés.

Une vibration sourde traversa la galerie. Hartley leva la main, et tous les bruits cessèrent. Les trois hommes de l’équipe de nuit se figèrent, leurs casques aux reflets jaunes tournés vers lui.

— Vous avez entendu ?

Le silence était un liquide épais dans ce boyau.

— Le métro est à l’autre bout du secteur, Capitaine, murmura le caporal Lewis, un jeune Anglais boutonneux, affublé de lunettes à verres épais que la poussière de terre rendait encore plus opaques. C’est le camion de surface qui a passé une plaque d’égout, peut-être.

Hartley hocha la tête, mais sa nuque le démangeait. Depuis le début de l’opération, six semaines auparavant, il n’avait pas cessé de gratter sur ce point : chaque son qu’ils émettaient en creusant était une carte postale envoyée aux oreilles russes. Il avait insisté auprès de Morrison, son contact de la CIA, pour obtenir des équipes plus réduites, plus silencieuses. Morrison avait ricané, enveloppé dans son pardessus qui puait le cigare, et lui avait dit que la patience n’était pas une denrée américaine.

Un claquement trancha l’air, précis comme un coup de pistolet.

Le fusible principal sauta. Une profondeur soudaine de noir absolu tomba sur la galerie, rompue seulement par la lueur vacillante des lampes à carbure qui continuaient à brûler sur leurs supports.

— Dougan, le disjoncteur, ordonna Hartley. Tout le monde ne bouge plus.

Il avança vers l’avant de la galerie, là où son travail d’écoute avait installé un relais audio de fortune. Ses doigts tactèrent la cloison de métal, puis trouvèrent la borne où le câble d’alimentation avait grillé. Le plastique fondu sentait encore le soufre. Une panne ? Non. Les coupures de courant à Berlin-Est étaient fréquentes, mais celle-ci n’émanait pas d’une centrale électrique fatiguée. Le fusible avait fondu net, de l’intérieur, comme si quelque chose avait été branché directement sur la ligne, en tension extrême.

Il se baissa pour remplacer le fusible de rechange que Dougan lui tendait, et c’est à ce moment-là qu’il le vit.

Au pied de la paroi, là où personne n’aurait dû toucher, dans la terre encore meuble fraîchement déblayée par le malaxeur de nuit, une inscription était taillée, propre, sans aucune trace de la terre qui aurait dû la recouvrir. Des mots d’une précision chirurgicale, gravés comme avec un clou de charpentier :

« WIR WISSEN ALLES ».

Hartley se figea. Le soufre du fusible dans une main, la lanterne dans l’autre. Il sentit le sang quitter son visage, puis remonter d’un coup comme une lame de fond.

Le silence de la galerie s’épaissit autour de lui.

— Capitaine ? fit Lewis, sa voix tremblant dans le noir. Le compteur est reparti. Tout est normal.

Normal. Le mot se brisa dans la tête de Hartley. Qui avait pu pénétrer dans ce boyau sans qu’on le voie ? Six hommes—deux à l’entrée, quatre ici—surveillaient chaque porte, chaque palier de la brasserie au-dessus. L’accès à la galerie n’était accessible que par une échelle qui traversait une cave murée, puis par un sas blindé monté sur vérins que seuls Dougan et Hartley pouvaient ouvrir de l’intérieur, avec des clés individuelles. Personne n’entrait sans qu’il le sache.

Personne ne sortait non plus.

Il inspira par le nez, lentement, pour maîtriser le tremblement de ses mains. Il prit la terre grasse et fit passer dessus, comme pour effacer toute trace. Mais l’inscription était profonde, taillée comme pour durer.

— Dougan, approche.

Le sergent s’agenouilla à côté de lui, éclaira la paroi. Il ne dit rien. Il ne fallait rien dire, pas en présence des autres. Mais dans la lueur vacillante, Hartley vit les mâchoires du sergent se serrer.

— On remonte, fit Hartley, la voix aussi neutre que possible. C’est fini pour ce soir. Lewis, tu arrêtes la motopompe. On reprendra demain minuit.

— Mais Capitaine, on n’avance pas assez vite pour le colonel— commença Lewis.

— Demain minuit, répéta Hartley.

Son ton ne souffrait pas de discussion. Il n’y eut qu’un murmure de bottes sur la terre, le grincement du sas qu’on referme, la remontée mécanique de l’échelle à chaîne que Dougan commandait à la manivelle.

Hartley n’avait pas informé son supérieur, pas encore. Il avait noté les quatre lettres, les avait mémorisées dans un carnet qu’il garderait sous son oreiller, dans sa chambre de l’hôtel, à côté d’un pistolet Webley chargé. Personne n’entrerait dans cette chambre.

Dans la nuit de Berlin, une brume glaciale flottait sur les toits découpés de la ville. Hartley marcha vers la voiture civile garée derrière la brasserie, remonta le col. Le chauffeur, un agent de liaison britannique au visage inexpressif, n’ouvrit pas la bouche.

Hartley regarda par la vitre, défilaient les façades criblées de balles de 45, les affiches politiques déchirées, les Allemands qui rentraient chez eux, courbés sous le vent d’est. « Ils savent tout », disait le papier déchiré sur un mur. Non, pas le mur. Le sol.

Il toucha la poche de sa veste où il avait glissé un morceau de papier qu’il avait soigneusement récupéré avant de remonter, à l’endroit exact de l’inscription : un chiffon de tissu, imbibé d’une huile ordinaire, celle qu’il utilisait pour les charnières du sas. Le chiffon n’était pas là par hasard, et il s’y trouvait déjà depuis un certain temps.

Qui que soit l’auteur de ce message, il était entré dans la galerie sans laisser de trace d’empreinte dans la poussière de terre fraîche. C’était humainement impossible… à moins que ce quelqu’un n’ait été présent à l’intérieur du sas, avant son barillet de verrouillage. Ou alors, plus terrifiant encore, que le sas ait été ouvert de l’intérieur.

Hartley ferma les yeux. L’image des hommes qui travaillaient sous ses ordres défila sur l’écran de ses paupières. Lewis, le jeune universitaire républicain, à l’enthousiasme maladroit, qui posait trop de questions sur les câbles qu’ils installaient. Dougan, son roc, loyal comme un piquet de tente, mais qui connaissait chaque clé, chaque code. Le caporal Fisher, un colosse aux yeux vides, qui buvait trop, et se vantait dans les bars de ses « expériences dans le milieu des transports ».

Au milieu de la nuit, le berger allemand d’un Vogel, un gardien d’un entrepôt voisin, se mit à gronder, puis se tut. Le silence revint, comme si la bête aussi avait compris qu’il ne fallait pas signaler sa présence.

Hartley se promit une chose : demain, il n’y aurait pas de rondes de minuit. Demain, il préparerait un piège silencieux, pas dans la terre, mais dans les têtes. Il observerait les visages, les mains, les silences.

Il était descendu dans ce tunnel pour écouter les Russes. Mais ce soir, il comprenait que depuis le début, le tunnel avait peut-être écouté les leurs.

La voiture s’arrêta devant l’hôtel aux volets mi-clos. Hartley descendit, et la nuit de Berlin s’abattit sur lui comme un coffre.

Il ne ferma pas l’œil. Il passa la nuit à repasser chaque ordre, chaque regard, chaque détail que son esprit, aiguisé par douze années de déminage de terrain, avait enregistré sans en prendre conscience. Vers 4 heures du matin, il tira le carnet de sa poche et écrivit une phrase, une seule, sous l’inscription notée à la plume :

« Personne ne sait. »

Mais en écrivant ces mots, il savait que c’était un mensonge. Quelqu’un savait. Il n’y avait que deux possibilités, et toutes deux le glaçaient : soit le tunnel avait été éventé par un agent russe qui s’y était introduit sans laisser de trace, et dans ce cas, chaque mètre creusé était un jeu contre la mort.

Soit…

Soit l’un de ses hommes, assis au fond de la galerie sous le regard de tous, y avait laissé ce message, écrit de la main d’un autre, ou écrit d’une main que personne n’avait vue.

Il aurait fallu qu’ils soient complices.

Hartley rangea le carnet dans sa veste, enfila son pardessus et marcha jusqu’au bureau de liaison, une adresse discrète aux rideaux tirés, où Morrison, l’homme de la CIA, l’attendait autour d’un café froid, dans la pièce enfumée qui sentait la bureaucratie et la peur.

— Qu’est-ce qui te chiffonne, capitaine ? fit Morrison en écrasant son cigare dans un cendrier en laiton. Tu as un air de chien battu. Le malaxeur est en panne ?

Hartley sortit le morceau de papier froissé de sa poche, le posa sur le buvard entre eux.

Morrison ne le prit pas tout de suite. Il regarda Hartley, puis le papier, puis à nouveau Hartley. Ses yeux s’effilèrent.

— C’est quoi, « wir wissen alles » ? Te voilà en train de lire l’allemand ? Je te croyais pourtant pas si littéraire.

— Lis les lettres, Jack. Laisse tomber la traduction.

Morrison souleva le papier, le tint à la lumière. Le silence s’étira. Puis, avec un claquement de langue agacé :

— Quelqu’un s’est amusé à graver une menace dans la terre, et tu me sors ça à 7 heures du matin dans un bureau qui pue le cigare ? C’est une provocation, Hartley. Un agent du KGB essaie de te faire peur, ou un ivrogne de la surface a trouvé un trou d’aération. On ne s’arrête pas pour un graffiti.

— Ce n’est pas un graffiti. La terre était fraîche et aucun homme n’est entré dans cette galerie la nuit dernière, sauf les miens.

— Tu vas me dire que c’est un fantôme alors ?

Hartley ne répondit pas. Il ne pouvait pas dire à Morrison ce que son instinct lui criait depuis l’aube, dans le clair-obscur de cette pièce où l’air ne bougeait plus : que ce tunnel, né pour écouter les autres, était lui-même devenu un lieu d’où d’autres voix pouvaient parler.

« Et si ce n’était pas au fantôme qu’il fallait demander, se dit-il, mais à l’oreille ? »

Il regarda Morrison droit dans les yeux.

— Je veux la liste complète de toutes les personnes qui ont eu accès aux plans de la galerie, à l’Ouest comme à l’Est, depuis la semaine dernière. Et je veux commencer par les hommes qui me servent le café. Tu comprends ?

Morrison soupira, sortit un dossier cartonné d’une pile instable, et le jeta sur la table.

— Si tu y tiens. Mais je te préviens, Willy : tu trouves de l’eau avec ce forage, tu me préviens. Sinon on aura tous des ennuis.

Hartley ne répondit pas. Il saisit le dossier, l’ouvrit. Sur la première page, la première ligne de la liste des agents autorisés commençait par un nom que peut-être il aurait dû reconnaître, mais qui ne lui disait rien.

Il se leva, se dirigea vers la fenêtre aux rideaux tirés, et écarta l’un des panneaux d’un doigt. Dans la rue, une Trabant grise était garée, moteur au ralenti, et un homme au visage fermé fumait une cigarette en le regardant fixement depuis son pare-brise.

Hartley referma le rideau.

Sur le papier, l’inscription allemande, gravée en creux dans une terre que personne n’avait touchée, continuait à saigner dans son esprit comme une blessure que la nuit n’avait pas cicatrisée : « Nous savons tout. »

La question n’était plus de savoir s’ils savaient. La question était de savoir depuis combien de temps ils écoutaient, et à qui ils étaient en train de dicter leur version de l’histoire.

Il attrapa son manteau et sortit sans un mot de plus, laissant Morrison finir son café froid dans la pièce qui puait la peur.

Le fantôme n’était pas dans le tunnel. Le fantôme était peut-être dans la liste qu’il venait de prendre sous le bras, dans la Trabant qui démarrait en silence derrière lui, et surtout, dans la certitude glacée que désormais, chaque décision qu’il prendrait serait épiée.

Il n’y avait qu’une seule façon de savoir qui était le passeur : creuser encore, mais pas pour écouter. Pour creuser ce que personne ne peut prévoir dans les plans.

Enfin. Il fallait creuser un piège.