Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 2: The Listening Post
La boue collait encore à ses bottes quand Hartley poussa la porte du bureau de Morrison. L'air sentait le café réchauffé et la cigarette froide. Le capitaine américain était penché sur une carte de Berlin, une lampe verte projetant son ombre déformée sur les murs de parpaings nus.
— Vous auriez dû frapper, dit Morrison sans lever les yeux.
— Vous auriez dû me croire, répondit Hartley.
Il sortit de sa poche un carré de cellophane. À travers le plastique, la terre compactée portait encore l'empreinte des lettres tracées au doigt — ou au couteau. « Wir wissen alles ». Morrison leva enfin les yeux, prit le sachet, le tourna entre ses doigts épais.
— C'est tout ce que vous avez ?
— C'est tout ce qu'il faut. C'était à l'intérieur. Sous le point d'écoute principal, creusé dans la paroi, à quatre mètres sous terre.
Morrison haussa une épaule, rejeta le sachet sur le sous-main.
— Une provocation. Les Russes font ça depuis des années. Ils grattent des messages dans les murs des immeubles abandonnés, ils balancent des tracts, ils jouent aux fantômes. Ça ne veut rien dire.
— Le tunnel n'est pas un immeuble abandonné, monsieur. C'est notre projet le plus secret. Personne ne devait savoir qu'il existait, et encore moins lire des messages à l'intérieur.
Morrison se leva, contourna son bureau, vint se planter devant Hartley. Il était plus grand que lui d'une demi-tête, et il savait s'en servir.
— Écoutez, capitaine. Je respecte votre travail. Vos hommes creusent vite, vos micros captent des saloperies utiles. Mais vous êtes ici depuis six mois, vous n'avez jamais vu une vraie opération de provocation soviétique. Eux, ils laissent des messages, ils font du bruit, ils veulent vous faire paniquer. C'est exactement ce que vous êtes en train de faire. Vous paniquez.
— Je ne panique pas. Je pense qu'il y a une taupe dans mon équipe.
Le silence tomba comme une trappe. Morrison alluma une Chesterfield, tira une bouffée profonde, souffla la fumée vers le plafond en tenant la cigarette du bout des doigts, comme s'il jaugeait quelque chose.
— Ça, c'est une accusation sérieuse. Vous avez des preuves ?
— Le message est apparu entre minuit et deux heures. Personne n'entre dans le tunnel sans mon autorisation. Personne ne sort non plus. Les hommes qui étaient sur le chantier étaient tous sous mes yeux à un moment ou un autre. Pourtant, quelqu'un a creusé la paroi, écrit ce message, et rebouché le tout sans laisser de trace visible. C'est quelqu'un qui connaît les inspections, les rotations, les angles morts.
— Vous avez des soupçons précis ?
Hartley hésita. Il aurait pu citer Lewis, le premier qui l'avait alerté du message, un peu trop nerveux. Ou Dougan, l'ingénieur radio qui passait trop de temps seul avec le matériel. Ou Fisher, l'ancien de la Royal Navy, silencieux comme une tombe.
— Pas encore. Mais je vais en avoir.
Morrison écrasa sa cigarette dans un cendrier en fer déjà plein. Il y avait quelque chose d'agacé, presque résigné, dans son geste.
— Très bien. Faites votre petite enquête. Mais discrètement. Je ne veux pas que cette opération parte en vrille parce que vous voyez des espions partout.
— Je ne vois pas des espions partout, monsieur. Je vois un message dans un tunnel qui n'existe pas. C'est suffisant pour moi.
Morrison ouvrit la bouche pour répondre, sembla y renoncer, retourna à sa carte. Hartley reprit le sachet sur le bureau, le glissa dans sa poche. La conversation était finie.
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Il était vingt-trois heures quand Hartley s'installa dans la salle d'écoute. La petite pièce, aménagée dans les caves d'un entrepôt désaffecté de Neukölln, sentait le moisi et le papier brûlé. Les magnétophones Grundig tournaient en silence, leurs bobines crépitant comme des griffes sur la neige. Le casque sur les oreilles, Hartley faisait défiler les heures d'enregistrement.
La voix des officiers soviétiques défilait : des rapports de routine, des discussions sur la nourriture, des plaisanteries échangées entre soldats. Rien d'utile. Il griffonnait des notes, des noms, des horaires, mais son esprit revenait toujours au même point : « Wir wissen alles ».
Pourquoi écrire un message si personne ne devait le trouver ? Le tunnel était une opération de longue patience. Les micros étaient posés depuis des mois. Le message n'avait pas de sens stratégique, sauf s'il visait précisément à le déstabiliser, lui, Hartley. Ou à tester sa loyauté. Ou à mettre ses hommes en suspicion.
Il ferma les yeux une seconde. La fatigue l'engourdissait. Il était presque deux heures du matin quand sa main se figea sur le bouton de défilement.
Une voix nouvelle. Plus jeune. Le timbre était d'un capitaine, peut-être un sous-lieutenant. Il parlait vite, presque joyeusement, avec des interruptions nerveuses de l'autre côté de la ligne.
— La livraison est prévue pour jeudi. Les conduits ont été inspectés.
Un silence. Un froissement de papier. Puis la même voix continua :
— Mais je vous le dis, il y a une complication avec le tunnel de diversion.
Hartley sortit une cigarette de son paquet, l'alluma sans la porter à ses lèvres. Le tunnel de diversion. Les mots résonnaient dans le casque comme un verre brisé.
Le tunnel de diversion était un projet théorique. Une fausse liste d'équipements qu'il avait faite pour tromper un possible espion : des noms de matériel, des durées de forage, des coordonnées approximatives. Il l'avait gardée dans un carnet fermé à clé, qu'il gardait chez lui, sous son lit, à Berlin-Ouest. Personne n'avait vu ce carnet. Personne ne savait même que ce plan existait.
Sauf peut-être Carter. Mais Carter était mort en juin, renversé par une voiture dans un accident que la police est-allemande avait classé trop vite comme une fuite. Une coïncidence. Il fallait que ce soit une coïncidence.
La voix soviétique reprit :
— Vous êtes sûr que la diversion fonctionnera ? Si les Britanniques croient qu'on creuse vers le sud, ils vont déplacer leurs écoutes. Et le vrai tunnel, ici, restera tranquille.
Un autre homme répondit, plus âgé, la voix rauque comme du gravier :
— Les Britanniques ne se rendent même pas compte qu'on creuse sous leurs pieds. Ils pensent que c'est eux qui nous écoutent. C'est amusant, non ?
L'autre voix rit. Un rire bref, haché, comme un chien qui jappe.
— Amusant. Oui. Très amusant.
Et le silence retomba.
Hartley coupa la bande, resta dans le noir de la pièce, le casque encore sur les oreilles comme une coquille vide. Il posa la main sur le carnet dans sa poche intérieure. Il aurait voulu le sortir, vérifier que le plan de diversion n'était pas une hallucination de sa part. Mais il savait ce qu'il verrait à l'intérieur. Il savait que c'était réel.
Ils parlaient du tunnel de diversion comme si c'était une chose existante, concrète, vivante. Comme si quelqu'un de l'autre côté avait lu son carnet. Comme si son cerveau était devenu transparent.
Sauf si le plan de diversion n'était pas seulement dans son carnet. Sauf si, à un moment, il en avait parlé à voix haute. Dans le bureau, pendant les briefings, après un verre ou deux avec ses hommes, croyant que la fatigue et l'ennui protégeaient ses lèvres.
Il essaya de se souvenir. Les nuits passaient, les rubans tournaient, le tunnel avançait. La mémoire était une boue épaisse, pleine de trous.
Il ôta le casque, resta là, le regard perdu sur les bobines qui continuaient de tourner. Le message dans le tunnel disait « Wir wissen alles » — nous savons tout. Il avait cru à une vantardise, un jeu de peur, une rumeur venue de la surface. Maintenant, il n'avait plus de doute.
Ils savaient quelque chose. Ils savaient peut-être tout.
Il coupa les magnétophones, un à un, avec une lenteur qu'il voulut croire professionnelle. Puis il sortit dans le couloir. Devant la porte de son bureau, il s'arrêta. Le carnet de plans n'était pas dans sa poche — il l'avait laissé sous son lit. Il avait gardé le silence. Il avait suivi les procédures.
Mais ce soir-là, dans la lumière verte de la salle d'écoute, le visage de chaque homme de son équipe lui parut soudain plus flou que d'habitude.
Il rentra chez lui à vélo, sous la pluie, Berlin roulant autour de lui comme un moteur inconnu. Sur la table de sa chambre, il fit face au carnet fermé. Il ne l'ouvrit pas. Il le mit dans la poche de son imperméable et resta longtemps éveillé dans le noir, à écouter la pluie taper contre la fenêtre.