Le Fantôme dans le Fil
Lire le chapitre 37: The Debt of Brothers
La sonnerie du téléphone déchira la nuit de l’hôtel à trois heures du matin. Hartley décrocha avant le deuxième coup, le réflexe du soldat qui ne dort jamais vraiment.
— Hartley.
— Le prisonnier Finch. Ils vont le faire taire. Cette nuit.
La voix de Morrison était métallique, débarrassée de toute trace de son habituelle aisance théâtrale.
— Comment vous le savez ?
— Une taupe retournée dans le réseau de Feodorov. Une équipe de trois hommes est déjà en route pour Tempelhof. Nous avons peut-être deux heures, en supposant qu’ils aient un souci de ponctualité.
Hartley était déjà debout, enfilant son pantalon d’une main tout en tenant le combiné contre son oreille.
— Pourquoi le KGB voudrait-il tuer Finch ? Il a déjà donné ce qu’il savait. Il était la preuve de ma culpabilité.
— Il est aussi la preuve que Feodorov était au courant du tunnel. Finch a parlé à vos services, il a parlé à mes équipes. Feodorov veut s’assurer qu’aucune transcription de ces entretiens ne soit jamais utilisée contre lui. Finch n’a plus aucune valeur vivante. Mort, il devient un symptôme de guerre froide. C’est le calcul.
Hartley serra la mâchoire. Finch. Le traître qui avait planté le doute dans l’esprit de la CIA, qui avait conduit Feodorov droit vers le tunnel, qui avait failli coûter la vie à des dizaines d’hommes. Finch, le frère d’armes qui avait partagé sa table pendant trois ans en se moquant de lui.
Il aurait pu laisser tomber le combiné. Laisser les hommes de Feodorov régler le problème. Une balle dans la nuque dans une cellule militaire, une autopsie soigneusement mal lue, et Finch rejoindrait les ombres de la mémoire collective.
Il enfila sa veste.
— Quel est l’état de la prison ?
— Garde réduite. Deux sentinelles à l’entrée principale. Le commandant en second est un agent dormant que nous avons retourné il y a six mois. Il ouvrira la porte latérale, mais il ne fera rien de plus. Après ça, c’est vous et moi.
— Vous êtes à Berlin, Morrison ?
— Je suis dans le parking de votre hôtel. Vous avez une arme ?
Hartley ouvrit le tiroir de la table de nuit. Son Walther PPK de service traînait là depuis son arrivée à l’hôtel, un compagnon silencieux qu’il n’avait jamais eu besoin d’utiliser.
— Oui.
— Alors venez. Et surtout, Hartley, ne réfléchissez pas trop. Votre tête d’ingénieur a tendance à vouloir tout calculer. Cette nuit, on improvise.
La voiture de Morrison était une Opel Kapitän noire, garée dans l’ombre d’un marronnier. Le chef de la CIA conduisait lui-même, la cigarette collée à la lèvre inférieure, les yeux plissés vers la route déserte.
— Je déteste vous le rappeler, dit-il en tournant vers le canal, mais vous pourriez être rentré à Londres dans deux semaines. Une commission d’enquête vous attend, une promotion, un bureau avec vue sur la Tamise.
— Et vous pourriez ne jamais m’avoir appelé.
Morrison émit un petit rire.
— Finch est un salaud. Un traître. Mais c’est notre salaud, semble-t-il. Et si Feodorov veut le voir mort, c’est que le fait qu’il soit vivant nous est utile. Réflexe de vieux routier.
Hartley regarda les immeubles défiler, leurs fenêtres noires comme des orbites vides.
— Il a trahi son pays, dit-il lentement. Il a trahi nos hommes. Il m’a offert à Feodorov comme un hochet.
— Et malgré tout, vous êtes en train de rouler vers Tempelhof.
— Il était mon radio pendant trois ans. Il était mon frère dans les tranchées du tunnel. On ne choisit pas plus sa famille que ses traîtres.
Morrison écrasa sa cigarette dans le cendrier déjà plein.
— Voilà une logique de soldat. Ça vous épargnera les nuits d’insomnie à calculer le pour et le contre.
Ils se garèrent le long d’un immeuble en ruine, à quelques centaines de mètres de l’enceinte de la prison. Le quartier était silencieux, les réverbères versant une lumière jaune sale sur le béton.
Le contact de Morrison attendait près de la porte latérale, un petit homme nerveux en uniforme de gardien, qui ne posa aucune question et ouvrit la serrure d’une main tremblante avant de disparaître dans l’ombre.
À l’intérieur, le couloir sentait la pierre humide et le phénol. Hartley suivit Morrison jusqu’à l’aile disciplinaire. Une lanterne de secours, un escalier, deux étages de cellules alignées comme des alvéoles.
— Quelle cellule ?
— La septième. Au bout. L’équipe de Feodorov aura besoin du chef de garde pour l’ouvrir. Ils seront trois, peut-être quatre hommes, habillés en soldats de la garnison ou en employés du tribunal.
Une porte claqua quelque part au-dessus. Morrison leva la main et ils s’arrêtèrent.
Puis vint le bruit des bottes. Deux paires, martelant le couloir du premier étage.
Morrison colla son dos au mur et dégaina un pistolet mat, plus petit que celui de Hartley. Ils attendirent, retenant leur souffle.
Deux hommes passèrent devant l’embrasure de la porte sans les voir, s’éloignant vers le bloc des cellules. Un troisième restait en retrait, tenant une sacoche noire d’où pouvait sortir aussi bien une seringue qu’une arme dotée d’un silencieux.
Hartley se jeta sur lui avant qu’il n’ait fini son virage vers l’escalier. Bras autour de la gorge, il le plaqua contre le béton, étouffant le cri dans le tissu de son manteau. Morrison avança sur la pointe des pieds et lui administra un coup de crosse derrière l’oreille. L’homme s’effondra, inerte.
Hartley le renversa sur le dos. Le visage d’un homme de quarante ans aux traits slaves, la pommette hachée d’une cicatrice de vieux duel au couteau.
Pas un civil. Un professionnel.
Des pas dans le couloir principal. Rapides, déterminés. Hartley tira Morrison vers une alcôve de rangement et colla son épaule contre le mur humide.
Les deux hommes du premier étage revenaient, essoufflés. L’un parlait en russe, par saccades, les mots qui tombaient comme des pièces de monnaie sur le béton.
Le piège devait être ailleurs. L’équipe d’exfiltration de Feodorov venait de comprendre que leur troisième homme manquait. La question était : allaient-ils fuir ou chercher ?
Le silence retomba, d’une densité nouvelle.
Morrison articula sans bruit : deuxième étage, maintenant.
Hartley secoua la tête, puis désigna un escalier de service qui partait derrière l’alcôve. Morrison hocha la tête et ils se glissèrent dans les ténèbres, gravissant les marches deux à deux vers la cellule de Finch, guidés par la seule lumière du clair de lune qui filtrait d’une meurtrière.
Ils atteignirent le palier du deuxième étage. La cellule de Finch, la septième, s’ouvrait au fond d’un alignement de sept portes de métal munies de judas rectangulaires.
La porte était entrouverte.
Morrison leva une main. Ils s’approchèrent lentement, le pistolet de Hartley braqué dans le noir, le cœur cognant contre la cage thoracique, les poumons broyés par cette tension muette des dernières secondes avant l’embrasement.
Il posa l’épaule sur le chambranle, prêt à tirer sur tout ce qui n’avait pas l’accent anglais.
Rien.
La cellule était vide. Lit dérangé, un morceau de pain écrasé sur l’assiette de fer.
Finch avait disparu.
Morrison jura doucement.
— Feodorov a quelqu’un à la garde. Ils ont pris Finch, ou pire — ils l’ont déjà sorti du bâtiment.
— Non.
Hartley se pencha vers le lit. La fenêtre étroite était ouverte. Un escalier de secours en fer courait le long du mur extérieur, et au pied du lit, recouverte de la paille de matelas, une lampe de poche réglementaire de l’armée britannique gisait. Elle était éteinte mais tiède.
— Il a eu vent du danger. Il s’est enfui seul.
Morrison rejoignit la fenêtre, écarta d’un doigt griffé le couvre-feu, et scruta la nuit.
— C’est un fugitif maintenant. Traître et évadé. Personne ne pourra vous aider une prochaine fois. Le refuge, c’est l’abattoir.
Hartley regarda une dernière fois la cellule vide, la cellule de son frère déchu, et le reflet de son propre visage dans le verre de la lucarne.
— Il ne mourra pas par les balles de Feodorov, dit-il simplement.
Dans la poche intérieure de sa veste, la petite boîte métallique du dispositif 27-B-44 pesait contre son cœur, comme une lampe témoin qui ne s’éteindrait qu’une fois Feodorov mort, une fois le tunnel refermé.
Morrison le regarda longuement, puis hocha la tête, à contrecœur, comme on acquiesce à une décision que l’on aurait faite soi-même.
Ils se glissèrent dans la nuit berlinoise, en silence, suivis seulement par les sentinelles endormies aux portes de la ville.
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