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Le Fantôme du Chancelier

Lire le chapitre 1: The Wrong Shelf

La pluie battait contre les vitraux de la Parker Library, un tambourinement sourd qui se mêlait au souffle régulier du ventilateur d'archive. Eleanor Ashworth posa le volume in-quarto sur la table de consultation, son dos protestant contre la huitième heure de présence dans cette salle aux allures de cathédrale. L'odeur du papier ancien, de la poussière et du bois ciré l'enveloppait comme une seconde peau.

Le registre indiquait *The Journal of Ecclesiastical History, vol. IV*, mais la reliure — un cuir bordeaux aux coins émoussés — ne correspondait pas au catalogue. Eleanor l'ouvrit à la page de garde. Une écriture fine, presque féminine, annotait la marge d'une main ferme : *Correspondance relative au synode de 1874, ne pas numériser*. Elle fronça les sourcils. Cette écriture, elle la connaissait. Elle l'avait vue dans des dizaines de documents du fonds Bishop. Le professeur Reginald Thorne, éminent théologien victorien, avait une calligraphie distinctive, penchée à gauche, comme si les mots eux-mêmes reculaient devant ses conclusions.

Mais le synode de 1874 n'était pas au programme de sa thèse. Eleanor soupira. Le catalogage de nuit était une corvée qu'elle s'était imposée pour financer ses recherches, mais elle commençait à regretter de s'être portée volontaire pour réorganiser le fonds Thorne. Le bibliothécaire en chef, le Dr Pemberton, lui avait assuré qu'il s'agissait d'une simple formalité. Elle n'avait pas prévu que chaque volume révélerait des anomalies.

Elle referma le livre et le glissa sous son bras. Le rayonnage des *Traités et monographies* du siècle dernier s'étendait au fond de la salle, dans une alcôve que l'éclairage halogène n'atteignait qu'avec peine. Eleanor longea les rangées, le bout des doigts effleurant les dos de maroquin et de toile. La poussière soulevée par ses pas dansait dans le rai de lumière qui filtrait de la verrière.

Elle s'arrêta devant la section *T–Z*. Thorne. Il y avait là une quarantaine de volumes, tous publiés entre 1852 et 1889. Eleanor compara la cote du registre avec celle du dos du volume. *BX8400.T68*. Mais les ouvrages de Thorne étaient classés en *BX4705*, domaine de la théologie dogmatique. Pemberton avait réorganisé la bibliothèque entière l'année précédente, transvasant les collections dans un système informatique défaillant. Depuis, les erreurs se multipliaient. Eleanor grimaça. Elle devrait vérifier chaque rayon, remettre chaque volume à sa place, et elle ne pourrait pas rentrer chez elle avant minuit.

Elle s'accroupit, posa le volume à ses pieds et entreprit de trier les ouvrages de l'étagère inférieure. Ses mains caressaient les tranches, s'arrêtant parfois pour lire un titre gravé. *De l'Eucharistie dans la pensée primitive*. *Traité sur la conversion*. *Épîtres de saint Paul, commentaire doctrinal*. Rien d'anormal. Elle atteignit la dernière rangée, là où les volumes s'accotaient contre le mur de pierre. Son index rencontra un espace vide derrière un traité sur les conciles œcuméniques.

Elle poussa le volume sur le côté. Le dos en chagrin vert glissa, révélant un renfoncement dans la maçonnerie, dissimulé par une plaque de bois peinte de la même couleur que la pierre. Eleanor cligna des yeux. Cette bibliothèque avait été construite au XVIIe siècle, et les murs portaient les traces de modifications successives. Mais ce panneau n'avait rien d'ancien. La peinture, bien qu'elle imitât la patine des siècles, était craquelée avec une régularité trop parfaite.

Elle glissa deux doigts sous le bord du panneau. Il céda avec un grincement sec. Un compartiment étroit — vingt centimètres de large, dix de profondeur — s'ouvrait devant elle. À l'intérieur, un cahier relié de toile noire, jauni aux coins, d'une épaisseur d'environ trois centimètres. Eleanor le saisit. La couverture ne portait aucune inscription. Elle l'ouvrit sur une page vierge qui s'effrita légèrement sous son pouce. Elle feuilleta. Une trentaine de pages couvertes d'une écriture serrée, puis des pages blanches. Elle reconnut aussitôt la graphie de Reginald Thorne.

Au bas de la première page, une date : *12 janvier 1874*. Elle lut.

*« J'ai pris la décision officielle de publier cette année mon commentaire sur les épîtres. Le public attend un érudit, non un homme tourmenté. Mais je ne puis m'empêcher de retourner la question sans cesse. Si le synode à Jérusalem se prononce en faveur de l'apôtre Jacques, alors toute la construction de l'Église anglicane, cette architecture de raison et de tradition, s'effondre. Ma querelle avec le professeur Wright n'a jamais été théologique. Elle a été politique. Mes sources sont authentiques, pourtant je les ai écartées, car les publier eût ruiné ma carrière, et plus encore celle de mes bienfaiteurs. Je consacre ma vie à une vérité que je m'interdis d'écrire. »*

Eleanor sentit son pouls accélérer. Les publications de Thorne — son chef-d'œuvre, *De la primauté de Pierre dans l'Église primitive* (1881) — étaient la pierre angulaire de la doctrine anglicane moderne. Chaque évêque, chaque théologien, chaque historien de l'Église du XXe siècle s'y était référé. Si ce journal disait vrai, Thorne avait volontairement falsifié ses conclusions. Il possédait la preuve d'une Primauté de Jacques, le frère de Jésus, et il l'avait enfouie dans cette alcôve, condamnée à jamais.

Elle tourna la page. La date du 3 février 1874.

*« Le professeur Wright est mort. On dit qu'il est tombé de son cheval sur le chemin de Granchester. Mon Dieu. Il portait sur lui les copies de ma correspondance avec Rome. Les originaux sont chez moi, dans le bureau. Si quelqu'un les trouve, ma position à Cambridge sera intenable. Je dois les brûler. Mais je sais que je ne les brûlerai pas. Je suis un couard, mais pas un effaceur de traces. On saura, un jour, que j'ai vu la vérité. »*

L'écriture se faisait plus nerveuse. Eleanor feuilleta plus avant. Des entrées plus courtes, espacées sur plusieurs années. Elle tomba sur une page datée *9 novembre 1887*. Sa respiration se bloqua.

*« On m'a confié la visite d'un jeune historien, un certain Ashworth, qui souhaite examiner mes papiers pour une biographie du synode. Il a entendu des rumeurs. Il dit vouloir comprendre ce que Wright savait. Je ne lui dirai rien. Mais son nom lui-même m'a glacé. Ashworth. Le même nom que celui qui, trente ans plus tôt, m'avait averti de la trahison de l'archiviste. Ce nom ne doit plus jamais apparaître dans mes affaires. J'ai caché ce journal là où personne ne le trouvera. Que la vérité dorme avec moi. »*

Ashworth. Eleanor se releva brusquement, le cahier serré contre sa poitrine. Son père, James Ashworth, historien de l'Église, s'était noyé dans la rivière Cam en 1998, alors qu'elle n'avait que douze ans. Accident de barque, avait conclu l'enquête. Dossier clos. Mais James Ashworth avait passé les dernières années de sa vie à tenter de démontrer que les conclusions de Thorne sur la primauté de Pierre étaient erronées. Il avait été ridiculisé, puis exclu de la Society of Church History, puis frappé d'une interdiction de publier dans les revues académiques. Sa carrière ruinée. Sa mort avait été presque un soulagement pour la famille.

Elle savait maintenant que son père n'était pas fou.

Elle n'eut pas le temps de lire davantage. La lumière du plafond vacilla, deux ou trois rafales électriques qui firent grincer les néons. Puis un long clignotement, et l'obscurité recouvrit la galerie, laissant seulement l'éclat orange des lampes de secours placées aux issues.

Eleanor se figea. Le silence de la bibliothèque, jusqu'ici paisible, se chargea d'une tension palpable. Le ventilateur ralentit. Dans l'obscurité relative, elle perçut un pas. Lointain. Régulier. Qui se rapprochait.

Elle compta. Un pas. Deux pas. La cadence d'un homme marchant sans se presser. Le gardien nocturne, M. Hadley, faisait sa ronde toutes les heures, mais son pas était lourd, chaque semelle martelant le parquet avec une régularité de métronome. Cette démarche-là était différente. Plus légère. Plus furtive. Elle s'arrêtait parfois, comme si la personne consultait quelque chose. Un registre. Un écran.

Eleanor recula dans l'alcôve, le cahier collé contre son ventre. Ses pensées se bousculaient. Si quelqu'un découvrait ce journal, il serait confisqué, archivé, sans doute détruit. Il y avait des forces, dans l'Église d'Angleterre comme à Cambridge, qui n'avaient aucun intérêt à voir les fondations de leurs dogmes ébranlées par un document privé vieux de cent cinquante ans.

Le pas s'arrêta à quelques mètres. Une ombre s'allongea sur le sol, se profilant sous le renfoncement lumineux du plafonnier d'entrée. Eleanor distingua la silhouette d'un homme, en pardessus sombre, chapeau baissé sur les yeux. Il ne portait pas l'uniforme des gardiens. Il scrutait les rayonnages, comme s'il cherchait un volume précis.

Les secondes s'étirèrent. Eleanor regarda le panneau. Le replacer était impossible — le passage de ses doigts avait écaillé la peinture, et la trace du compartiment resterait visible pour un œil averti. Cacher le cahier sur elle ? Impossible, il était trop volumineux pour sa poche de veste, et elle portait une robe de chambre légère.

Le pas reprit. Plus proche. L'homme tourna à l'angle d'une rangée adjacente. À tout moment, il allait surgir dans l'alcôve.

Eleanor s'accroupit, se faufila sous la table de consultation la plus proche. Le regard à hauteur de sol, elle repéra une fente dans la plinthe, là où le lambris rejoignait le parquet. Elle y glissa le cahier de biais, poussant de toutes ses forces jusqu'à ce que le cuir touche la pierre. Puis elle se releva, époussetant ses mains, et s'approcha de la tablette où elle avait posé le registre des entrées.

Elle ne s'était pas retournée que la voix résonna derrière elle.

— Dr Ashworth ? Vous travaillez encore ?

Elle pivota. M. Hadley se tenait dans l'embrasure, sa lampe torche éteinte à la main, le visage plissé d'inquiétude.

— On a signalé une intrusion sur l'étage, dit-il. Un appel anonyme. Vous auriez dû me prévenir que vous restiez si tard. Le système de sécurité n'est pas conçu pour les visites prolongées.

Eleanor sentit son cœur cogner dans sa poitrine. L'homme au pardessus n'était plus là. S'était-il fondu dans l'ombre des rayonnages ? M. Hadley attendait, les sourcils froncés.

— Je viens de cataloguer le fonds Thorne, répondit-elle d'une voix qu'elle voulut ferme. Je finissais. Vous m'avez fait peur, avec ces histoires d'intrusion.

Le gardien hocha la tête, sans la quitter des yeux. Il jeta un regard circulaire à la salle. Ses yeux s'attardèrent une seconde sur la plinthe, là où le panneau se devinait à peine. Eleanor retint son souffle. Puis il se retourna.

— Je vous raccompagne jusqu'à la sortie, dit-il. Ce n'est pas prudent de rester ici.

Il l'attendit. Eleanor rassembla ses affaires, ralentissant le geste, visualisant chaque centimètre de l'étroite fente où reposait le journal de Reginald Thorne. Elle connaissait le réseau de bibliothèques de St. Cuthbert mieux que quiconque. Elle reviendrait demain, dès la première heure, avant que la bibliothèque ouvre. Elle retirerait le cahier. Elle le lirait en entier.

Mais ce soir, alors que M. Hadley verrouillait la porte derrière elle et que la pluie continuait de battre les pavés du Old Court, Eleanor savait déjà qu'une seule phrase du journal tournait dans sa tête, lancinante comme un refrain interdit.

*Le même nom que celui qui, trente ans plus tôt, m'avait averti de la trahison de l'archiviste.*

Ashworth. Son nom. Son père. Et cette trahison dont Thorne parlait comme d'un secret de famille. Qu'est-ce que James Ashworth avait bien pu savoir, avant de mourir ? Et qui, ce soir encore, errait dans la Parker Library avec l'intention manifeste de le retrouver ?

Elle leva les yeux vers la fenêtre de la salle de lecture, maintenant dans le noir. Une silhouette sombre se tenait derrière la vitre, immobile, le visage indistinct tourné vers elle. Eleanor ralentit, une main sur le col de sa veste. Puis la silhouette s'effaça dans l'ombre.

Elle n'avait pas rêvé. Quelqu'un voulait le journal. Quelqu'un savait qu'elle l'avait trouvé.

Elle rentra chez elle à pied, sous la pluie, le corps entier traversé d'une certitude glacée. Elle n'avait plus qu'une nuit pour décider qui elle voulait croire : le père qui l'avait laissée seule, ou le regard du professeur Thorne qui, depuis son journal enfoui, semblait encore la supplier de ne pas abandonner la vérité. Le lendemain matin, avant l'aube, elle reviendrait.