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Le Fantôme du Chancelier

Lire le chapitre 2: A Father's Legacy

L'aube n'était pas encore tout à fait levée quand Eleanor Ashworth poussa la lourde porte de la Parker Library. Ses semelles crissaient sur les dalles de pierre encore humides de la nuit. Elle avait mal dormi, l'image du silhoueté derrière la vitre lui brûlant la rétine. Mais le journal était là, dans son logement, et la bibliothèque, elle, n'abritait plus que le silence.

Elle s'accroupit près de la travée H, section Théologie, là où les planches du plancher semblaient plus sombres. Son cœur battait trop fort. Elle glissa les doigts dans la fente qu'elle avait repérée la veille, tâtonna, et ses phalanges heurtèrent un angle de cuir. Le journal. Toujours là. Elle le sortit comme on sort un enfant d'un puits. Le souffle court, elle s'assit sur le sol froid et l'ouvrit à la première page.

La calligraphie de Thorne, 1887, fine et nerveuse. Eleanor parcourut quelques paragraphes sur la doctrine pétrinienne, puis s'arrêta net. Une expression revenait : *mon associé A.*, sans majuscule, presque en passant. « Mon associé A. connaissait la vérité, mais il avait peur pour sa fille. » Sa fille. Eleanor sentit son ventre se serrer.

*Samedi 14 mars 1887. Mon associé A. m'a dit qu'il ne me suivrait plus dans ma falsification. Il a parlé de sa fille, petite, aux yeux vifs, qui pourrait un jour trouver ces pages. Il veut que je les détruise. Je n'en ferai rien. Je les laisserai à qui possédera le courage de les lire.*

Un « A. », une fille aux yeux vifs. Des années plus tard, un homme nommé Ashworth avait vécu à Cambridge, archiviste de son état, noyé accidentellement dans la Cam lors d'une promenade en barque. Son père. Thomas Ashworth. Eleanor revint sur la date. 1887 n'était pas anachronique : son père était mort en 1998, mais il était fasciné par cette période. Et si Thorne avait écrit ce passage en prévision, ou si quelqu'un avait édité le journal après la mort de Thomas ? Elle tourna les pages encore un peu plus vite.

Le paragraphe suivant était crypté. Une succession de chiffres — 12, 4, 29, 7, 31, 18, 5, 22 — qui ne correspondait à aucun chiffrement simple. Eleanor reconnaissait les méthodes de son père. Elle en avait compulsé les carnets pendant des heures, dans l'espoir de comprendre pourquoi l'université l'avait rayé de ses tablettes pour une « erreur méthodologique » non spécifiée.

Elle sortit son téléphone, photographia la page. Elle repenserait au code plus tard. Pour l'instant, il fallait décider. Montrer le journal à quelqu'un. Un collègue de confiance. Elle referma le volume, le glissa sous son manteau.

Dans les combles du département d'histoire, sur la table de la salle de lecture réservée aux fellows, Eleanor étala des photocopies d'articles de Thorne, laissées là comme un appât. Simon Whitfield, son plus proche collègue, trente-cinq ans, une tache de café sur la manche, s'approcha en mâchant un bretzel.

« Eleanor, tu as l'air d'une chatte qui a avalé un canari. Ou une souris morte. Je mise sur la souris. »

Elle leva les yeux, se força à sourire. « Viens voir. J'ai trouvé quelque chose dans les archives. »

Pendant qu'il se penchait sur les articles, elle sortit discrètement le journal pour le poser à côté. Simon jeta un œil, siffla. « Reginald Thorne. Le gars des doctrines de la primauté. Vieux débat. Tu le ressors ? »

« Pas le débat. Sa validité. J'ai des raisons de croire que ses conclusions étaient truquées, et que quelqu'un à l'époque le savait. »

Il haussa les sourcils, sans saisir l'ampleur. Eleanor n'avait pas encore mentionné la falsification. Dans sa poche, son portable vibra. Un message du portier de nuit : *« De retour ? J'espère que vous n'avez pas oublié votre montre. »* Sa montre. Il fallait être bête.

Elle ouvrit le premier tiroir de son bureau, celui sous la lampe en cuivre. Au fond, sous un fouillis de trombones et de vieux reçus, reposait un étui de velours noir. Elle le sortit, fit glisser la fermeture éclair. Une montre de gousset en argent, au cadran finement émaillé, dont le couvercle intérieur portait une gravure. Elle la contempla. Son père la lui avait léguée, avec une lettre laconique qu'elle avait relue cent fois : *« Prends soin d'elle. Elle sait écouter le temps. »*

Elle ouvrit le journal de Thorne à la page du cryptogramme. En bas de page, une esquisse minuscule, presque invisible au crayon : un objet rond, avec un anneau. Une montre de gousset. Les proportions étaient identiques. Eleanor la posa à côté du dessin. Le contour coïncidait.

Elle resta figée, le cœur battant. Simon s'était tu, la regardant faire avec un étonnement grandissant.

« C'est la montre de mon père », articula-t-elle lentement.

« Et alors ? »

« Alors Thorne l'a dessinée en 1887. Trente ans avant que ma famille n'existe à Cambridge. Ou plutôt... » Elle éleva la montre à la lumière, frotta du pouce le dos du boîtier. Une gravure minuscule, presque effacée : deux lettres entrelacées, *T.A.* — Thomas Ashworth ? Non, c'était impossible. Elle avait déjà examiné ce boîtier cent fois. Rien.

Elle retourna la montre. Sur la tranche, là où l'usure était plus sombre, quelque chose brillait. Elle sortit une loupe de son sac, la promena sur le métal. Une seconde gravure, plus profonde, avait été recouverte par la patine. Elle distingua des lettres : *R.T.*, et une date : *1887*.

Ses mains tremblaient légèrement.

« Simon, cette montre appartenait peut-être à Thorne. À Reginald Thorne. Et mon père l'avait. »

Simon cilla. « Prouve-le. »

« Si je le prouve, cela veut dire que mon père a eu ce journal entre les mains avant nous. Et qu'il l'a peut-être caché lui-même dans la bibliothèque. » Elle marqua une pause. « Et que sa mort n'était peut-être pas un accident. »

À cet instant précis, un étudiant entra dans la salle. Il portait une enveloppe beige, la posa sur la table, marmonna : « Pour Docteur Ashworth ».

Eleanor la ramassa. Son nom, écrit à la main, sur un papier filigrané. Pas d'affranchissement. Déposé directement dans la boîte du département. À l'intérieur, un feuillet plié en quatre, qui contenait trois mots, écrits d'une écriture penchée et inconnue :

*Fais attention aux fantômes que tu poursuis.*

Elle tourna la feuille. Rien d'autre. Pas de signature. Le papier, de très bonne qualité, dégageait un léger parfum d’iris et de poussière.

« C'est quoi ? » demanda Simon.

Elle souleva le billet entre deux doigts comme une relique toxique. « Quelqu'un sait que j'ai trouvé le journal. Quelqu'un qui connaissait mon père. » Sa voix s'affermit, malgré l'angoisse remontant dans sa gorge : « Et quelqu'un qui veut que je m'arrête. »

La montre pesait dans sa paume, plus lourde que le métal seul. Un lien tangible avec un passé qu'elle n'aurait jamais dû toucher.

Elles étaient trois, désormais, à savoir. Elle, Simon, et l'inconnu à l'iris. Était-ce le même homme que la silhouette derrière la vitre ? Son regard tomba sur le chiffre du journal : 12-4-29-7-31-18-5-22. Les chiffres ne signifiaient rien, mais le code de son père, lui, avait une logique. Elle avait toujours su que c'était une lettre d'adieu chiffrée. Elle avait pensé à un message pour sa mère. Mais si c'était un message pour elle, pour cette heure précise, pour le jour où elle trouverait le journal...

Elle saisit son crayon. Il fallait qu'elle décrypte, maintenant. Avant que quelqu'un d'autre apprenne qu'elle l'avait fait.