Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 19: The Watch That Time Forgot
La lumière du cottage était basse, une seule lampe posée sur la table de la cuisine où les lettres d’Ashwell s’étalaient en éventail. Eleanor avait les yeux brûlants de fatigue, mais quelque chose la retenait de dormir. Le silence de Marcus, assis près de la fenêtre, le téléphone serré dans sa main comme une pierre précieuse qu’il aurait peur de briser, pesait sur elle plus lourd que les heures écoulées.
Elle reprit la montre de son père, la fit tourner entre ses doigts. Le boîtier en or était tiède, poli par des années de manipulations. Elle avait déjà étudié l’inscription une douzaine de fois : *Pour E., que le temps ne nous sépare.* Rien de plus. Mais ce soir, avec les lettres ouvertes devant elle, quelque chose cliqua.
La lettre du 12 mars — celle où Emsworth évoquait « la clé que le temps n’efface pas » — portait une phrase presque identique : *Que le temps ne nous sépare jamais.* Eleanor posa la montre à côté du texte. Les mots étaient différents, mais la construction... Elle plissa les yeux. L’horloger qui avait gravé l’inscription avait laissé quelque chose d’autre : entre les lettres *E.* et *que*, une encoche plus profonde que les autres. Une encoche qui ne s’expliquait pas par l’usure.
Elle retourna la montre. Le fond du boîtier portait une fine rayure circulaire, presque invisible. Eleanor prit la lame d’un couteau de cuisine et fit levier délicatement. Le fond céda avec un déclic sec.
À l’intérieur, une petite carte de papier bible, pliée en quatre, et une clé de laiton terni, courte, à tête carrée. Eleanor sortit la carte. L’écriture était celle de son père — elle l’aurait reconnue entre mille, ces lettres penchées, ces boucles serrées qui trahissaient une impatience contenue.
*Si tu lis ceci, c’est que tu as trouvé ce que je n’ai pas pu te dire de mon vivant. La chambre forte, huitième niveau, caveau 214. Bank of England, Threadneedle Street. Tout ce que j’ai trouvé est là. Ne le laisse pas mourir avec moi. — H.A.*
Eleanor relut le message trois fois. Son père avait tout su. Il avait laissé une trace, pas seulement dans les archives du Royaume-Uni, mais dans un caveau de banque, sous le regard des plus hautes sécurités de Londres. Et il avait choisi de le cacher dans sa montre, l’objet qu’il portait chaque jour, qu’il n’avait jamais quitté.
La main d’Eleanor trembla légèrement. Elle releva la tête pour trouver Marcus qui la dévisageait, le téléphone toujours contre sa poitrine, les traits tirés par une angoisse qu’il ne cherchait plus à masquer.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Mon père. Il a laissé une clé. Une boîte de dépôt à la Banque d’Angleterre. Tout ce qu’il a découvert doit être là-bas.
Marcus se leva lentement, comme si chaque mouvement lui coûtait. Il regarda la clé, puis Eleanor, puis le téléphone. Le silence s’étira, chargé de ce qu’ils savaient tous les deux mais qu’ils n’avaient pas encore formulé.
— Ils ont répondu, finit-il par dire, la voix rauque. Ma mère est vivante. Ils l’ont déplacée, mais elle est vivante. Ils veulent le dispositif de décodage. Vingt-quatre heures, pas une de plus.
Eleanor sentit la pièce se resserrer. Trois heures du matin. Il était déjà tard. Vingt-quatre heures pour traverser la campagne, rejoindre Londres, ouvrir un caveau de la Banque d’Angleterre, et encore trouver le dispositif — le tout pendant que Winterhollow s’activait. Et si la boîte ne contenait que des preuves, sans le dispositif ?
— Marcus, on doit d’abord aller à la banque.
— Ma mère est entre leurs mains, Eleanor. Ce n’est pas une option — c’est une obligation.
— Je sais. Mais si on obéit sans les preuves, on leur donne tout ce qu’ils veulent et ils n’auront plus jamais besoin de nous. Tu crois qu’ils vont la libérer ? Ils vont faire durer, encore et encore.
Marcus passa une main dans ses cheveux. Il ne répondit pas. Eleanor savait qu’elle avait raison, et que cette vérité était précisément celle qu’il ne pouvait pas entendre.
Elle s’approcha de lui, posa une main sur son bras.
— On va à la banque. On prend ce qu’il y a là-bas. On le leur remet si c’est le prix. Mais je ne veux pas qu’on arrive les mains vides, Marcus. Ils veulent le dispositif. Ce dispositif n’était pas à ton appartement. Il n’est nulle part. Sauf si quelqu’un l’a. Quelqu’un qui se cache derrière tout ça.
Marcus ferma les yeux. Il savait qu’elle avait raison, il avait toujours su que cette course serait double : prouver la vérité pour sauver le secret, ou céder le secret pour sauver une vie. Mais il n’y avait pas de tiers chemin.
Quand il rouvrit les yeux, il avait pris sa décision.
— On y va. On prend le premier train pour Londres.
La montre de son père glissa dans la poche d’Eleanor, la carte repliée contre la clé de laiton. Le cottage était calme, mais dehors, la nuit était lourde, pleine de présages. Elle n’osait pas se retourner en franchissant la porte, de peur de voir l’ombre de ce qu’ils laissaient derrière eux. Elle se contenta de suivre Marcus dans l’obscurité, les yeux rivés sur l’aube qui viendrait trop vite.
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