Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 21: The Shadow of the Firm
La lumière du matin londonien les frappa de plein fouet alors qu’ils franchissaient les lourdes portes de la Banque d’Angleterre. Eleanor serrait contre sa poitrine le sac en cuir contenant la confession d’Emsworth, le poids du document lui semblant plus lourd que le plomb qui avait scellé le coffre.
Marcus marchait à ses côtés, le visage fermé, les poings enfoncés dans les poches de son manteau. Il n’avait pas dit un mot depuis qu’ils avaient quitté la salle des coffres.
— Nous devons trouver un endroit sûr pour copier ces documents, dit Eleanor en descendant les marches de pierre.
— Et ma mère ? Sa voix était tranchante comme une lame. Tu as ta preuve, Eleanor. Qu’est-ce qu’on fait pour ma mère ?
Avant qu’elle puisse répondre, une berline noire aux vitres teintées se rangea silencieusement le long du trottoir, à quelques mètres d’eux. Le moteur resta en marche, un ronronnement à peine perceptible sous le bruit de la circulation.
La portière arrière s’ouvrit. Une femme en descendit avec une grâce calculée. Elle était vêtue d’un tailleur gris perle impeccable, ses cheveux argentés ramassés en un chignon sévère qui dégageait un visage aux traits anguleux et aux yeux d’un bleu glacial. Elle devait avoir la soixantaine, mais sa posture défiait le temps.
— Dr Ashworth, M. Vance. La femme sourit d’une manière qui n’atteignit jamais ses yeux. Je me présente : Catherine Marlowe. Je dirige le cabinet, comme vous dites peut-être.
Le gel saisit Eleanor. Le cabinet. Winterhollow. La main invisible qui tirait les ficelles depuis des générations.
— On ne connaît pas ce nom, dit Marcus, s’interposant légèrement devant Eleanor.
— Allons, ne soyez pas grossier. Nous savons que vous savez. Catherine Marlowe inclina légèrement la tête, comme si elle évaluait un spécimen en laboratoire. C’est précisément ce qui m’amène. Nous devons parler.
— Nous n’avons rien à vous dire. Eleanor chercha des yeux un taxi, un bus, n’importe quel moyen de fuite. Le trafic roulait dans un flux indifférent.
— Au contraire. Vous avez beaucoup à dire, et j’ai beaucoup à offrir. Marlowe sortit une enveloppe de son sac. À l’intérieur, un chèque. Non gagé, payable à vue. Vous n’aurez plus jamais à vous soucier de financer vos recherches. Une chaire à Oxford, si vous préférez. Votre nom dans les annales académiques.
— En échange de quoi ? Eleanor savait déjà la réponse.
— De la discrétion. Vous êtes une brillante historienne, Dr Ashworth. Vous savez mieux que personne comment le récit historique se construit, se peaufine, se révise. Nous ne vous demandons pas de mentir. Nous vous demandons seulement de présenter vos découvertes avec la nuance appropriée. Un article savant qui remet en question l’authenticité du journal. Quelques doutes bien placés. La communauté académique fera le reste.
— Vous voulez que je discrédite la découverte d’une vie. Celle de mon père.
Marlowe haussa les épaules, imperceptiblement. — Je veux que vous compreniez une réalité plus large. Certaines vérités sont plus lourdes que d’autres. Elles peuvent déstabiliser des institutions qui soutiennent des milliers de familles. Le vôtre, par exemple. Un gouvernement stable n’est pas une abstraction, Dr Ashworth. Il repose sur des suppositions partagées. Votre chancelier corrompu a écrit des choses qui ébranleraient ces suppositions jusque dans leurs fondations.
— Nous parlons d’un homme mort depuis trois siècles. Marcus cracha. Sa succession dynastique ne tient qu’à un fil de soie en train de se rompre.
Marlowe le regarda, pour la première fois avec une attention réelle. — Vous sous-estimez la continuité des institutions, M. Vance. La Couronne ne change pas de nature avec les règnes. Ce qui menaçait le trône d’hier menace celui d’aujourd’hui.
Eleanor sentit le froid remonter le long de sa colonne vertébrale. La confessión d’Emsworth avait mentioonné une « gardienne au sommet ». Elle regardait cette gardienne en face, dans un tailleur gris perle.
— Et la mère de Marcus ? demanda-t-elle, la gorge serrée.
— Elle sera libérée dès que nous aurons un accord. Vous avez ma parole. Marlowe inclina la tête vers Marcus. M. Vance pourra même reprendre sa vie. Une jolie histoire à vendre aux journaux, de quoi payer ses dettes. Nous sommes raisonnables.
Le temps sembla se figer. Eleanor pouvait sentir la pression du regard de Marcus, l’urgence dans ses muscles tendus. Dix-sept heures. Il restait dix-sept heures avant que Winterhollow ne passe à l’acte.
— Nous avons besoin de quelques heures pour réfléchir, dit Eleanor. Pour consulter nos options. Et pour vérifier que la mère de Marcus est vivante.
Marlowe sourit de nouveau. Cette fois, ses yeux s’animèrent faiblement. — Bien sûr. Vous êtes une négociatrice, Dr Ashworth. Ça ne me surprend pas. Nous savions que vous étiez plus qu’une archiviste.
Elle tendit une carte de visite en papier épais, au seul nom « M » gravé en lettres d’argent. Eleanor la prit, par réflexe.
— Vous avez jusqu’à ce soir, minuit, ajouta Marlowe en remontant dans la voiture. Après cela, la situation échappera à notre contrôle. Nous préférerions tous éviter cela, n’est-ce pas ?
La portière claqua. La berline s’éloigna dans le trafic, avalée par la circulation de Threadneedle Street.
Eleanor se tourna vers Marcus, le souffle court. — Il faut fuir.
— Fuir où ? On est au cœur de Londres. Leur portée est… Marcus ne termina pas sa phrase.
Un éclat de métal à l’angle de la rue. Une seconde berline noire, garée en travers de l’intersection. Deux hommes en costume sombre en descendirent, marchant d’un pas décidé vers eux.
Marcus saisit le bras d’Eleanor. — Cours.
Ils sprintèrent vers l’entrée de la Banque, mêlés à un groupe de touristes. À l’intérieur, la sécurité les toisa, mais ils continuèrent vers les guichets, traversant le hall principal dans un cliquetis de talons sur le marbre.
— L’alarme incendie. Marcus jeta un œil derrière lui. Les hommes en costume entraient par les portes rotatives.
— Quoi ?
— La petite boîte rouge, là-bas ! Près de la porte des services.
Eleanor comprit. Elle bifurqua vers la gauche, feignant de rattraper un prospectus tombé, et sa main se referma sur la poignée de verre. Elle tira.
Le fracas strident de l’alarme remplit l’espace. Les visiteurs hurlèrent, les mains sur les oreilles. Les agents de sécurité se précipitèrent vers les sorties pour évacuer, créant un remous de corps paniqués qui bloquèrent la progression des hommes en costume.
Eleanor et Marcus furent projetés dans le flux humain qui se déversait vers la porte latérale. Marcus serrait son bras si fort que ses jointures blanchissaient.
Ils jaillirent dans la lumière, se jetèrent dans l’escalier du métro à l’angle de Bank Station, dégringolant les marches dans une cacophonie de talons et de souffles saccadés. Eleanor sentit une main agripper son manteau. Un homme aux cheveux ras venait de surgir derrière eux. Marcus pivota, décocha un coup vicieux qui fit vaciller l’homme contre le mur du tunnel.
— Ici ! Eleanor tira Marcus dans une rame qui venait de s’ouvrir, les portes se refermant sur leurs talons dans un grincement pneumatique.
La rame s’ébranla. Dans la vitre, Eleanor vit l’homme aux cheveux ras se redresser, porter une main à son oreille. Il parlait dans une oreillette.
Le silence du wagon n’était troublé que par leur respiration rauque. Quelques passagers les dévisageaient avec inquiétude.
Eleanor regarda Marcus. Son visage était pâle, des gouttes de sueur perlant sur son front. Il tremblait légèrement.
— Ma mère…
— Ils ne la tueront pas. Pas encore. Nous avons jusqu’à minuit. Eleanor ferma les yeux un instant, le rythme du train martelant son crâne. La confession d’Emsworth. Le coffre. Les lettres. Il fallait tout sécuriser, c’était la seule monnaie d’échange.
— Le journal, dit-elle soudain.
Marcus la regarda. — Quel journal ?
— L’original du chancelier. Il est toujours caché dans la cheminée de St. Cuthbert’s, dans la bouche à charbon. Si Winterhollow sait que nous l’avons lu, ils le chercheront. S’ils le trouvent, nous perdons la seule preuve physique.
Marcus passa une main dans ses cheveux. — Il faut y retourner. Cambridge.
Eleanor hocha la tête, la bouche sèche. Le train traversa une zone sombre, les vitres ne reflétant soudain plus que leurs visages épuisés.
— Le collège rouvre après les congés de Pâques dans deux jours. Si nous ne récupérons pas le journal avant, les équipes d’entretien nettoieront les cheminées. Il sera trop tard.
Marcus resta silencieux un long moment. Puis il sortit son téléphone, tapota rapidement sur l’écran.
— Nous avons le train de onze heures vingt pour Cambridge. Ça nous laisse trois heures pour trouver un lieu sûr où copier ce que nous avons déjà — il tapota le sac d’Eleanor — et préparer un plan pour entrer dans une bibliothèque fermée par effraction.
Eleanor regarda la carte de visite entre ses doigts, lisible dans la lumière jaune du wagon. Un seul nom : M.
Elle réalisa qu’elle tremblait.
La menace n’était plus seulement Winterhollow. C’était un cabinet d’avocats dont la réputation s’étendait sur trois siècles de secrets, et elle venait de refuser leur offre.
Minuit arriverait vite.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.