Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 22: Retrieval
La nuit gouttait sur Cambridge comme une encre mal refermée. Eleanor et Marcus longeaient le mur nord de St. Cuthbert's, vêtus de combinaisons grises trop grandes, un nécessaire à outils en plastique entre eux. L'air sentait le feuillage humide et le bitume froid.
— Tu es sûr que le portail arrière n'est pas surveillé ? chuchota Eleanor.
— Le concierge prend ses congés le jeudi. Et le système d'alarme du bâtiment principal a été désactivé pour les travaux de plomberie. J'ai vérifié.
— Tu as un informateur ?
— J'ai un ancien élève devenu entrepreneur en rénovation de collèges. Il me doit une faveur.
Eleanor ne demanda pas laquelle. Marcus poussa la grille basse qui ne grinça qu'à peine — il avait dû huiler les gonds lors d'une visite préparatoire qu'il ne lui avait pas mentionnée. Elle nota ce silence, le rangea dans la liste croissante de non-dits entre eux.
Ils traversèrent la cour pavée au pas rapide de ceux qui ont le droit d'être là. Marcus sortit un badge plastifié de sa poche intérieure, l'agita devant le lecteur du bâtiment principal. La diode passa du rouge au vert. Il poussa la porte.
— Chef d'équipe sécurité, souffla-t-il. Inspecteur Davies. J'ai fait un badge avec une imprimante volée chez un imprimeur de King's.
— Tu penses à tout.
— J'essaie de rester vivant.
L'intérieur du collège était sombre, à peine éclairé par les veilleuses de sécurité. Les portraits des anciens chanceliers les regardaient passer avec la condescendance figée des morts importants. Eleanor connaissait chaque couloir, chaque odeur : la cire d'abeille, le vieux papier, la poussière de craie. Elle avait passé des centaines de nuits ici, dans son bureau minuscule, à croire que la vérité se découvrait dans le silence et la lumière tamisée.
Le couloir de la chaufferie sentait le fioul et l'humidité. Marcus tira sur la trappe métallique au sol. Elle s'ouvrit sur un trou noir qui avalait la lumière.
— On y va, dit Eleanor.
Elle attacha la corde de rappel à un anneau mural, puis s'engagea dans le conduit. Les parois de brique ancienne étaient lisses et froides sous ses doigts. Elle compta les échelons mentaux : douze, treize. La trappe qu'elle avait ouverte une semaine plus tôt avec une angoisse de cambrioleuse se trouvait trois mètres plus bas. Elle sentit sous ses semelles le rebord métallique, se pencha, tâtonna.
Ses doigts rencontrèrent le cuir grenu du registre de chantier. Elle le retira avec précaution, le passa dans son sac à dos. Puis, par automatisme, elle promena sa main plus loin dans le renfoncement.
Sa paume heurta un angle net, métallique. Une boîte plate, fixée derrière le conduit. Un double fond.
— Il y a autre chose, lança-t-elle vers le haut.
— Quelque chose que tu avais laissé ?
— Non. Je n'ai jamais vu ça.
Elle tira. La boîte résista une seconde, puis se détacha avec un déclic. Un petit coffret de fer, pas plus grand qu'une boîte à biscuit, sans serrure. Elle l'ouvrit en équilibre instable contre les parois.
À l'intérieur, un livre relié de cuir noir, plus ancien que tout ce qu'elle avait manipulé dans sa carrière. La couverture portait un blason estampé à l'or presque effacé : les armes de St. Cuthbert's, mais avec une devise différente sous l'écu. *Veritas sub terra.*
« La vérité sous terre. »
Eleanor retint son souffle. Elle ouvrit le livre à la première page. L'écriture était serrée, élégante, d'une encre brune qui avait viré au sépia. En-tête daté de novembre 1701. Signé : *Elias Thornbury, Chancelier.*
— Marcus, dit-elle la voix étranglée. Il y a un second journal. Plus ancien. De la main du chancelier lui-même.
— Remonte d'abord. On regardera après.
Elle glissa le coffret dans son sac, à côté de l'autre registre. Le poids sur son épaule lui parut soudain celui de siècles. Elle commença l'ascension, les mains rugueuses contre la brique, les échelons métalliques froids dans ses paumes.
Quand sa tête émergea de la trappe, une torche électrique éclaira son visage.
— Eh, vous deux !
Un homme en costume sombre les fixait depuis le bout du couloir, un trousseau de clés brillant dans sa main. Cinquante ans, l'air revêche, le visage barré d'une moustache grisonnante. Un proctor — le gardien de la discipline du collège, de ceux qui faisaient respecter l'ordre académique avec la férocité des petits pouvoirs.
— Qu'est-ce que vous faites ici ? Ce bâtiment est fermé.
Marcus se redressa sans hâte. Il rajusta sa combinaison, sortit son badge, le brandit avec l'autorité de quelqu'un qui a l'habitude d'être obéi.
— Inspecteur Davies, sécurité du réseau ferroviaire. Nous vérifions l'intégrité des conduits de chauffage après les travaux de l'été. Des dégradations signalées sur des bâtiments voisins.
Le proctor plissa les yeux, la torche toujours braquée sur eux.
— Personne ne m'a prévenu.
— Appelez le bureau du directeur des travaux. Ils doivent encore être en poste à cette heure. La ligne est directe.
Le proctor hésita. Il sortit son téléphone, hésita encore, le rangea.
— Le directeur des travaux est en congé.
— Alors appelez son adjoint, M. Holloway. Poste 203.
Le proctor le dévisagea un instant, puis hocha la tête, vaincu par la logique des références précises.
— Finissez vite. Et ne laissez rien traîner.
Il s'éloigna, ses clés tintant contre sa cuisse. Eleanor relâcha l'air de ses poumons en une longue expiration silencieuse.
Ils marchèrent vers la sortie, le sac maintenant lourd entre eux deux, passant devant le gardien qui ne les salua pas. Dehors, la nuit semblait plus noire, plus vaste, plus vivante.
Dans la voiture de location, garée deux rues plus loin, Eleanor posa le coffret sur ses genoux. Elle l'ouvrit de nouveau, caressa la couverture du second journal. La piqûre de l'intuition — celle qui annonçait que tout allait basculer — lui parcourut la nuque.
— Marcus, dit-elle. Le premier journal, celui que j'ai trouvé dans la chaudière, c'était une copie d'archive. Le registre de travaux, comme on appelle ces documents administratifs. Mais celui-ci… c'est un document personnel. Avec un sceau différent. Regarde la devise.
Elle tourna la page de garde. Une ligne d'écriture serrée, en latin. La traductionvenue aussitôt, automatique :
*« À quiconque trouvera ce livre : je l'écris dans la peur et la certitude. Les fondations de cette université ne reposent pas sur la pierre mais sur le sang. La Couronne a pris ces terres ; la Couronne a brûlé les titres ; la Couronne a fait de nous des complices. Si les cartulaires originaux sont détruits, ce récit demeurera. »*
En dessous, une date : le 3 mars 1702. Et une liste de noms, écrits en lettres plus grandes, presque rageuses.
Le premier nom était celui du duc de Northmoor — l'ancêtre du bienfaiteur anonyme.
Le second nom était un titre, pas un nom de famille : *Prince Henry, duc de Clarence.*
Le troisième nom fit se figer Eleanor. Elle relut trois fois, ne pouvant faire autrement que de reconnaître la structure du nom royal. Un arrière-arrière-grand-père de l'actuelle souveraine, inscrit noir sur blanc comme partie prenante d'un arrangement foncier forcé sur le sang d'une communauté monastique.
— Bon sang, murmura Marcus en regardant par-dessus son épaule.
Eleanor avait les mains tremblantes. Pas de peur — de vertige. Quelque chose venait de changer dans l'architecture du monde. La vérité qu'elle avait passée deux semaines à poursuivre n'était pas une simple révélation historique. C'était une charge explosive posée sous les fondations mêmes de la Couronne britannique.
— Le firm ne protege pas un secret, dit-elle lentement, presque pour elle-même. Ils protègent la légitimité dynastique.
— Eleanor, dit Marcus d'une voix changée. Mon téléphone vibre. Vingt-deux messages. Tous de Winterhollow.
Il l'écouta, le visage blêmissant. Puis il leva la tête.
— Ils ont ma mère. Le délai est ramené à six heures. Et ils savent qu'on est passés par la banque.
Eleanor regarda le journal dans ses mains. Puis la route noire devant eux. Puis Marcus, dont les yeux cherchaient en elle quelque chose qu'elle ne savait pas encore si elle pouvait donner.
— Alors, dit-elle, on n'a plus le temps de se cacher. On va devoir choisir : la mère de Marcus, ou l'histoire.
Le silence dans la voiture fut plus lourd que le coffret d'acier.
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