Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 31: Aftermath of the Lock
Le bruit de la porte de la bibliothèque résonna dans la cage d'escalier comme un coup de tonnerre lointain. Eleanor sursauta, la main encore crispée sur le boîtier du microfilm. Le faisceau du projecteur trembla une seconde sur le mur de pierre, où les images du journal du chancelier défilaient en silence, images qu'ils avaient converties en flux numérique quelques minutes plus tôt.
« Ils sont là, » murmura David, appuyé contre la fenêtre étroite de la tour, le souffle court. Son visage était livide, ses vêtements encore humides de la rivière, mais ses yeux brillaient d'une intensité fiévreuse.
Eleanor lâcha le boîtier et s'approcha de la trappe qui menait à l'escalier en colimaçon. En contrebas, des pas lourds martelaient les dalles de la vieille bibliothèque. Des voix étouffées, des ordres secs, un grincement métallique – ils essayaient la porte du fond, celle qui donnait sur les jardins.
« Elle tiendra ? » demanda-t-elle.
David haussa les épaules. « C'est du chêne du XVᵉ siècle, renforcé de fer. Il faudra du temps. » Il jeta un coup d'œil à l'écran de son ordinateur portable, posé sur une caisse de cloches éteintes, dont le câble serpentait jusqu'à la prise de courant qu'Eleanor avait découverte sous une planche du plancher après le départ de Whitmore. « Le flux est stable. Douze pour cent déjà. »
Eleanor s'accroupit près de lui, les yeux rivés sur la jauge de progression. Le journal du chancelier – les pages photographiées sur le microfilm que son père avait caché dans sa montre – défilait en haute résolution, accompagné d'un commentaire de David, tapé dans la précipitation, qui contextualisait chaque entrée. La lettre d'Emsworth, le scandale du domaine, l'ordre donné au régisseur de faire disparaître les preuves.
Elle n'avait jamais ressenti ça. Pas l'exaltation – plutôt une immense fatigue, comme si des années d'archives moites et d'heures de lecture silencieuse s'étaient condensées en une seule minute de pure exposition.
« Ils vont monter, » dit-elle.
Un silence. David releva la tête.
« Je sais. »
« Je vais bloquer l'escalier. Le buffet, là. » Elle désigna un meuble massif, plus ancien que la tour elle-même, où l'on rangeait les registres des sonneries.
Ils unirent leurs efforts. Le buffet était lourd, trop lourd, mais la peur décupla leurs forces. Il bascula avec un craquement terrible et s'immobilisa en travers de la trappe, juste au-dessus de la première marche. Le verrou de la trappe, en fer forgé, était déjà en place ; il ne restait qu'une mince planche de bois entre eux et le vide.
David s'essuya le front. « Ça ne tiendra pas des heures. »
« Nous n'avons pas besoin d'heures. » Eleanor montra l'écran. « Vingt-trois pour cent. »
Elle compta les secondes. Chaque image qui se chargeait, chaque page du journal qui apparaissait dans les serveurs du Guardian, était un petit acte de sabotage. Le journal avait été brûlé, noyé, volé, effacé – mais il existait, maintenant, dans les replis infinis d'internet.
Un bruit sourd venant du toit leur fit lever la tête. Un martèlement régulier, mécanique.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle, la voix serrée.
David pâlit. Il se dirigea vers une lucarne étroite qui donnait sur le plomb de la tour. « Ils ne montent pas l'escalier. Ils passent par le haut. »
Eleanor le rejoignit, et son cœur rata un battement. Un hélicoptère, silhouette noire et compacte contre le ciel gris de Cambridge, planait au-dessus du sommet du clocher. Un câble descendait, et une silhouette, harnachée, se balançait à son extrémité.
« Ils vont enfoncer la trappe du toit, » dit David. « On est coincés. » Il ne semblait pas paniqué ; plutôt calculateur, comme s'il avait déjà vu ce genre de scène dans une vie antérieure, dans un autre métier.
Eleanor regarda autour d'elle. La chambre des cloches était vide, hormis le buffet, l'ordinateur, et une rangée de vieilles boiseries. Les murs étaient de pierre nue, les fenêtres étroites – impossible de s'y glisser.
« L'ordinateur, » dit-elle. « S'il tombe en panne, ou si le réseau est coupé… »
David secoua la tête. « Le fichier part vers les serveurs du journal en continu. Même si l'écran s'éteint, les données sont transmises. » Il tapota sa montre. « J'ai un hotspot de secours, et la batterie est neuve. Mais le toit… » Il contempla la trappe du plafond, une plaque de métal cadenassée de l'intérieur. « Il y avait un verrou. Je l'ai vu quand on est arrivés. »
Eleanor le vit aussi. Un vieux cadenas de marine, rouillé, mais solide. Elle l'atteignit en montant sur une caisse de cloche, et ses doigts tremblaient si fort qu'elle dut s'y reprendre à deux fois pour le fermer. À peine eut-elle tourné la clé – qu'elle laissa dans la serrure, puis qu'elle retira et glissa dans sa poche – que le premier coup résonna contre le métal. Un choc sourd, puissant. Le cadenas tint bon.
« Quarante pour cent, » annonça David, sans quitter l'écran des yeux.
Les coups redoublèrent. Un pied de biche, peut-être, ou un marteau. La plaque de métal vibrait à chaque impact. Eleanor s'éloigna, le dos contre le mur, et regarda la jauge. Quarante-huit. Cinquante-trois.
Elle n'avait rien à faire, plus rien que compter. C'était étrange : dans les archives, comptant des pages, des dates, des références, elle avait passé sa vie à compter. Et maintenant, elle comptait des secondes, des fractions de pourcentage, des coups contre une porte.
« Soixante et un, » dit David.
Un bruit de verre brisé provenant du plancher, en dessous – ils enfonçaient la porte de la bibliothèque. Des pas dans l'escalier, nombreux, pressés. Les voix étaient plus distinctes maintenant : « …par la tour, ils sont en haut, prends le treuil… »
David leva la main, et Eleanor se tut. Il écoutait, un début de sourire aux lèvres.
« La porte du bas, » murmura-t-il. « Ils ont commandé la police ? »
Elle tendit l'oreille. Sous le vacarme des coups, une autre musique : des sirènes. Elles se rapprochaient, hurlantes, multipliées.
Les coups sur le toit cessèrent. Un long silence. Puis un vrombissement d'hélicoptère qui s'éloignait, un grondement qui décroissait vers le sud, en direction de l'aéroport.
« Quatre-vingt-trois pour cent, » dit David, la voix soudain plus calme.
Eleanor s'approcha de la lucarne. Au-delà des toits de Cambridge, trois voitures de police, bandes lumineuses éteintes, encadraient le portail du collège. Des agents en armes en descendaient. Le parc était soudain animé de silhouettes sombres, efficaces, qui se déployaient en éventail.
« C'est fini, » souffla-t-elle. Mais elle n'y croyait pas tout à fait.
« Quatre-vingt-dix-sept. » David se leva, les yeux fixés sur la jauge. « Quatre-vingt-dix-huit… quatre-vingt-dix-neuf… »
Le petit son sec du compteur. Le chiffre disparut, remplacé par un écran de confirmation : Fichier transmis. Intégralité.
David inspira, un long frisson parcourut son corps. « C'est en ligne. Le journal, tout – les pages entières, le commentaire. Que le monde aille se faire pendre, il est là. »
Eleanor n'entendit pas la suite. Son téléphone, posé près de l'ordinateur, vibra. Puis une autre vibration. Puis dix. Impossible de répondre à tout. Les notifications s'empilèrent sur l'écran : WhatsApp, Messages, appels manqués, et des emails à n'en plus finir, de plus en plus nombreux, tous les contacts qu'elle avait accumulés en dix ans dans ce métier.
BBC News avait repris le flux. Sky News parlait de « documents explosifs ». Une dépêche d'agence – « Un journal inédit du chancelier Emsworth, donné pour détruit en 1871, publié en ligne » – avait déjà été relayée des milliers de fois. Les premiers commentaires étaient rageurs, confus, incrédules.
Son téléphone sonna encore. Cette fois, elle décrocha, sans regarder l'écran.
« Eleanor ? » La voix de Timothy Whitmore, le doyen, était méconnaissable, éraillée, comme s'il venait de courir. « Eleanor, est-ce que c'est vous ? Est-ce que c'est vrai ? »
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regarda par la lucarne les voitures de police qui cernaient St Cuthbert, vit quatre hommes en costume sombre – pas des policiers – qui discutaient avec un agent devant le portail, l'air consterné. Puis elle baissa les yeux vers David, assis par terre, le dos contre le buffet, le visage enfin détendu.
« C'est vrai, » dit-elle. « C'est tout à fait vrai. »
Une pause à l'autre bout du fil. « Il y a une émission spéciale sur la BBC. Ils parlent de vous. De nous. Du collège. » La voix du doyen se brisa. « Ils disent que la chancelière va devoir annuler le discours commémoratif. »
« Le discours du chancelier, » corrigea Eleanor doucement. « Il ne parlera plus jamais, je pense. Il est mort en 1871. »
Elle raccrocha. Le téléphone sonna encore, et encore – elle le retourna face contre le sol.
Une partie d'elle, celle qui avait passé des mois entiers à comparer des écritures dans des salles sombres, s'attendait à une explosion, à l'exaltation des grandes victoires. Mais il n'y avait que cette chaleur étrange, ce calme, cette sensation de poids ôté des épaules – et un vide dans son ventre quand elle pensait à Marcus, quelque part, peut-être blessé, peut-être prisonnier, peut-être en train de l'attendre tout en refusant de le faire savoir.
David se releva et s'approcha d'elle. Il tendit la main, et elle la prit.
« Tu as réussi, » dit-il. « Le monde sait. »
Elle regarda le microfilm, glissé dans sa poche de veste, et pensa à son père – à sa montre, à ses silences, à ce qu'il avait fait quarante ans plus tôt pour qu'elle soit là, aujourd'hui, sur ce toit.
« Le monde sait, » répéta-t-elle. Mais elle regardait l'hélicoptère, à l'horizon, et elle se demandait où étaient les hommes – et si la lumière de la révélation suffirait à protéger ceux qui l'avaient portée jusqu'ici.
En bas, dans la cour, la police scellait les grilles du collège. Leurs silhouettes étaient nettes dans la lumière déclinante.
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