Le Fantôme du Chancelier
Lire le chapitre 34: Aftermath of the Sacrifice
Le ciel était d’un gris de plomb, comme si même la météo avait reçu l’ordre de se taire. Les cloches de St. Cuthbert’s ne sonnaient pas ce matin-là. Eleanor se tenait sous le porche gothique de la chapelle, le gravier crissant sous ses semelles, et regardait le cortège noir s’assembler en silence. Des parapluies s’ouvraient comme des ailes de corbeaux, et quelque part, au loin, un corbillard attendait, tire-larigot.
Elle portait un manteau sombre qui n’était pas le sien — un prêt du service médico-légal, propre, sans odeur de fumée. Son appartement n’existait plus. Ses livres, ses notes, son thé préféré. Tout était mort avec David. Non, pas tout. L’essentiel était dans la boîte en métal posée contre sa poitrine, à l’intérieur de sa veste : la lettre, trouvée dans la poche intérieure de son blazer quand on l’avait ramené au poste.
Elle n’aurait pas dû fouiller ses affaires. Mais les policiers lui avaient demandé d’identifier le contenu des poches, et ses doigts avaient rencontré le papier épais, plié en quatre, adressé à une gamine de dix ans nommée « Pip ».
Eleanor n’avait pas pleuré au funérarium. Elle n’avait pas pleuré quand le médecin légiste avait officiellement prononcé la cause du décès : balle de calibre 7,62, tir unique, thorax. Elle n’avait pas pleuré quand Andrew Walsh, le vice-chancelier par intérim, avait appelé pour présenter « ses condoléances officielles » d’une voix qui cherchait ses mots comme on cherche une issue de secours.
Mais maintenant, en regardant le cercueil en chêne descendra dans la terre, elle sentit ses genoux fléchir.
— Tenez bon, murmura une voix derrière elle.
Elle ne se retourna pas. Elle connaissait cette voix. Elle l’avait entendue des centaines de fois dans des amphithéâtres, dans des réunions de département, dans les couloirs de St. Cuthbert’s. La doyenne Patricia Whitmore se tenait à deux pas, silhouette rigide, visage fermé.
— Je vais bien, répondit Eleanor, mentant.
— Non. Vous ne voulez pas, c’est différent.
Les mots de la doyenne la percèrent plus que toute balle. Eleanor serra la boîte contre elle. Le papier gaufré de la lettre crissa à travers l’étoffe du manteau.
Le pasteur prononça les bénédictions. Quelques collègues de David, des journalistes, une poignée d’étudiants qu’il avait coachés aux échecs. Sa mère, assise au premier rang, un mouchoir brodé serré entre les doigts, regardait le cercueil avec une dignité blanche et figée. Et à côté d’elle, une petite fille en robe marine, les cheveux tirés en deux nattes trop serrées, qui ne pleurait pas.
Elle ne pleurait pas du tout.
Eleanor la regarda et eut l’impression de voir son propre squelette se fissurer.
Après la cérémonie, pendant que l’assistance se dispersait en murmures compassés, Eleanor marcha vers l’enfant. La mère de David voulut protester, mais Eleanor ouvrit la boîte en métal, en sortit la lettre, et la tendit à la petite fille.
— Pip, dit-elle doucement. C’est Pip, n’est-ce pas ?
La fillette leva des yeux d’un bleu si clair qu’ils semblaient transparents.
— Il vous a parlé de moi ?
— Oui. Il n’arrêtait pas d’en parler. Et il t’a écrit ceci. Il voulait que tu l’aies un jour. Je crois que c’est le bon jour.
Le papier trembla dans les doigts de l’enfant. Elle l’ouvrit lentement, comme on ouvre une porte dont on a peur du bruit. Puis ses yeux parcoururent les lignes manuscrites de son frère.
Le visage de la petite se figea. Une larme glissa — une seule, immense, qui dévala sa joue comme une fuite. Puis une autre. Puis un sanglot, silencieux, qui secoua ses épaules de gamine.
— Il disait qu’il devait partir pour me protéger, chuchota-t-elle. Que ce n’était pas ma faute. Que je n’étais pas assez grande alors, mais que je suis assez grande maintenant. Et qu’il m’aimait. Qu’il m’aimait encore plus que la mer.
La mère de David ferma les yeux. Eleanor aurait voulu toucher l’épaule de l’enfant, mais ses doigts refusaient de bouger. Le corps et l’esprit avaient décidé de fonctionner sur des systèmes séparés depuis la veille.
La petite fit un pas en avant et enserra Eleanor dans des bras étonnamment solides.
— Merci, dit-elle dans l’étoffe du manteau. Merci de l’avoir amené jusqu’au bout.
Eleanor ne répondit pas. Parce qu’elle savait que « le bout », ce n’était pas là où David avait prévu d’arriver.
Elle redressa la tête et aperçut, à cinquante mètres, sous le grand if du cimetière, une silhouette en costume sombre. Malgré la distance, Eleanor reconnut la coupe des épaules, la manière de se tenir comme s’il s’excusait d’exister. Marcus n’avait pas appelé. Il n’avait pas répondu à ses messages. Mais il était là.
Il restait planté sous l’arbre, un bandage visible sous son col ouvert, les mains dans les poches. S’approcher semblait lui coûter quelque chose d’immense, chaque pas un renoncement à quelque chose en lui qui croyait encore que la vérité devait s’obtenir seule, au prix de la solitude.
Eleanor marcha vers lui. La doyenne laissa filer un soupir discret derrière elle, mais personne ne la retint.
Le gravier crissait. Marcus leva les yeux. Ils se fixèrent à quelques centimètres l’un de l’autre.
— Tu étais là pour lui, dit-elle.
— Pour lui, et pour toi. Je suis désolé d’avoir mis si longtemps.
— Tu étais blessé, Marcus. Et tu avais tes raisons. J’aurais dû te les demander au lieu de les deviner.
Il eut un sourire triste, cassé au bord.
— La lettre de mon prédécesseur parlait de toi. Robert Ashworth — ton père — avait demandé à Murray de surveiller ta recherche. De la faire disparaître, si nécessaire. Murray n’a pas eu le courage d’aller au bout. Il s’est tué à la place. Et moi, j’ai passé un an à croire que j’étais le gardien de cette décision. Que protéger l’université, c’était te trahir.
— Et maintenant ?
Marcus respira. Un frisson passa à travers le cimetière.
— Maintenant, je sais que protéger l’université, c’est t’écouter.
Il ouvrit les bras. Il les garda ouverts, sans exiger, sans promettre. Eleanor hésita une seconde. Puis elle se laissa tomber contre lui.
C’était un vrai contact. Le premier depuis des semaines qui ne visait ni la défense, ni l’interrogatoire, ni la manipulation. Juste deux corps debout au milieu des ruines, qui décidaient, ensemble, de ne pas tomber.
Il sentait l’hôpital et le feutre mouillé, et sous cela, une chaleur qui semblait malgré tout remonter. Son bras s’enroula autour de ses épaules, bandage contre soie.
— Plus de secrets, murmura-t-elle contre sa clavicule.
— Plus de secrets, je le jure.
Ils restèrent ainsi un long moment, pendant que le cimetière se vidait. Des journalistes postés de loin cadrèrent. Eleanor s’en moqua. L’image ferait le tour du pays, un symbole de plus dans l’histoire. Mais pour elle, ce n’était pas une image. C’était une ancre.
— Je dois te dire, dit Marcus à voix basse. Le ministère a annoncé ce matin une réévaluation complète de la charte universitaire de 1856. Les archives seront ouvertes, toutes, y compris celles du trésorier honorifique. Ils étudient la création d’un poste de médiateur permanent de l’histoire institutionnelle.
Eleanor releva la tête.
— Tu sais ce que ça veut dire ?
— Que ta thèse de départ vient d’être validée par la loi.
— Non, sourit-elle, sans joie. Que la partie ne fait que commencer. Mais au moins, elle se jouera en pleine lumière.
Une heure plus tard, Eleanor retourna à la chapelle vide. Ses téléphones vibraient sans cesse — appels refusés, messages non lus. Des offres, des demandes d’interview, des invitations à des conférences, des lettres d’éditeurs, des propositions de postes. La doyenne Whitmore l’attendait dans la sacristie, assise sur un banc de chêne, les mains croisées comme pour une prière qu’elle n’avait pas l’intention de prononcer.
— Eleanor.
— Doyenne.
— Le conseil s’est réuni ce matin en session extraordinaire. Vous savez ce qui s’est dit.
— Je suppose que mon titre de chargée de cours ne convient plus.
— Il ne conviendra plus dans quelques mois, c’est certain. Les procédures sont longues, mais elles ont été accélérées. On vous offre la chaire d’Histoire moderne avec titularisation immédiate, si vous l’acceptez, quand vous voudrez.
Eleanor regarda par la fenêtre, vers le cimetière où le cercueil de David venait d’être recouvert de terre fraîche.
— Je l’accepte, dit-elle. Mais seulement après une pause.
— Une pause de combien ?
— Un an. Peut-être deux. Je dois écrire le livre. Sur le journal. Sur ce que mon père a protégé, et ce que David a permis de révéler. Et je dois apprendre à ne pas le réveiller chaque nuit. Le reste attendra.
La doyenne baissa la tête.
— Vous saviez pour votre père, n’est-ce pas ? En partie.
— Assez pour ne pas avoir pu lui parler depuis dix ans. Et pas assez pour comprendre pourquoi il a fait ce qu’il a fait. Ce livre sera ma tentative de comprendre.
— Nous vous laisserons tranquille, Eleanor. Autant que possible.
— Merci, Patricia.
La doyenne se leva, et avant de partir, elle hésita. Puis elle posa une main sèche et ferme sur l’épaule d’Eleanor.
— David était un ancien élève. Il a été l’un de mes meilleurs étudiants. Je n’ai pas su le protéger non plus. Quand vous écrirez son nom, écrivez-le exactement. Qu’il soit entendu, dans cent ans, aussi clairement qu’aujourd’hui.
Eleanor resta seule. L’église sentait le cierge éteint et la pierre humide. Elle sortit la lettre de David du coffret maintenant vide, la relut pour la dixième fois. La dernière phrase était écrite plus petit, comme arrachée à la hâte.
Pip, je ne rentre pas à la maison. Mais promets-moi que tu garderas une lumière sur le portail. Quelqu’un doit continuer à montrer le chemin.
Eleanor replia le papier, le remit dans la boîte, referma le couvercle avec un déclic précis. Puis elle alla rejoindre Marcus sous l’if.
— Partons d’ici, dit-elle. Je veux voir la rivière.
Il glissa sa main dans la sienne sans un mot. C’était une promesse. C’était un nouveau commencement bâti sur un sacrifice immense, et aucun d’eux ne savait encore si la promesse tiendrait. Mais au moins, pour la première fois depuis des semaines, Eleanor ne marchait pas seule.
La pluie recommençait à tomber, fine et insuffisante pour laver la terre rouge sur leurs chaussures.
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