Le Folio Contesté
Lire le chapitre 5: Terms of Engagement
Le téléphone sonna à sept heures moins le quart, alors qu'Elodie terminait de ranger ses notes dans une musette en toile. Elle reconnut le numéro du bureau du doyen avant même de décrocher, et son estomac se serra.
« Dr Marchand. J'espère que vous avez une bonne raison de ne pas être à l'atelier de paléographie ce matin. »
Elodie ferma les yeux. Elle avait complètement oublié. La séance de datation comparative du mardi, obligatoire pour tous les chercheurs associés.
« Dean Wren, je suis en train de — »
« Je m'en fiche. J'ai besoin de votre plan de recherche conjoint avant vendredi. Papier signé, méthodologie commune, échéancier détaillé. L'évaluation du fellowship est dans quatre mois, et je ne veux pas d'histoires. »
« Mais le manuscrit exige — »
« Vendredi, Dr Marchand. » La ligne cliqua.
Elodie resta figée, le combiné à la main. Comment pouvait-elle livrer un plan conjoint quand son plan personnel l'envoyait en Sarthe, puis à Chartres, derrière le dos de tout le monde ?
Elle envoya un message à James : *Wren veut un plan signé avant vendredi. Il faut qu'on parle.*
La réponse arriva en moins d'une minute : *Pub à huit. Le White Horse, près de la Bodléienne. J'ai des bières, vous avez des réponses.*
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Le White Horse sentait la cire, le cuir et le houblon. Une demi-douzaine d'étudiants en toge sombre buvaient en silence près de la cheminée éteinte. James était installé dans une alcôve, deux pintes devant lui, un carnet ouvert comme un bouclier.
Elodie s'assit en face de lui. « Vous avez l'air d'un homme qui attend une confrontation. »
« J'attends surtout que vous me disiez la vérité sur ce que vous fuyez à Chartres. »
Elle but une gorgée de bière. « Je ne fuyais pas, je — »
« Vous êtes partie sans prévenir. Sans le dire à Wren, sans le dire à moi. Vous avez laissé le folio sous clé, avec mon carnet de transcription incomplet à l'intérieur. J'ai perdu une journée. » Il parlait calmement, mais ses doigts tapotaient la table.
Elodie soupira. « OK. Voilà ce que je sais. » Elle sortit de sa poche un morceau de papier froissé, la transcription de l'email anonyme. « Quelqu'un m'a écrit. Une adresse jetable. Ils savaient que je travaillais sur Ameline, ils savaient mon adresse académique, et ils m'ont donné une piste sur une archive scellée à Chartres. »
James lut le texte en plissant les yeux. « "Trésor scellé, trois liasses, le nom que vous cherchez." C'est presque ridiculement vague. »
« C'est pourtant ce qui m'a fait sortir d'Oxford. » Elodie croisa les bras. « Vous auriez fait pareil si vous aviez reçu cet email. »
Il ne nia pas. Il poussa une de ses pintes vers elle. « Il y a une semaine, au Drouot, j'ai vu une enchère passer pour un lot de lettres du XIIe siècle. Le nom sur le bordereau : L. Ameline. L'acheteur était anonyme. J'ai essayé de remonter jusqu'à lui, sans succès. Le commissaire-priseur m'a dit que c'était quelqu'un qui collectionnait les manuscrits dispersés de la même main. »
« Un collectionneur qui disperse… ? »
« Oui. Mais qui sait à qui il les vend. » James leva sa bière. « Il y a eu trois ventes séparées, sur cinq ans. Même catégorie, même source, même nom de famille sur le contenu. Je pense que quelqu'un en a fait une chasse au trésor personnelle. »
Le silence s'étira. Elodie comprit ce que ça signifiait. Ils n'étaient pas seulement en compétition l'un avec l'autre, mais avec un tiers invisible qui contrôlait l'accès aux sources.
« Alors on a deux problèmes, dit-elle. Un : produire un plan pour Wren qui nous laisse de la place pour notre propre enquête. Deux : ne pas se marcher dessus dans Chartres. »
James inclina son carnet vers elle. « J'ai déjà un brouillon. »
Elle lut rapidement. C'était bien fait — trop bien. Sections claires, échéanciers, méthodologie comparative entre les traditions de Chartres et d'Oxford. C'était le travail d'un homme qui savait exactement quelles cases cocher pour un jury universitaire.
« Vous avez préparé ça avant de recevoir mon message ? »
« Je vous connais, Marchand. Pendant que vous fuyez vers la Sarthe, je planifie. » Un coin de sourire. « On peut présenter un plan commun qui dit un seul projet. Mais on peut écrire nos interprétations séparément, et ensuite on les débattra. Le texte final, on le rédigera ensemble — si on survit à Chartres. »
Elodie pesa l'offre. C'était un bon compromis. Elle gardait sa liberté d'analyse, il gardait son contrôle de calendrier. Et Wren ne verrait qu'une page de signatures.
« Comment vous garantissez que vous ne pillez pas mes conclusions ? »
« Même garantie que vous. On partage les notes, articles, transcriptions du manuscrit d'Ameline. Rien ne sort du cadre jusqu'à la séance publique de débat. »
Elle étendit la main. « Marché conclu. »
Il lui serra la main une seconde de trop. « Marché conclu. »
Un serveur déposa deux assiettes de fish and chips qu'ils n'avaient pas commandées. James les fit disparaître avec un geste. « C'est pour eux ? »
Le serveur, un étudiant au visage cramoisi, hocha la tête. « Le doyen m'a dit de vous offrir, et de vous rappeler que le rapport est pour vendredi onze heures. Il a ajouté que vous êtes attendus à une réunion du département lundi. »
Elodie et James échangèrent un regard. Wren mettait des espions dans les pubs maintenant.
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Ils rédigèrent le plan final dans la cuisine d'Elodie, à minuit, alignés sur le même tapis de la table. Elle tapait, il annotait, et pour la première fois en une semaine, la rythme était juste — pas une compétition, mais une collaboration qui fonctionnait. Ce qui était légèrement inquiétant.
« Vous pouvez conduire en Sarthe ? » demanda-t-elle en relisant le dernier paragraphe.
« Vous me prenez pour un Anglais qui conduit à gauche en France ? Non. Je prends le train. »
« Le train direct pour Chartres passe par Le Mans. Si je vais en Sarthe pour Guibert, on pourrait se rejoindre à Chartres mercredi midi, et présenter nos accréditations ensemble à l'archive. »
Il hocha la tête. « Ça marche. Votre mentor a confirmé pour mercredi ? »
« Il m'a dit de lui laisser le temps de prévenir la conservatrice. » Elodie vérifia son téléphone. Rien. « C'est solide. »
Elle n'aimait pas le mot « solide ». Pas avec Beaumont en jeu — ce vieil homme savait manœuvrer dans les archives comme un joueur d'échecs dans une bibliothèque. Et pas avec James assis si près d'elle, sa main frôlant la sienne quand il tendait une page.
À une heure du matin, le plan était signé. Deux exemplaires. Elle enfouit le sien dans sa serviette.
« On se voit à Chartres, dit-il en se levant. Mercredi, midi, portail Sud. Je serai là. »
« Moi aussi. »
Il laissa traîner son regard sur elle un instant, puis il sortit dans la rue sous la pluie fine. Elle entendit ses pas s'éloigner dans la nuit.
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Le lendemain matin, à onze heures passées, Elodie déposa le plan signé au bureau du doyen. Le réceptionniste prit l'enveloppe sans lever les yeux. En sortant, elle envoya un message à Beaumont : *Plan déposé. Départ pour la Sarthe après-demain. Confirmez-vous le rendez-vous archives de mercredi ?*
La réponse mit vingt minutes à venir. *Confirmé pour l'archive, mais Guibert a avancé votre visite. Il veut vous voir mardi midi, au prieuré de Saint-Céneri. Trouvez la lettre dans le cartulaire caché du bas-côté nord. Trois jours, pas un de plus.*
Trois jours. Elle avait à peine trois jours pour aller de Saint-Céneri à Chartres.
Elle appela James pour lui dire qu'elle partait la veille. Il décrocha à la deuxième sonnerie.
« Changement de plan, dit-elle. Je pars demain matin. Beaumont avance la lettre. »
Un pli de silence. « Demain matin ? »
« Oui. Je prends le train de six heures. Je vous envoie mon itinéraire. »
« Parfait. » Il raccrocha sans plus de cérémonie.
Elodie fronça les sourcils. Il avait raccroché trop vite. Beaucoup trop vite. Elle regarda son téléphone pendant dix secondes, puis décida que c'était peut-être juste de la fatigue.
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À cinq heures, le lendemain, elle se glissa hors de sa chambre à l'aube. Ses bagages étaient prêts depuis la veille, sa musette remplie de carnets et de gants blancs. Elle monta dans le train vide en direction du Mans, s'assit près de la fenêtre, et laissa l'Angleterre glisser derrière elle.
À dix heures, elle arriva au Mans, fit une correspondance pour le petit arrêt de Saint-Céneri, et marcha les trois kilomètres qui séparaient la gare du prieuré. L'abbaye était belle sous le soleil pâle, une pile romane aux volets clos, avec un porche encore en travaux.
Elle trouva le bas-côté nord selon les instructions de Beaumont, fit glisser ses doigts sur les joints de pierre humides, et découvrit la niche cachée derrière un retable de bois peint. Dedans, un cartulaire de cuir brûlé, ses fermoirs rouillés.
Elle l'ouvrit sur la table de la sacristie. Il manquait une page — une page entière, arrachée net, sans déchirure accidentelle. Un coup de lame.
La lettre de 1191 n'était pas là. Et elle ne l'avait jamais été.
Son téléphone vibra dans sa poche. Un message de James, envoyé une heure plus tôt : *Arrivé à Chartres plus tôt que prévu. Rendez-vous pour l'archive déplacé à 14h aujourd'hui. Je vous attends.*
Elodie relut le message deux fois. Il était déjà en Chartres ?
Il avait menti. Il avait dit qu'il partirait mercredi.
Il était déjà parti hier soir, juste après leur accord, sans lui dire. Et maintenant il avait déplacé le rendez-vous — poussant l'archive à ouvrir plus tôt, probablement pour y entrer seul avant elle.
Elle regarda le cartulaire vide dans ses mains, la lettre disparue, la promesse brisée.
Le marché venait d'éclater.