Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 1: The Courier's Mistake
La pluie s’abattait sur les ardoises de la taverne du Chien Rouge comme des grains de plomb sur un tambour. À l’intérieur, l’air était épais de fumée de pipe et d’odeur de suif brûlé. Étienne Roussel se tenait adossé au mur près de la cheminée, son chapeau de castor dégoulinant sur le dallage inégal, les yeux fixés sur les éclaboussures qui s’infiltraient sous la porte.
Il n’était pas venu pour boire.
Le tenancier, un ancien soldat du régiment de Béarn nommé Jacques, lui avait fait signe d’un clignement d’œil. Un homme voulait le voir. Un officier, avait-il précisé, sans masque ni prétention, mais les épaulettes ne trompaient pas.
Étienne croisa les bras sous sa veste de cuir détrempée. Autour de lui, la clientèle habituelle : des coureurs des bois avinés, deux religieuses qui n’avaient pas affaire ici, un marchand de fourrures qui parlait trop fort pour celui qui n’avait rien à cacher.
La porte s’ouvrit. L’officier entra, mais Étienne ne le vit pas d’abord. Ce qu’il vit, ce fut la façon dont les autres hommes tressaillirent, comme face à un loup entré dans la bergerie. Il était jeune, pas plus de vingt-cinq ans, la mâchoire serrée, le manteau trempé, mais le port droit et décidé. Il jeta un regard circulaire, puis s’avança vers la cheminée, droit sur lui.
« Vous êtes le guide. Le métis. »
Ce n’était pas une question. Étienne le laissa attendre une seconde avant de répondre, le temps de mesurer quelque chose — l’odeur de l’officier, sans graisse ni sueur, mais avec celle du papier et de la cire. Un homme qui maniait les documents plus que le mousquet.
« Étienne Roussel. »
L’officier inclina la tête vers la pièce du fond, un réduit où s’entassaient des tonneaux vides. Il parlait français avec l’accent de la cour, des voyelles trop propres pour ce pays de forêts et de glaces.
« Le capitaine Delacroix m’envoie. Il paraît que vous connaissez la route du Nord mieux que quiconque entre Québec et le lac Champlain. »
Étienne le suivit dans le réduit, refermant la porte derrière lui. Jacques avait posé une bouteille d’eau-de-vie et deux gobelets qui avaient connu des jours meilleurs. L’officier ne but pas. Il sortit une carte de sa ceinture, la déroula sur un tonneau, pesa les bords avec sa main gantée.
« Fort Carillon. Les Anglais massent des troupes le long de la rivière Hudson et menacent de remonter vers le lac. Le gouverneur a besoin que cet ordre arrive avant la fonte des neiges complète. » Il tapota la carte du doigt. « Vous ferez le chemin en huit jours. »
Étienne regarda la route tracée, puis leva les yeux. « C’est la route par la rivière Richelieu. Les Iroquois l’utilisent, les Anglais la surveillent. En huit jours, peut-être. Si personne nous attend. »
L’officier ne sourit pas. « C’est pour cela que nous vous payons bien. »
« Nous ? »
Un blanc. Le jeune homme se racla la gorge. « Je suis le vicomte de Launay. Je commande la petite escorte. Quatre soldats, vous et moi. Un total de six. Discret. »
Étienne fixa la carte, mais sa vision se déplaçait. Il avait vu les mains de l’officier — propres, certes, mais la paume ne portait pas le cal de l’épée régulière. Pas de baudrier, non plus. Seulement la ceinture où reposait la sacoche de cuir, fermée par un rabat.
Et dans ce rabat, quelque chose avait bougé.
Non. Pas bougé. Étienne possédait un œil de guide — il ne cherchait pas le grand jeu, il cherchait le détail qui déformait l’harmonie du tableau. Le pli du cuir était plus épais qu’il ne devait l’être. Un papier supplémentaire pouvait tenir dans la doublure. Pas la lettre d’ordres, qu’il avait vue apparaître et disparaître dans la poche du manteau — mais une autre, plus petite, enfermée dans le rabat.
Il fit signe oui. « Huit jours. Trois douzaines de livres. »
« Deux. »
« Trois, ou je reste au sec. »
Launay céda d’un claquement de mâchoire. Il tendit une première avance en piastres espagnoles, l’argent compté sur le tonneau. Étienne les fit disparaître dans sa ceinture sans les compter — un geste d’indifférence calculé pour signifier qu’il avait l’habitude de manier des sommes bien plus lourdes.
« À l’aube, au bout de la rue Saint-Jean, près du moulin à eau. Ne parlez à personne. »
« Je sais comment on voyage en temps de guerre. »
Le vicomte se tourna vers la porte, puis s’arrêta. Il hésita, comme un homme qui veut dire quelque chose, mais ne trouve pas les mots. Il sortit un second parchemin de son manteau, une version abrégée de l’ordre, et la posa sur le tonneau.
« Le message officiel. Vous le portez à votre ceinture, sous votre chemise. Si nous sommes attaqués, vous le détruisez, mais vous fuyez. Vous ne vous battez pas. »
C’était un ordre, mais Étienne y perçut autre chose. Une espèce de désespoir. Cet homme ne se souciait pas du message. Il se souciait de lui-même — ou de ce qu’il cachait.
Étienne saisit le parchemin, vérifia le sceau de cire, celui du gouverneur, puis le plia dans un étui de cuir huilé qu’il portait contre sa poitrine.
« Vous prenez une chance en me montrant cela, » dit-il. « Un guide qui connaît les lettres peut trahir. »
Launay eut un sourire mince. « Si vous vouliez trahir, vous auriez déjà refusé. Vous cherchez la route, pas l’or. Les traîtres cherchent l’inverse. »
Une voix claqua derrière eux. La porte du réduit s’ouvrit en cognant contre le mur, et Étienne se retourna, la main sur le couteau qu’il portait en bandoulière dans le dos. Mais ce n’était pas une attaque — c’était un consommateur au visage rougeaud qui titubait vers la sortie, braillant une chanson paillarde. Launay suivit des yeux l’homme un instant, puis se tourna vers la porte extérieure.
« Je vous attends. Ne me décevez pas, Roussel. »
Il sortit sous la pluie, la capuche de son manteau relevée, et disparut dans la nuit. Étienne resta un moment seul au milieu des tonneaux, les voix du Chien Rouge qui recommençaient à faire cercle autour de la cheminée, et il se pencha pour ramasser la carte restée sur le tonneau.
Il la plia, la glissa dans sa veste, et se dirigea vers la salle — puis il s’immobilisa.
Un homme était assis au coin de la pièce principale, au comptoir peut-être, un verre devant lui, mais Étienne ne l’avait pas vu entrer. Le prostitué, le tailleur, les soldats ivres — il avait tous ces visages en tête, mais pas celui-ci. Il portait un manteau sombre, de l’étoffe anglaise, un col relevé qui cachait sa bouche, et il parlait bas à Jacques.
Ou plutôt, il ne parlait pas. Il regardait.
Les yeux de l’homme rencontrèrent ceux d’Étienne pendant l’espace d’un battement de cœur, puis il se détourna, fit glisser un sou sur le comptoir, et se leva. Il marcha vers la porte — pas pressé, pas coupable, pas innocent.
Étienne sortit la tête par la porte du réduit. Il vit l’homme pousser la porte d’épaule, et la pluie s’engouffra. Mais pas avant qu’un pan du manteau ne se soulève sur une paire de bottes anglaises à boucle de bronze — un modèle que l’on ne trouvait que chez les fournisseurs de Boston.
Il respira un grand coup. Les nuits de guerre étaient longues. Il attendit que la porte se referme, que la pluie retrouve son tambourinement continu, puis il se dirigea vers le comptoir où Jacques l’attendait.
« L’homme en manteau ? »
Jacques haussa les épaules. « Il a acheté une bouteille de rhum et regardé. Il a demandé si vous cherchiez du travail. »
« Tu as répondu quoi ? »
« Que tu ne travailles que pour la couronne », dit Jacques en essuyant un gobelet.
Étienne hocha la tête, mais son esprit travaillait déjà sur une autre équation. Un Anglais dans la taverne dix minutes après l’arrivée du vicomte. Un message caché dans son rabat. Une route tracée sur la carte vers Carillon.
Il jeta encore un regard vers la porte où l’espion avait disparu, et une certitude s’installa dans son ventre, plus lourde que le plomb de la pluie.
Ce voyage ne serait pas seulement une course vers un fort. Ce serait une course contre quelque chose qu’il n’avait pas encore identifié.
Il sortit dans la nuit, s’arrêta sous l’auvent, le visage levé vers le ciel qui déversait ses rafales. Derrière lui, dans la taverne, une chanson obscène monta. Devant lui, la boue et la route.
Il savait une chose : l’homme aux bottes anglaises avait filé vers l’est, là où une barque pouvait attendre sur le fleuve, là où l’on pouvait rejoindre les lignes ennemies avant le lever du jour.
Et il savait aussi que le vicomte de Launay ne lui avait pas dit toute la vérité.
Étienne respira l’air de la pluie qui sentait la glaise et le pin, puis il se remit en marche vers le moulin à eau, non pas pour dormir, mais pour réfléchir — pour préparer la question qu’il poserait à l’aube, lorsque la troupe s’assemblerait dans la grisaille.
La main sur l’étui qui portait les ordres, il se demanda s’il était encore temps de refuser.
Et il savait que non.