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Le Fort Caché du Méandre

Lire le chapitre 2: The Trail North

L’aube n’était pas encore levée quand Étienne réveilla les soldats. Il les avait choisis à la porte du fort—six hommes, pas un de plus, pas un de moins. Des vieux fusils, des visages durs, des yeux qui ne demandaient pas de raisons. Le vicomte, ou celui qui se faisait appeler ainsi, monta sur son cheval sans un mot et suivit le guide dans le sous-bois.

La forêt au nord de Carillon était un maquis de sapins et de bouleaux, le sol couvert de mousse et de roches usées par les saisons. Étienne marchait devant, son fusil en travers de l’épaule, le regard bas. On ne lit pas une forêt avec les yeux, on la lit avec le pied. La cassure d’une branche. Le poids d’un pas sur la mousse. L’herbe couchée dans le mauvais sens.

Deux heures après le départ, il s’arrêta net. Il leva la main, et la colonne s’immobilisa derrière lui.

— Qu’y a-t-il ? demanda l’officier, la voix contenue.

Étienne ne répondit pas tout de suite. Il s’accroupit, passa les doigts sur l’écorce d’un jeune érable. Une entaille fraîche. Pas un coup de hache—un coup de machette, ou d’un couteau de traite. Quelqu’un était passé ici, dans les deux derniers jours. À peine trois heures en avant d’eux, à en juger par le ramollissement du bois.

Il fit quelques pas de plus, la tête baissée. Une empreinte de botte dans un lit de feuilles humides. Des talons carrés. Des souliers à semelle de fer. Pas des raquettes, pas des mocassins. Du militaire.

— Nous ne sommes pas seuls, dit Étienne.

Il se redressa et revint vers le groupe. Les soldats avaient formé un petit cercle, fusils à la main. L’officier, toujours à cheval, le regardait d’en haut, le visage aussi neutre que le tronc d’un arbre mort.

— Combien ? demanda l’officier.

— Sept ou huit. Pas de fumée de camp, pas de feu depuis deux jours. Ils essuient leurs traces, mais mal. Ils ne veulent pas être suivis.

— Des Indiens ?

Étienne le dévisagea. La question était bête, ou feinte.

— Des Indiens qui portent des bottes anglaises ? Peut-être. Mais je connais peu d’Indiens qui prennent la peine d’effacer leur passage.

Il y eut un silence. Un homme de l’escorte, un sergent à moustaches grises nommé Rousselot, cracha par terre.

— Des Anglais ? dit-il.

— Peut-être. Peut-être d’autres.

Étienne regarda l’officier. Le visage du noble ne se déformait pas. Pas un muscle. C’était ce qui le dérangeait. Un homme qui se fait engager comme messager royal et qui ne flinche pas quand on lui annonce un groupe inconnu à quelques heures devant lui ? Ce n’était pas la réaction d’un courrier. C’était celle d’un homme qui attendait une nouvelle qu’il savait déjà.

Il est temps, se dit Étienne. Il fit signe à l’officier de le rejoindre hors de portée des hommes.

— Vicomte, murmura-t-il. J’ai besoin de vous parler seul.

Le noble hésita une seconde, puis descendit de cheval. Ils s’éloignèrent d’une vingtaine de pas, sous un grand pin. La senteur de la résine engloutit leurs paroles.

— Dites-moi la vérité, dit Étienne.

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

— Qu’est-ce qu’il y a dans la lettre ?

Le noble ne cilla pas. Mais quelque chose changea dans son regard—non, pas dans son regard. Dans la posture. Une raideur nouvelle au niveau des épaules.

— Vous ne connaissez pas bien votre propre métier, reprit Étienne. Vous roulez votre lettre dans un étui à cartes, vous cachez l’autre dans votre bourse. Vous me dites que vous portez des ordres pour le commandant de Carillon, mais vous passez par des sentiers de traite, vous évitez les terrains clairs, et vous choisissez un guide métis plutôt qu’un officier de ses temps de paix. On ne recrute pas un renard pour courir un lièvre.

Un long moment s’écoula.

Puis le noble parla. Sa voix perdit son manteau de courtoisie.

— Vous êtes plus observateur que je ne l’espérais, dit-il. C’est bon. C’est très bon.

Il mit la main à sa poitrine. Étienne s’attendit à moitié à ce qu’il sorte son épée. Il sortit la bourse de cuir, l’ouvrit, et en tira le second sceau—celui qu’Étienne avait vu à l’auberge. Mais il ne le décacheta pas. Il le retourna entre ses doigts.

— Je ne suis pas le vicomte de la Tour. Je suis son domestique.

Étienne resta immobile. Cela aurait dû le surprendre. Ce n’était pas le cas. C’était vrai, tout du long.

— Le vicomte a été assassiné avant notre départ à Montréal, continua le faux noble. Poignardé à la porte d’une église. Pas volé. Tué. Quelqu’un ne voulait pas qu’il parte en mission.

— Qui ?

— Le même homme qui a écrit la lettre que je porte. Mon maître la gardait sur lui. Les ordres ont été donnés, puis retirés, puis donnés à nouveau. On ne sait plus qui est loyal à qui. Alors quand mon maître est mort, j’ai pris son nom, son cheval, et son devoir.

Étienne regarda les soldats en silence au loin. Puis il revint au faux vicomte.

— Pourquoi vous ? Pourquoi un domestique ?

— Parce que je sais lire, écrire, et me taire. Et parce que tout le monde cherche un officier de stature noble envoyé par le gouverneur. Moi, je ne suis que l’ombre de ce que l’on attend.

Il remit la bourse dans sa poche, puis fixa Étienne d’un regard plus dur que l’écorce d’un noyer.

— Et je vous ordonne de garder cela secret. Vous êtes payé pour guider, pas pour parler. Si l’un de ces hommes apprend que leur commandant est un serviteur sans rang, il n’y aura plus de mission. Il n’y aura plus de retour possible.

Étienne regarda le sol. De la mousse. Des aiguilles de pin. Des affaires trop profondes pour un homme qui n’avait demandé qu’à suivre une piste de gibier.

— Et le groupe devant nous ? demanda-t-il.

— Pas des Anglais.

— Comment le savez-vous ?

Le faux vicomte sourit d’une façon qui ne toucha pas ses yeux.

— Parce que je sais qu’ils ont été envoyés par la même personne qui a fait tuer mon maître. Ils ne veulent pas de nous devant eux. Ils veulent nous retarder, ou nous enterrer dans cette forêt.

Étienne n’ajouta rien. Mais quelque chose avait changé en lui. La courroie du harnais n’était plus un simple voyage rémunéré. C’était une affaire de sang. Et il était désormais dedans.

— Bien, dit-il. Alors nous ne les suivrons pas. Nous les laisserons choisir leur chemin, et nous choisirons un autre.

— Vous pouvez les éviter ?

— Dans cette forêt, il y a cent sentiers qui n’en sont pas. Je connais le territoire des castors comme des hommes qui les chassent. On les contournera par le nord-ouest, à travers la plaine de sapins. Mais vous devrez marcher.

Le faux vicomte—le domestique— hocha la tête.

— Nous marcherons.

Étienne revint vers la troupe. Il ne détacha pas son regard du sol plus longtemps que nécessaire. Une nouvelle ligne de traces, fraîche, croisait leur chemin à trente pas de là. Il fit comme s’il ne la voyait pas.

Mais il la voyait.

Et il savait que quelque chose d’autre les suivait par derrière.