Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 37: The River's Promise
L’aube rampait sur l’eau, pâle et liquide, quand Étienne assembla les trois soldats devant la palissade du fort anglais. Il tenait le fusil de Robichaud dans ses mains, l’avait nettoyé à l’huile de pin pendant que les autres dormaient. La poudre du magasin, encore intacte, luisait sous la porte entrouverte.
« Vous restez ici, dit-il. Vous tenez ce fort. Personne ne le sait encore, mais c’est le seul bout de terre entre les Anglais et la rivière. »
Marchand cracha dans la terre. « On est trois. Et toi, tu pars tout seul ? »
« Je pars vite. Vous, vous êtes le roc. » Étienne fixa le magasin. « Le capitaine est mort. Le fort est à nous. Si des renforts anglais montent, vous lâchez la poudre et vous vous enfoncez dans les bois. Pas de gloire. Juste le délai. »
Latouche, le plus jeune, ajusta sa bandoulière. « Et toi, qu’est-ce que tu fais à Québec ? Tu arrives sans ordre, avec une lettre volée et une histoire qu’aucun officier n’aime entendre. Tu sais comment ça finit ? »
Étienne sourit, sans chaleur. « Oui. Ça finit comme ça a toujours fini pour les miens. »
Il marcha vers l’écurie. Le cheval qu’il avait choisi était un gris nerveux, une bête anglaise marquée au fer de la couronne. Il le sella sans parler. Robichaud le rejoignit, tenant une carte qu’il avait pliée maladroitement.
« Les portages ne sont pas marqués, dit-il. Mais tu les connais mieux que moi. »
« Je les connais mieux que ma propre signature. » Étienne glissa la carte dans sa veste, contre la lettre de Béarn. Le papier frottait contre le cuir, comme un second cœur.
Marchand s’approcha. Sa mâchoire était serrée ; il regardait le sol, puis les arbres, puis Étienne.
« Je n’ai pas de grade, dit Étienne. Je ne suis pas officier. Je ne suis pas même soldat, à leur façon de compter. Mais je vous ai amenés ici, et je vous ramène vivants au bout du monde. Faites-moi confiance pour ça. »
Marchand leva les yeux. Il avait une cicatrice au sourcil, mal refermée. « On est trois métis de circonstance, alors. »
« Non. Vous êtes trois Français. Et moi je suis ce que je suis. C’est pour ça qu’ils m’ont engagé, et c’est pour ça que je vais les sauver malgré eux. »
Il enfourcha le cheval. Une main le retint par la sangle. Latouche, le jeune, avait un visage ouvert, trop ouvert pour ce pays.
« Si tu tombes, dit-il, on ne le saura jamais. »
« Si je tombe, dit Étienne, vous saurez parce que le fort de Québec est debout. Et si je passe, vous saurez parce que je reviens avec une phrase que vous n’attendiez pas de moi : c’est fini. Allez. Tenez la rive. »
Il poussa le cheval. Le gris bondit, encensé, mais Étienne le calma d’une pression des mollets. La palissade lui rendit son ombre un instant, puis il franchit la trouée et entra dans la forêt.
Le chemin suivait d’abord l’ancien sentier des traiteurs, celui que son père lui avait montré lorsqu’il avait huit ans, avec la même phrase exacte : « Les rivières mentent, mais elles mentent toujours dans la même direction. » Ce matin-là, la rivière mentait vers le sud. Il la laissa parler.
Il avait enterré son frère au pied d’un érable, les mains nues, avec une couverture de l’armée. Il n’avait pas prié. Nicolas n’aurait pas voulu de prières en français. Il avait juste dit, dans la langue de leur mère : *Tu es au bout du chemin, maintenant. Je ne te suis plus.*
Le cheval trébucha sur une racine. Étienne le redressa, regarda les lisières. La route était longue. Trois jours de portage, deux de canot s’il trouvait un esquif, une semaine au total pour un homme seul. L’armée anglaise autour de Québec attendrait. Béarn, lui, attendait dans un bureau, avec des cartes et des ordres, probablement confiant que son théâtre fonctionnait encore.
La lettre pesait contre sa poitrine. Il l’avait lue dix fois depuis la mort de Nicolas. Béarn avait forgé une trahison propre, sans traces. Mais la lettre, elle, portait le sceau personnel de Béarn, celui qu’il employait pour ses affaires de famille, avec sa devise latine tordue : *Fortes fortuna adiuvat*. La fortune aide les forts. Une ironie pour un homme qui avait vendu des centaines de soldats à la guillotine de l’histoire.
À midi, Étienne atteignit le premier portage. Il fallait descendre de cheval, traverser des rochers, porter la bête sur un peu de chemin. Il le fit sans hésiter, le gris se laissant guider. Son père disait aussi qu’un cheval qui a peur est une invention humaine qui n’a pas de place chez les miens. Ce gris-là, il avait la trempe d’un trappeur.
La forêt se resserra vers le soir, bascule des ombres, puis se rouvrit sur une plaine d’eau. Le lac Takouté, mémoire de son enfance. Les villages métis, quelques cabanes basses, des fumées. Un chien aboya. Une femme âgée sortit, plissa les yeux.
« Étienne ? »
Il descendit de cheval. Elle s’appelait Marguerite, une cousine éloignée de sa mère, ancienne marraine à sa manière, pas par l’église mais par la castor. Elle l’examina de la tête aux pieds.
« Tu portes un fils mort sur les épaules, dit-elle. Et un autre devant. »
« Je porte un frère dans la terre et une lettre dans le cœur. »
« Va. Tu restes pas. Je vois ça. » Elle lui tendit un pain de sarrasin et une pochette de poisson fumé. Il la prit sans mots, parce que les mots n’étaient pas nécessaires. Elle dit encore : « Ta mère parlait souvent du bout du chemin. Tu l’as trouvé ? »
« Je le cherche encore. Je crois que c’est pas un lieu. »
Marguerite hocha la tête. « Alors tu es en train de le devenir. »
Il remonta. Le cheval but longtemps au lac. Étienne ne regarda pas en arrière, mais il sut que la vieille restait là, dans la fumée du soir, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’ombre des pins.
La nuit vint, profonde, habitée par le clapotis de l’eau et le cri des oiseaux nocturnes. Étienne ne fit pas de feu. Il s’adossa à un tronc, le cheval entravé sous un abri de branches, la lettre de Béarn entre deux pierres, ouverte pour relire les phrases qu’il connaissait par cœur. Les phrases qui allaient faire tomber un commandant, réorganiser une guerre, révéler la vérité sur un père mort et un frère pendu.
Il avait tué son frère par accident de vérité. Il avait tué le capitaine par guerre. Il allait maintenant tuer Béarn par papier, ce qui était plus lent, mais plus sûr.
Une pensée le traversa alors que la lune montait entre les branches : il ne servait plus un drapeau. Il n’avait plus d’uniforme, plus ordre, plus roi. Il portait une lettre volée, une veste de peau et la mémoire d’une rivière qui ne mentait que dans une seule direction. C’était peu. Mais c’était tout lui.
À Québec, là-bas, derrière l’horizon, les canons anglais tonneraient jusqu’au matin. Béarn dansait sur les remparts, probablement, croyant que ses plans tenaient. Le fort du coude de la rivière n’avait jamais été qu’un os lancé à des chiens. Mais cet os avait coûté un capitaine, un frère, et maintenant un homme seul traversait les territoires de sa mère pour défaire l’architecture d’un traître.
Il ferma les yeux. La terre sentait la résine et le sel de rivière. Sous ses paupières, les visages vinrent – Nicolas, le père, le capitaine, cette vieille femme au bord du lac – et tous se tenaient comme les poteaux d’un campement fantôme. Il n’avait pas de prière pour eux. Il avait seulement l’aube prochaine et une piste au sud.
Il dormit trois heures. L’eau le réveilla par son odeur. Le cheval s’ébroua. Étienne se leva, vérifia sa charge, la cartouchière, le couteau, la lettre. Le ciel pâlissait comme un papier où une main invisible écrivait la suite.
Il parla tout bas, dans la langue de sa mère, la phrase que son père lui avait dite et qu’il avait gardée intacte malgré les batailles : *Je suis chez moi partout où je marche, parce que je porte ma terre sous mes pieds.*
Il enfourcha le gris, tourna le nez au sud, et se mit en route vers Québec.
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