Le Fort Caché du Méandre
Lire le chapitre 36: The War Beyond
La fumée s'effilochait encore au-dessus des palissades quand Étienne fit le tour du fortin. Les corps des Anglais—ceux qui n'avaient pas fui—gisaient dans la neige piétinée, et les trois soldats français qui avaient survécu à l'embuscade les dépouillaient mécaniquement, sans conviction. Le sergent Marchand s'approcha, la mâchoire serrée.
« Guide. Le magasin à poudre est intact. On a trouvé des barils de porc salé et de la farine dans l'arrière-boutique. »
Étienne hocha la tête sans répondre. Il tenait encore le mousquet de son frère, qu'il avait ramassé après le duel. Le bois était chaud, poli par des années de maniement. Il ne savait pas pourquoi il l'avait pris.
Marchand hésita, puis cracha dans la neige. « Les gars parlent de brûler ce fortin et de repartir vers le lac Champlain. Personne ne sait où est notre unité. On est trois hommes valides, plus toi. »
« Et le capitaine? »
« Mort. » Marchand fit un geste vague vers les arbres. « Ce que tu lui as fait dans la clairière, ça l'a achevé. On l'a trouvé près du ruisseau, le visage dans l'eau. »
Étienne sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Le capitaine avait fui vers le fort anglais, mais il n'y était jamais arrivé. Il était mort à mi-chemin, emportant ses secrets et ses mensonges. Une dette payée, mais pas par ses mains.
Il remit le mousquet sur son épaule et marcha vers le corps du capitaine, étendu sous une couverture au pied de la palissade. Il souleva le tissu. Le visage était paisible, presque étonné. Le sang avait séché en croûtes sombres sur le cou et la poitrine.
« Il a payé », murmura Nicolas dans sa mémoire. Mais la voix de son frère était morte avec lui.
Étienne laissa retomber la couverture.
À midi, il rassembla les trois soldats devant la porte du fortin. Le soleil filtrait à travers les branchages dépouillés, et l'air sentait la résine et la neige fondante. Il avait trouvé une carte dans les affaires du capitaine anglais, grossière mais utile.
« Ce fort n'a jamais été important », dit-il, la carte dépliée entre ses mains. « Le colonel Béarn l'a fait construire pour attirer les régiments français loin de Québec. Pendant qu'on campait ici, l'Anglais a remonté le Saint-Laurent. »
Le soldat Robichaud, un jeune homme au visage constellé de taches de rousseur, fronça les sourcils. « Et alors? On est à trois jours de marche de la garnison. S'ils sont en train de se faire massacrer… »
« On n'est plus à trois jours de la garnison », coupa Étienne. « La garnison est peut-être déjà dispersée. Québec est sous siège. »
Marchand s'accorda un long silence. Il était vieux pour un sergent—quarante ans, des cheveux gris aux tempes—et il avait vu trop de guerres pour s'étonner. « Et qu'est-ce que tu proposes? Qu'on marche sur Québec à quatre hommes? »
Étienne replia la carte avec soin. « Je propose qu'on parte vers l'ouest, vers le poste de traite des Trois-Rivières. Il y a une garnison française là-bas, et des chevaux. Avec la lettre de Béarn… »
« La lettre? »
Étienne toucha sa poitrine, où le pli scellé reposait dans une poche intérieure de son manteau de toile. Il relata en quelques phrases ce que Nicolas lui avait avoué avant de mourir. La trahison du père, le faux procès du capitaine, les ordres que Béarn avait donnés pour guider les Anglais vers le fort.
Il pesa chaque mot. Puis il ajouta : « Je l'ai tué. Mon frère. Parce qu'il avait choisi son camp. Maintenant, c'est à vous de choisir le vôtre. »
Robichaud détourna le regard. Le troisième soldat, un déserteur taciturne nommé Latouche, se gratta la barbe. Marchand finit par laisser échapper un long soupir.
« On est des soldats, pas des juges. Si un colonel français est un traître, c'est le gouverneur qui doit le pendre, pas un guide métis. Mais on est séparés de nos unités, sans officier, et on a vu ce qu'on a vu. »
Il tendit la main. Étienne la serra.
« Alors on part vers les Trois-Rivières », dit Marchand. « Mais on prend les chevaux qui restent dans l'écurie du fort. Il y en a deux, efflanqués mais capables. »
Étienne secoua la tête. « Trois chevaux, vous voulez dire. Le mien est mort à l'embuscade. »
« Alors deux chevaux pour quatre hommes, et on se relaiera à pied. »
Latouche parla pour la première fois, la voix rauque comme une scie émoussée. « Et le magasin à poudre? Et les provisions? On les laisse aux corbeaux? »
Étienne réfléchit. La poudre était trop lourde à transporter, mais l'idée de la laisser intacte lui déplaisait. « On démolit la porte du magasin. On prend ce qu'on peut porter. Le reste, on le laisse. Si les Anglais reviennent ici, qu'ils trouvent un fortin vide et inutile. »
Il se tourna vers l'intérieur du fort, où le feu crépitait encore dans l'âtre du corps de garde. La lettre de Béarn semblait peser contre sa poitrine comme une seconde peau. Il aurait pu brûler le fort entier et rentrer dans les bois, se faire oublier. C'était l'instinct de sa jeunesse, celui qui lui avait appris à lire les pistes et à disparaître avant l'aube.
Mais il y avait autre chose maintenant. Quelque chose qui n'avait pas de nom en français ni en algonquin, mais qui ressemblait à une dette.
Il sortit du fort et s'accroupit près de la rivière, là où l'eau coulait libre entre les plaques de glace. Il lava ses mains, puis son visage. Le froid le mordit jusqu'aux os.
Ce n'était pas pour le roi de France, qu'il n'avait jamais vu et qui ne connaissait même pas l'existence des gens comme lui. Ce n'était pas pour le gouverneur, ni pour les officiers qui portaient des uniformes brodés et parlaient latin entre eux.
C'était pour le pays. Pour la vallée, les forêts, les rivières qui serpentaient comme des veines entre les montagnes. Pour les villages où son père avait dansé au violon et où sa mère avait planté des haricots au pied des palissades.
Il se releva. Marchand lançait les chevaux par la porte du fortin, pendant que Robichaud et Latouche chargeaient les sacs de farine et de poudre. Le soleil déclinait derrière les sapins, teignant la neige d'orangé.
« Marchand », appela Étienne. « Combien de temps pour atteindre les Trois-Rivières si on pousse les bêtes? »
Le sergent plissa les yeux vers l'ouest. « Dix jours si la neige tient. Sept si on trouve des routes ouvertes. Mais à Québec, dans sept jours, il sera peut-être trop tard. »
« Alors on ne passe pas par les Trois-Rivières. »
Marchand se figea. « Quoi? »
Étienne remonta la pente et s'arrêta devant lui. Il parlait posément, en pesant ses mots. « Les Trois-Rivières, c'est le long chemin. Béarn y a peut-être posté des hommes qui ont reçu des ordres pour m'arrêter. La lettre ne me protégera pas si le colonel est arrivé avant moi et qu'il a retourné l'histoire à son avantage. »
« Et où veux-tu aller ? »
« Au sud. Par le lac Champlain, puis par le Richelieu jusqu'à la vallée. Il y a des portages que les cartes françaises ne montrent pas. Des sentiers qui passent par les terres de ma mère. »
Robichaud s'approcha, le visage soucieux. « Les terres de ta mère? Le village métis au sud du lac? On sera à découvert pendant des jours. Les Anglais ont patrouillé toute la région. »
« On ne sera pas à découvert. » Étienne jeta un regard vers la forêt dense, où l'ombre gagnait déjà. « Je connais chaque ravin, chaque pli de colline entre ici et la rive sud. Et je connais les gens qui y vivent. Des gens qui ne portent ni uniforme rouge ni uniforme bleu, mais qui sauront nous cacher. »
Latouche ricana dans sa barbe. « T'as une foi d'étranger dans les sauvages, toi. »
« Ma mère était une de ces sauvages », répondit Étienne, la voix neutre. « Et mon père était un soldat français qui l'aimait assez pour la défendre contre les hommes de sa propre milice. C'est de lui que je tiens mon nom. C'est de ma mère que je tiens cette carte que tu ne vois pas, et cette langue qui te semble étrangère. »
Le silence tomba sur le petit groupe. Marchand baissa les yeux, puis hocha la tête lentement.
« Alors c'est toi qui mènes, guide. J'ai assez vu d'officiers pour savoir qu'ils ne sont pas les seuls à savoir où va le vent. »
Étienne saisit la bride du cheval le plus proche, une bête osseuse aux yeux calmés, et la caressa entre les oreilles.
« On part dans une heure. On laisse les traces du fort derrière nous et on fraie notre propre piste. »
Il se hissa sur le dos du cheval et regarda le fortin une dernière fois, les palissades noircies par l'embuscade de la nuit précédente, la dérive de fumée dans le ciel vide. Sa main se posa sur la poche de poitrine où la lettre de Béarn craquait sous ses doigts.
Là-bas, à l'est, Québec brûlait peut-être déjà. Les régiments français avaient quitté leurs positions pour courir après un mirage de bois et de terre. Et au-delà de la fumée et des canons, il y avait un pays qui glissait silencieusement des mains d'un empire vers celles d'un autre.
Pour la première fois de sa vie, Étienne n'avait ni instructeur ni commandant entre lui et sa conscience. Il chevauchait vers un avenir qu'il ne verrait peut-être jamais, mais qu'il choisissait de servir.
« Tu nous mènes vers le sud », dit Marchand, depuis sa monture.
« Vers chez moi », répondit Étienne.
Il éperonna son cheval et s'enfonça entre les arbres, la piste s'ouvrant devant lui comme un livre que personne d'autre ne savait lire.
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