Lumen Reads

Le Gambit de l'Officier

Lire le chapitre 1: The Charge at Ulm

La pluie fouettait les sabots des chevaux, transformant la boue du champ en un bourbier où chaque foulée pesait une tonne. Étienne Moreau serra les rênes, les doigts engourdis par le froid, et scruta la ligne de fumée grise qui s'élevait au-delà des peupliers. Les détonations étaient rapprochées, irrégulières — un signe de panique.

« Trois cents mètres, pas plus, » cria le capitaine Belliard en essuyant l'eau qui ruisselait sur son visage. « Les fantassins du 14e sont coincés dans la dépression. Les Autrichiens les encerclent. »

Moreau mesura la distance, le terrain, les forces. Il avait conduit ce genre de sauvetage une douzaine de fois depuis l'Italie. Chaque seconde de retard coûtait des vies.

« Capitaine, avec votre permission, je prends le premier escadron. Vous gardez le second en réserve, à gauche, pour couvrir notre retraite si leur cavalerie arrive. »

Belliard hésita un instant, les yeux plissés par la pluie. Moreau sut ce qu'il pensait : Moreau savait lire le terrain mieux que la plupart des officiers brevetés. Mais Belliard était un soldat de terrain, pas un parasite des salons. Il acquiesça d'un hochement de tête sec.

« Allez. Et ramenez ces gars. »

Moreau tourna son cheval, une jument alezane nommée Cendrillon qui avait survécu à trois campagnes, et leva son sabre. Les quarante cavaliers du premier escadron se rangèrent derrière lui, les visages fermés sous les shakos trempés.

« En colonne, au trot. On ne charge pas avant mon signal. »

Il n'ajouta rien. Les hommes connaissaient leur métier. Moreau éperonna, et la colonne s'ébranla dans un claquement de fers et de boue. La pluie noyait tout, brouillait les silhouettes — un avantage. Les Autrichiens ne les verraient pas venir avant qu'il soit trop tard.

Ils contournèrent le talus, descendirent dans un ravin peu profond, et remontèrent de l'autre côté. La fusillade devenait plus nette, plus proche. À travers le rideau d'eau, Moreau distingua des flashes de canons, des uniformes blancs.

« Formez en ligne ! »

Le commandement courut dans les rangs. La colonne s'ouvrit comme un éventail, deux rangs profonds, lames dégainées et brillantes malgré le ciel gris. Moreau se mit en tête de la ligne, à quelques mètres devant ses hommes.

Le capitaine Belliard lui avait confié le premier escadron, mais c'était Moreau qui avait demandé l'honneur de mener la charge. Il en avait besoin. Il avait besoin de leur montrer ce qu'il valait.

« Chargez ! »

Son cri se perdit dans le tonnerre des sabots, mais les hommes le suivirent de toute façon, la ligne entière s'élançant comme une lame d'acier à travers les champs détrempés. Les vingt dernières secondes furent un éclair blanc : les cornemuses des ennemis qui se retournent, les yeux qui s'écarquillent, un officier autrichien qui hurle un ordre trop tard, la masse des chevaux qui les percute.

Le premier rang ennemi s'effondra sous le choc. Moreau sentit son sabre s'enfoncer dans un épaulement, se dégager, frapper à nouveau : un fantassin, un sous-officier, un canonnier abandonnant sa pièce. Les lignes autrichiennes, prises entre la charge et les baïonnettes du 14e qui se redressaient, commencèrent à reculer.

« Ne les laissez pas se reformer ! » hurla Moreau.

Il guida son cheval droit au cœur de la mêlée, là où un petit groupe d'officiers se regroupait autour d'une pièce d'artillerie. L'un d'eux portait un manteau à parements dorés, une carte dépliée sous un bras malgré la pluie. Un commandant, peut-être. Les hommes en blanc le protégeaient comme une brebis.

Moreau fonça.

Deux dragons autrichiens s'interposèrent, sabres hauts. Moreau para le premier, glissa sa lame le long de la sienne et le désarçonna d'une poussée de poitrail. Le second monta à l'assaut — Moreau plongea sous le coup, passa son propre sabre sous le bras du dragon et le tourna, forçant l'ennemi à lâcher son arme avec un cri de douleur.

Le commandant autrichien leva les yeux. Ses pupilles se rétrécirent. Il sortit un pistolet de sa ceinture.

Moreau fut plus rapide. D'un revers du poignet, il fit sauter le pistolet hors de la main de l'Autrichien, puis décrivit une arc parfait qui s'arrêta contre la gorge de l'homme, sous la mâchoire, appuyé à peine. Le commandant resta figé, au bord du cheval, la carte tombant dans la boue.

« Rendez-vous, » dit Moreau en haletant. « Et vos hommes pourront enterrer leurs morts. »

Le commandant le dévisagea un long moment, puis hocha la tête.

Un quart d'heure plus tard, le champ se taisait. Les Autrichiens se retiraient sous escorte, leurs blessés portés sur des brancards improvisés. Le 14e de ligne, décimé, se reformait en silence derrière ses drapeaux troués. Moreau mit pied à terre et passa un chiffon sur la lame de son sabre avant de le rengainer.

Cendrillon soufflait fort, les naseaux rougis. Moreau lui caressa l'encolure, posa son front contre le sien une seconde.

Puis il se souvint de la carte.

Le commandant autrichien avait été emmené avec les autres prisonniers, mains liées derrière le dos. La carte était restée dans la boue, piétinée par les sabots, presque invisible. Moreau la ramassa, l'essuya avec sa manche, la déplia. Du papier huilé, fin, couvert d'une écriture serrée et de symboles topographiques. Une carte de la région — mais annotée, récente. Des lignes rouges, tracées au crayon, qui indiquaient des colonnes de marche, des points de rassemblement. Et en haut, une note qui fit battre le cœur de Moreau : un rapport adressé au général Mack, concernant les positions exactes de l'infanterie française dans la vallée.

Cette carte n'était pas une simple pièce de bataille. C'était une preuve d'espionnage — et une preuve de valeur.

Moreau la replia avec soin et la glissa sous son gilet, sous sa chemise de laine.

Un bruit de pas dans la boue le fit lever. Le lieutenant Vasseur, un jeune officier frais émoulu de Saint-Cyr, s'arrêta à deux pas de lui. Il tenait une liste, déjà couverte de noms.

« Moreau. On va faire le compte des pertes. Vous avez du temps ? »

« Bien sûr, mon lieutenant. »

Vasseur était un brave type, pour un officier qui n'avait jamais vu le feu avant aujourd'hui.

Le décompte fut sombre : sept morts, onze blessés, deux chevaux perdus. Des chiffres qui signifiaient des veuves, des orphelins. Moreau nota chaque nom avec une précision morose — il connaissait certains de ces hommes depuis l'Espagne. Il les inscrivit dans un carnet qu'il gardait toujours sur lui. Pas pour l'état-major. Pour lui. Pour les familles, pour les lettres qu'il écrirait lui-même.

Quand l'ombre du soir commença à allonger les silhouettes des chevaux, le colonel Lefebvre fit son apparition à l'orée du champ. Il arriva à cheval, accompagné de deux aides de camp et d'un trompette, son manteau immaculé roulé sur ses épaules. Ses cheveux blancs soigneusement coiffés sous son bicorne ne laissaient aucune trace de pluie. Lefebvre avait toujours un talent pour apparaître après les batailles — et pour disparaître avant.

Moreau regarda le colonel examiner le champ d'un air lointain, les yeux dérivant au-dessus de la tête des blessés, comme s'il évaluait le prix d'un verger après la gelée. Il se souvint alors d'une conversation, deux semaines plus tôt, dans le mess des sous-officiers. Un murmure qui passait de bouche en bouche comme une rumeur sale : la montre en argent ternie que portait Lefebvre au bout de sa chaîne — une montre qui avait appartenu à un officier autrichien capturé à Hohenlinden, qui avait été exécuté contre toute promesse de rançon.

Ce n'était qu'une rumeur. Mais Lefebvre portait effectivement cette montre. Moreau l'avait vue briller à sa boutonnière.

Lefebvre leva son cheval et s'approcha. Son regard s'attarda sur Moreau une seconde de plus qu'il n'aurait dû.

« Moreau. Bel exploit, cet après-midi. »

Moreau se mit au garde-à-vous, la carte pressée contre son cœur sous la chemise.

« Je n'ai fait que mon devoir, mon colonel. »

« C'est ce qu'ils disent tous. » Lefebvre sourit d'un sourire qui n'atteignit pas ses yeux. « Vous savez que la liste des citations pour cette affaire sera envoyée demain au quartier général. »

« Oui, mon colonel. »

Moreau hésita. La carte était chaude contre sa poitrine. Une arme, peut-être. Une preuve. Un objet qui méritait d'ouvrir des portes ; et peut-être d'en fermer d'autres.

Il prit une décision.

« Mon colonel, j'ai trouvé un document sur l'officier autrichien qui commandait la section ennemie. Je pense qu'il mérite votre attention. »

Il sortit la carte, soigneusement dépliée en deux, et la tendit. Lefebvre la prit du bout des doigts, l'examina — une lueur d'intérêt, un vrai, fugace, dans ses yeux. Puis il la fit disparaître dans les replis de son manteau sans un mot.

« Je l'examinerai à la lumière, » dit-il. « Vous êtes un soldat efficace, Moreau. Cela a toujours été votre force. »

Il tourna son cheval et s'éloigna sans ajouter un mot, ses aides de camp trottant derrière lui.

Moreau resta là, la pluie qui se calmait, les gouttes qui tombaient plus espacées. Dans le lointain, le 14e rallumait des feux. Le silence était lourd, presque pesant, comme une question sans réponse.

Il n'était pas passé à côté de l'expression du colonel. Une chose, seulement, l'avait traversé — une chose qui le dérangea profondément.

Lefebvre n'avait pas froncé le moindre cil en voyant la carte. Il l'avait prise avec un naturel qui n'était pas feint. On ne réagit pas ainsi devant un document que l'on voit pour la première fois.

On réagit ainsi devant une pièce que l'on attendait déjà.