Lumen Reads

Le Gambit de l'Officier

Lire le chapitre 2: The Colonel's Favor

La pluie n’avait pas cessé depuis la fin de l’engagement. Elle tombait fine, obstinée, transformant le champ en bourbier où les hommes de la compagnie de Moreau s’affairaient encore à ramasser les morts et les blessés. Lui-même portait la toile cirée sur les épaules, mais ses bottes étaient lourdes de boue et de sang mêlés, et il sentait la fatigue lui brûler les muscles comme un fer mal éteint.

On l’avait fait attendre devant la tente du colonel pendant près d’une demi-heure. Le silence autour de lui n’était troublé que par les éclaboussures dans les flaques et, par intermittence, le gémissement d’un blessé qu’on évacuait vers l’ambulance. Moreau se tenait droit, la carte autrichienne roulée serrée dans sa main, la toile cirée la protégeant de l’humidité. À côté de lui, son cheval, un gris pommelé nommé Vaillant, soufflait doucement, les naseaux frémissant, comme s’il partageait l’impatience de son maître.

La toile de la tente se souleva. Un adjudant de brigade, le visage fermé, invita Moreau d’un geste sec à entrer.

Le colonel Lefebvre était assis derrière une table pliante encombrée de cartes, de rapports et d’une bouteille de vin à moitié vidée. La lumière d’une lanterne à huile modelait son visage en creux et en ombres, accentuant la dureté des mâchoires et la froideur des yeux gris qui se levèrent sur Moreau sans chaleur. Il portait l’uniforme débraillé de quelqu’un qui n’attendait plus de visite, col largement ouvert, manches retroussées jusqu’au coude.

« Moreau. » La voix du colonel était plate, sans inflexion. « On m’a dit que vous aviez fait des choses remarquables, là-bas, sur la crête. »

Moreau claqua les talons et, d’un geste précis, déposa la carte roulée sur la table. « Rapport du capitaine prisonnier, mon colonel. On l’a trouvée sur lui lors de sa capture. »

Lefebvre ne regarda pas tout de suite la carte. Ses doigts, longs et osseux, la firent rouler sur la table. Moreau perçut un déclic métallique et ses yeux tombèrent, presque involontairement, sur le poignet gauche du colonel où brillait, accrochée à une chaîne courte, une montre de poche.

Le boîtier était en argent, mais un argent terni, marqué par des frottements répétés, comme si on l’avait longtemps gardé dans une poche de gilet humide de sueur et de pluie. Le verre était fissuré, et sur le couvercle, à peine visible sous l’usure, Moreau crut distinguer un motif gravé — une aigle, peut-être, ou un blason. Une pièce d’officier autrichien, à n’en pas douter. Une rumeur circulait dans le régiment depuis deux mois : Lefebvre aurait détaché cette montre du cou d’un capitaine du Génie qu’on avait fusillé comme espion, à Vienne. Officiellement, l’objet avait été saisi comme pièce à conviction. Officieusement, on disait que le colonel l’avait arraché encore chaud et qu’il ne le quittait jamais.

« Une carte annotée », dit enfin Lefebvre, les doigts déroulant la toile fine et jetant un œil expert aux marges couvertes d’une écriture serrée. « Vous savez lire ? »

« L’allemand, non, mon colonel. Mais le capitaine prisonnier a confirmé qu’elle concernait les positions d’artillerie et les voies de ravitaillement sur notre flanc ouest. »

« Et il vous a dit cela comme ça ? » Lefebvre leva les yeux. Leurs regards se croisèrent. Le colonel sourit d’un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. « Vous les avez convaincus, vous, les cavaliers, de parler vite ? »

Moreau sentit la chaleur lui monter aux joues. « Je l’ai capturé après un combat singulier, mon colonel. Il avait eu le temps de réfléchir à la mort. »

Un silence. Dehors, on entendait la pluie tambouriner sur la toile. Lefebvre replia soigneusement la carte et la rangea dans un étui de cuir qu’il verrouilla avec un petit cliquetis.

« Bien. Je vais faire remonter cela au quartier général. Vous avez bien agi, Moreau. Vous serez cité dans le rapport de la division. » Il prit une plume, trempa dans l’encrier, griffonna deux lignes sur une feuille déjà couverte de brouillons. « Je vais vous inclure dans la recommandation pour une médaille. Une belle avancée, pour un sergent-major. »

Moreau sentit un battement plus rapide dans sa poitrine. Il garda son visage de marbre, comme on l’avait appris à Saumur. Une médaille. Une mention. De quoi appuyer son dossier d’aspiration officier. Le chemin était long, mais un pas venait d’être franchi.

« Je vous remercie, mon colonel. »

« Ne me remerciez pas. » Lefebvre reposa la plume. « Je fais mon devoir. Vous avez fait le vôtre, il y a une justice simple dans ce métier. » Il croisa les mains sur la table, la montre tintant contre le bois. Moreau ne put s’empêcher de suivre le mouvement. Lefebvre suivit son regard, et pendant une fraction de seconde, quelque chose passa sur son visage — une ombre, une contraction à peine perceptible de la mâchoire. Il glissa la montre dans sa poche avec un geste sec.

« Autre chose, Moreau ? »

« Non, mon colonel. »

« Alors repos. Vous en aurez besoin. L’Empereur arrive dans deux jours, et il veut voir un défilé. Je compte sur mes hommes pour ne pas le décevoir. »

Moreau salua. Il allait se retourner quand Lefebvre ajouta, presque en aparté :

« Au fait, ce capitaine autrichien que vous avez capturé… Il parlait français, n’est-ce pas ? »

Moreau s’arrêta. La question était posée avec un détachement trop étudié. « Un peu, mon colonel. Assez pour se faire comprendre. »

« Et que vous a-t-il dit d’autre ? Rien sur les intentions de l’ennemi ? Sur d’autres documents ? »

Il y avait quelque chose d’aigu dans la voix maintenant, presque imperceptible, comme la pointe d’une épée sous un linge de soie. Moreau réfléchit. Le capitaine n’avait parlé que par bribes, entre deux hoquets de douleur, l’essentiel de ce qu’il savait étant contenu dans la carte elle-même. Mais il y avait eu un nom. Un nom répété dans le délire, celui d’un officier français — il en était presque sûr. Il n’avait pas réussi à le distinguer clairement, entre le sang et le bruit de la bataille.

« Rien d’autre, mon colonel. La carte était l’objet principal. »

Lefebvre le regarda longuement, puis hocha la tête. « Très bien. Vous pouvez disposer. »

La pluie avait redoublé quand Moreau sortit. Elle lui fouetta le visage comme une gifle froide, effaçant d’un coup la moiteur confinée de la tente. Il marcha vers la ligne des tentes des sous-officiers, les jambes lourdes, le cœur agité de pensées qu’il aurait du mal à chasser.

La tente de la compagnie était à moitié vide. Une lanterne fichée sur un tonneau jetait une lumière jaune et tremblotante sur les paillasses et les sacs. Jacques Renaud était là, assis sur son lit de camp, les mains pendant entre les genoux. Quand il leva la tête, Moreau vit qu’il avait un œil au beurre noir et la lèvre fendue.

« Qu’est-ce que tu as fait, Jacques ? » demanda Moreau en nouant sa toile humide à un poteau.

Renaud se passa la langue sur la lèvre éclatée. « Cet enflure de caporal Vincent m’a traité de lâche. Devant toute la section de maréchaux des logis. J’ai répondu avec mes poings. Il a répondu avec un rapport. » Il cracha un filet de salive rouge dans la paille. « La réunion disciplinaire est demain matin. Punition régimentaire minimum : réduction de grade. Ils vont probablement me renvoyer dans les rangs. »

Moreau s’assit en face de lui. La fatigue était un poids physique sur ses épaules, mais l’inquiétude pour Renaud les allégea d’une manière étrange. Jacques était un frère d’armes, de ceux qui t’avaient sorti d’une bande de Cosaques en retraite et qui était resté là, dans le canon, quand d’autres se seraient repliés.

« Pourquoi Vincent a-t-il dit ça ? »

« Parce qu’aujourd’hui, à la crête, quand tu es parti avec les vingt premiers, il m’a ordonné de tenir la position arrière. J’ai refusé. Je t’ai suivi. » Renaud le regarda droit dans les yeux. Il n’y avait ni regret, ni bravade, seulement une franchise tranquille. « Je ne laisse pas un camarade charger seul. »

Moreau ferma un instant les yeux. Si Renaud avait obéi à Vincent, il n’aurait pas été en première ligne. Il n’aurait pas cet œil au beurre noir et cette lèvre fendue. Mais il n’aurait pas non plus risqué la réduction de grade.

« Demain, à la réunion, tu parleras. Tu diras ce que tu as fait et pourquoi. Moi, sergent-major, je viendrai témoigner. J’étais là. Je connais la valeur de ton obéissance — et de ta désobéissance. »

Renaud esquissa un sourire douloureux. « Tu y es pour quelque chose, maintenant, dans ma connerie. On pourrait dire que tu me dois bien ça. »

« C’est moi qui te dois ça. » Moreau se leva et posa une main sur l’épaule de son ami. « Dors. Demain, on se battra autrement. »

Il souffla la lanterne, et l’obscurité s’empara de la tente. Dans le noir, allongé sur sa paillasse, les yeux grands ouverts sur le toit de toile qui claquait sous le vent, Moreau ne trouvait pas le sommeil. Les paroles de Lefebvre tournaient dans sa tête — « vous serez cité », « je fais mon devoir » — et pourtant, malgré le vin chaud de la promesse, quelque chose sonnait faux. La froideur de la voix. La montre ternie. La question insistante sur le capitaine prisonnier, comme une aiguille qu’on enfonce à loisir.

Il se tourna sur le côté, écouta Renaud ronfler doucement dans la nuit. Demain, il parlerait pour son ami. Et ensuite, il irait chercher lui-même le nom que ce capitaine autrichien avait balbutié. Quelque chose lui disait que ce nom pouvait bien être celui d’un officier français qui préférait les morts aux témoins. Et il n’aimait pas l’idée que Lefebvre le connaisse déjà.