Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 11: The Penal Battalion
La charrette cahotait sur une route défoncée, chaque ornière un coup de poing dans les reins. Autour de Moreau, une vingtaine d'hommes en haillons partageaient le même sort — le même silence lourd de honte et de rage. Le garde-chiourme, perché à l'avant, fumait sa pipe en regardant défiler les champs d'orge brûlés par l'automne.
— Où on va ? demanda une voix éraillée.
Moreau leva les yeux. Le scarifié, celui qu'il avait croisé dans l'église, était adossé contre le montant de la charrette. Il soutint son regard sans ciller.
— Dépôt de la 33e, répondit Moreau.
— La 33e de quoi ?
— De punition. On nous enverra au boulet ou au boyau.
Le scarifié cracha entre ses dents. Il avait un visage tailladé comme une carte de bataille, la peau couturée d'une vieille balafre qui lui fendait la joue gauche jusqu'au menton.
— Moi c'est Legrand. Ancien cavalier du 4e chasseurs. Déserteur, pour être exact. Mais toi, t'es pas un déserteur.
— Comment tu sais ?
— Un déserteur, il se cache. Toi, tu t'es mis entre moi et tes hommes quand ils voulaient me trouer la peau. Un déserteur, ça fait pas ça.
Moreau ne répondit pas. Les lettres cachées dans la doublure de sa veste semblaient peser une tonne. Lettre du déserteur Legrand, lettre du faux rapport, preuves cousues dans une poche intérieure invisible.
— On m'a dit que la colonne s'apprête à marcher sur la Prusse, reprit Legrand à voix basse. Ils ont besoin d'hommes. Même des damnés comme nous. La 33e n'ira pas au peloton d'exécution tant qu'on aura des bras pour creuser des tranchées.
Trois jours de route plus tard, le dépôt de la 33e se matérialisa dans un creux de vallée, entre des collines pelées et un marais qui suait sa moisissure. Les baraquements n'étaient que des toits de planches posés sur des lits de boue. Les hommes — les damnés, comme on les appelait ici — déambulaient dans une cour de terre battue sous l'œil indifférent d'une sentinelle doublée d'un garde en armes.
Le capitaine du dépôt, un colosse nommé Bardet, accueillit le nouveau contingent avec un rictus de marchand de bestiaux.
— Sergent-Major Étienne Moreau. Condamné pour désertion. Ben mon colon, quelle grosse prise.
— Le colonel Charpentier s'est trompé, répondit Moreau sans baisser la tête.
Bardet éclata de rire, un rire énorme qui fit vibrer sa bedaine.
— Ils disent tous ça, ici. Mais tu sais quoi ? Ça m'est égal. Qu'est-ce que t'as fait — vraiment ? T'as volé la solde ? T'as tué un officier ? Tu t'es fait pincer à coucher avec la femme d'un colonel ?
— J'ai refusé d'exécuter des civils.
Le rire de Bardet mourut dans sa gorge. Il examina Moreau avec un intérêt nouveau.
— T'es de la vieille école, toi. On va voir si ça te donne du courage ou de la connerie. Tu prendras le quart des nouveaux.
— Où sont les cantonnements ?
— La baraque du fond. Tu trouveras des hommes qui t'attendent. Et fais attention à ce que tu dis — ici, le mur a des oreilles, et certaines oreilles appartiennent au colonel Charpentier.
La baraque du fond était une fosse d'ombre peuplée de rats et d'hommes. Une douzaine de visages se tournèrent quand Moreau franchit le seuil. L'odeur — sueur, crasse, désespoir — le prit à la gorge. Il chercha une place près d'un tas de paille et commença à s'asseoir quand un grand maigre aux yeux clairs l'arrêta d'un geste.
— Assieds-toi pas là. C'est la place de Roussel. Il est mort la semaine dernière, mais les puces n'ont pas encore déménagé.
Une onde de rire fatigué parcourut la baraque. Le grand maigre se présenta : Picard, ancien sergent du 12e léger, condamné pour avoir brisé une bouteille sur le crâne d'un fourrier qui le volait.
— T'es celui qui a désobéi à Charpentier, dit Picard. Ça se sait déjà. Bardet a une grande gueule, mais il sait tenir une information.
Moreau tendit l'oreille. Ces hommes savaient, ou croyaient savoir. C'était une faille.
— Et toi, Picard, qu'est-ce qu'ils t'ont mis sur le dos ?
— Refus d'obéissance dans un contexte de combat. Je dirigeais une section aux avant-postes, un lieutenant m'a ordonné de brûler une ferme occupée par des familles. J'ai dit non. Trois semaines avant mon examen de sous-lieutenant.
— On est deux.
Picard hocha la tête.
— On est une douzaine ici, Moreau. Et quand on se compare, on découvre un point commun — tous les hommes qui ont osé défier un certain colonel Charpentier dans ce régiment se retrouvent à cette même baraque. Ou au cimetière. Tu remarques le motif ?
Moreau ferma les yeux. Les mailles du filet se resserraient.
Deux semaines passèrent dans un rythme de corvées — creuser des latrines, porter des pierres, écorcher des chevaux morts pour les tanneries de campagne. Les jours raccourcissaient, la Prusse approchait, et avec elle la promesse d'une marche punitive pour laquelle le dépôt devait fournir des boyaux-creuseurs.
Un soir, Picard s'approcha de Moreau avec une gamelle de soupe claire. Il attendit que les autres se soient endormis pour parler.
— J'ai un nom pour toi, Moreau. Benoît Valois.
Le cœur de Moreau fit un bond.
— Valois ? Le sergent du 2e dragons ?
— Tu le connais ?
— On me l'a décrit. Un survivant de Colberg.
— Exact. Valois était là-bas quand Charpentier y commandait. Il était là-bas quand la colonne d'Armand a été envoyée dans ce guêpier. Lui aussi, il a essayé de monter le rapport. Lui aussi, ils l'ont mis à la retraite d'office. Mais lui, il a survécu — et il n'a pas oublié.
Moreau serra sa gamelle, les jointures blanchies.
— Où est-il ?
— Quelque part sur la route de Weimar, en train de suivre l'armée comme un charognard. Il vend des chevaux aux régiments, une couverture légale. Il a une dette envers les morts de Colberg — et il la paiera à quiconque pourra lui fournir les noms de ceux qui les ont envoyés mourir.
Moreau comprit alors. Valois était la cible, mais aussi le point d'ancrage. L'homme qui détenait les clés de la conspiration Charpentier-Lefebvre.
Mais il y avait une complication. Le soir du même jour, Bardet convoqua Moreau dans sa cabane. Autour de la table, une bouteille d'eau-de-vie et une lettre ouverte.
— J'ai des nouvelles qui vont te plaire, sergent-major, dit Bardet en versant deux verres. Lefebvre vient d'être nommé général de division. Il commande une brigade dans le corps de Bernadotte. Il marche sur Berlin.
Le monde de Moreau vacilla. Chaque échelon gravi par Lefebvre rendait la chute plus difficile. Plus impossible.
— Et ce n'est pas tout, poursuivit Bardet en lui tendant la lettre. J'ai des amis à l'état-major du prince Murat. Lefebvre a été décoré pour Colberg. La croix de la Légion d'honneur lui a été remise personnellement par l'Empereur. Il est intouchable.
Moreau prit la lettre, la lut, la relut. Les mensonges, les exagérations, les noms faux gravés dans le marbre d'une récompense.
— Tu me montres ça pourquoi, Bardet ?
Le colosse haussa ses épaules massives.
— Parce que j'aime pas les voleurs, Moreau. Même pas les voleurs décorés. Et parce que t'es pas le premier homme à finir ici à cause de cette clique. T'as l'air d'un type qui pourrait se souvenir de cette information.
Il poussa une plume et un encrier vers Moreau.
— L'armée a une chose que même les généraux ne peuvent pas arrêter, continua Bardet. La paperasse. Le ministère de la Guerre reçoit des rapports anonymes par dizaines chaque semaine. La plupart finissent au feu, mais certains tombent sur une table honnête. Une lettre anonyme au ministre, c'est pas une preuve, c'est un caillou dans la chaussure. Mais un caillou, quand on marche assez loin, ça finit par vous arrêter.
Moreau comprit le geste. Bardet lui offrait un canal, sans se mouiller lui-même. Il prit la plume, trempa la pointe dans l'encrier.
Trois lettres partirent dans la nuit, confiées à un fourrier qui devait rejoindre Weimar deux jours plus tard. Trois lettres anonymes au ministre de la Guerre, détaillant le schéma des falsifications de Lefebvre à Colberg, les disparitions suspectes des témoins, la vente des stocks régimentaires sur le marché noir, la liste des hommes qui savaient et qui avaient payé leur savoir de leur vie ou de leur liberté. L'écriture était contrefaite, le ton neutre, chaque mot choisi pour éveiller un doute sans déclencher une enquête trop directe.
En les confiant au fourrier, Moreau sentit une traction sourde dans sa poitrine. Les lettres avaient à peine quitté ses mains qu'elles semblaient intouchables, perdues dans les méandres d'un ministère qu'il ne connaissait pas.
— Maintenant, dit Picard quand Moreau revint à la baraque, on attend.
— On attend quoi ?
— Que quelqu'un rentre dans le jeu. Le problème avec ta stratégie, c'est que le ministre de la Guerre, il te répondra pas. Il te lira peut-être, même pas. Mais la personne qui t'a laissé ce médaillon — celle-là, elle saura.
Moreau glissa la main sous sa chemise. Ses doigts touchèrent le métal froid de la médaille d'argent, l'inscription gravée qu'il aurait pu lire dans le noir.
« Pour mes services rendus — L. de V. »
— Et comment sait-elle que je suis ici ? demanda Moreau.
Picard sourit, une expression sombre qui n'atteignit pas ses yeux.
— Parce que si c'est quelqu'un de l'état-major impérial qui t'a repéré, Moreau, c'est que quelqu'un de très haut t'a à l'œil depuis le début. Et à ce niveau-là, on ne laisse jamais ses pions dans le noir.
Dehors, un clairon appela le rassemblement. Les Prussiens approchaient. La 33e allait marcher.
La nuit tomba sur le dépôt, et Moreau se coucha sans dormir. Les lettres dans la doublure, le médaillon contre la poitrine, le nom de Valois dans la tête. Et quelque part devant lui, un empire et ses batailles, où un homme pouvait se racheter en mourant aussi bien qu'en tuant.
Il avait perdu son régiment, son rang, son nom. Il ne lui restait qu'un plan si ténu qu'il paraissait impossible, et une haine si dense qu'elle le maintenait debout.
Dans trois jours, ils seraient à Weimar.
Où Valois les attendait — ou attendait quelqu'un d'autre.
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