Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 12: The God of War's Eagle
La piste de Weimar se déroulait sous un ciel de cendres. Le bataillon de punition avançait en silence, cinquante hommes courbés sous le poids de leurs sacs, les chaînes des anciens prisonniers cliquetant contre les essieux des chariots de ravitaillement. Moreau marchait en tête avec Picard, les lettres de Lefebvre cousues dans la doublure de sa capote, contre sa poitrine, comme une seconde peau qu'il n'osait plus toucher.
À midi, un aide de camp du général Bennigsen contourna la colonne au galop, son cheval blanc écumant. Il jeta un parchemin au capitaine Bardet, qui le lut deux fois avant de lever les yeux vers les condamnés.
« Écoutez-moi, vermine, dit Bardet d'une voix qui ne tremblait pas. Dans trois heures, l'armée russe marche sur Friedland. Napoléon a besoin de boucherie, et vous êtes le fumier. »
On les fit former en trois pelotons. Le lieutenant qui commandait le détachement de soutien distribua des fusils aux vingt premiers rangs, des armes rouillées dont les baïonnettes branlaient dans leurs douilles. Moreau reçut le sien, vérifia la platine, cracha sur le chien pour le dégripper. Picard, à sa gauche, soupesait une hache de sapeur volée la veille à un maréchal-ferrant.
« Forlorn hope, murmura Picard. Ils nous envoient à l'abattoir pour que les beaux régiments puissent dire qu'ils ont chargé derrière nous. »
Moreau ne répondit pas. Il regardait la rivière, l'Alle, dont les eaux lourdes roulaient des branchages et des cadavres. De l'autre côté, les canons russes s'alignaient sur la crête, gueules noires braquées vers l'ouest. Le plan était simple – un plan de général paresseux, calculé pour économiser le sang des unités d'élite et dépenser celui de la lie. Les condamnés devaient traverser la rivière à gué, prendre les batteries à revers, tenir un quart d'heure. Assez pour que la Garde impériale se déploie et enfonce le centre russe. Assez pour que les hommes de la 33e section disciplinaire soient morts depuis longtemps.
Bardet les remit en marche. Le bataillon dévala la pente vers la rivière, l'eau glacée montant jusqu'aux cuisses, les fusils tenus au-dessus des têtes. Les premières volées de mitraille arrivèrent comme une pluie de fer, façonnant des trouées parmi les rangs. Moreau vit Legrand, le déserteur aux cicatrices, prendre une balle dans l'épaule et s'effondrer dans le courant sans un cri. L'eau autour de lui rougit, ses bras battirent une seconde, puis le courant l'emporta vers les roseaux.
Sur la rive opposée, la batterie russe rechargait. Moreau atteignit la terre ferme en premier, courant sous une pluie de balles de mousquet tirées depuis la redoute. Il leva son fusil, tira sans viser – un artilleur tomba derrière un affût – puis jeta l'arme vide et saisit à pleines mains le canon d'un caisson, s'en servant comme d'un levier pour escalader le remblai. Derrière lui, à sa grande surprise, des hommes suivaient. Picard, la hache haute, fendait le crâne d'un servant qui tentait de pointer un pierrier. Trois autres condamnés, des anciens soldats de ligne qui n'avaient jamais cessé de se battre, se déployèrent en tirailleurs.
La redoute était prise en quelques minutes d'un corps à corps sauvage et sans forme. Les Russes survivants reculèrent vers une seconde position, laissant leurs caissons et leurs munitions. Moreau se dressa sur le parapet de terre, ruisselant d'eau et de sang, cherchant du regard un officier ou un drapeau – quelque chose qui donnerait un sens à cette boucherie.
Et il le vit.
À quatre cents mètres, sous une forêt de baïonnettes, un régiment d'infanterie russe se reformait. Au centre, l'aigle impériale du tsar – une lourde hampe dorée, couronnée d'un aigle bicéphale en bronze, les ailes déployées contre le ciel gris. Le porte-étendard la tenait à deux mains, bouclier humain de dix soldats autour de lui.
Moreau sentit quelque chose se déverrouiller dans sa poitrine. Ce n'était pas un plan. C'était un instinct, une certitude physique qui lui tordait les tripes et lui engourdissait la peur.
Il ramassa un fusil tombé, vérifia la charge, et commença à courir.
« Moreau ! » hurla Picard derrière lui. « T'es fou ! »
Mais Moreau ne ralentit pas. En courant, il vit le champ entre lui et l'étendard se couvrir de Russes. Un officier à cheval tenta de le couper, sabre tiré. Moreau plongea sous le ventre du cheval, roula dans la boue, se releva juste à temps pour éviter le cavalier qui se retournait. Il tira – l'officier tomba sans un bruit.
Les soldats du porte-étendard l'avaient vu maintenant. Ils levèrent leurs mousquets. Une salve. Moreau sentit une brûlure à l'épaule, une autre au flanc, comme des piqûres d'abeilles. Il ne tomba pas. Il plongea dans le rang de baïonnettes les bras ouverts.
Le porte-étendard recula, hésita – un geste de trop. Moreau lui attrapa la hampe de l'aigle d'une main, et de l'autre lui planta la baïonnette de son fusil sous le menton, en remontant. L'homme tomba comme une masse. Moreau arracha l'étendard, tira le bronze vers lui, et le tint au-dessus de sa tête.
Autour de lui, le régiment russe s'arrêta. Les officiers hurlèrent, les soldats hésitèrent – la perte de l'aigle, pour une unité du tsar, était une honte pire que la défaite. Dans cette seconde d'incertitude, Moreau bondit en arrière, courut vers les lignes françaises, l'aigle dans les mains, le bois de la hampe encore chaud contre sa paume. Une balle lui arracha un lambeau de l'oreille, le sang coulant dans son cou. Il n'entendait plus rien que le battement de son propre cœur.
Picard l'attrapa à la crête de la redoute, lui assénant une claque dans le dos qui faillit le jeter à terre.
« Fils de pute, souffla Picard, les yeux écarquillés sur l'aigle. Tu l'as volé. Tu l'as volé au nez d'un régiment entier, bordel de Dieu. »
Derrière eux, le reste du bataillon disciplinaire se répandait sur la rive française. Les troupes régulières qui attendaient l'ordre d'avancer observaient la scène, bouches ouvertes, officiers ouverts tombant à cheval pour mieux voir. Quelqu'un cria le nom de Moreau. Puis un autre. Et bientôt ce fut un grondement, une clameur qui enfla jusqu'aux lignes françaises : *Moreau ! Moreau ! Le sergent-major a pris l'aigle !*
Il tomba à genoux dans la vase, l'aigle appuyée contre son épaule. Ses jambes ne le portaient plus. Des soldats inconnus l'entourèrent, le soulevèrent, le portèrent en triomphe au milieu des applaudissements et des cris. Les officiers de la Garde, gantées de blanc, restaient figés, incapables de réprimer l'adulation des hommes pour ce forçat qui venait de leur offrir une victoire parfaitement illégale et absolument spectaculaire.
Capitaine Bardet arriva au trot, le visage dur, mais quelque chose dans ses yeux plissés ressemblait à de la satisfaction. Il mit pied à terre, examina l'aigle de bronze, puis Moreau, couvert de sang et de boue.
« Sergent-major », dit-il, et le mot sonna étrangement cérémonial, comme une réconciliation. « Vous êtes relevé du bataillon de punition. Vous êtes réintégré. Par ordre du général en chef, au nom de l'Empereur. »
Moreau hocha la tête, incapable de parler. Picard le tracta à l'écart, sous un chariot, et déchira sa manche pour examiner la blessure au flanc. En baissant les yeux, Moreau vit l'aigle, près de lui, le métal frotté de sang séché. Il tendit la main et toucha l'aile de bronze.
Derrière lui, un homme en civil, coiffé d'un chapeau rond, s'approcha sans bruit. Il n'avait pas l'allure d'un soldat, mais ses yeux ne quittaient pas l'aigle.
« Beau coup, sergent-major, dit-il à voix basse. Mais je me demande ce que vont dire certains à Paris, quand ils apprendront que le héros de Friedland est un homme qu'on a condamné pour désertion. »
Il touche son chapeau et s'éloigna, disparaissant dans la foule des soldats. Moreau ne connaissait pas cet homme, mais quelque chose dans sa façon de marcher – délibérée, mesurée, comme quelqu'un qui compte ses pas – lui fit froid dans le dos.
Il regarda l'aigle. Elle était lourde, dorée et magnifique, mais pour la première fois de la journée, il se demanda si elle valait le prix qu'il venait de payer.
À l'est, au-delà du champ de bataille, il vit un groupe de cavaliers français menés par un général en grande tenue, qui le regardait à la jumelle depuis une colline lointaine. La silhouette était familière, trop familière – la large carrure, l'attitude des épaules, la façon de se tenir en selle.
Lefebvre.
Mais Lefebvre était en Silésie. À moins qu'il n'ait été rappelé pour Friedland, à moins qu'il ne vienne chercher sa part de gloire.
Moreau resserra sa main sur la hampe de l'aigle. Il n'avait plus de lettres à cacher, maintenant. Il avait une réputation. Et contre un général qui savait se servir des miroirs et des faux, une réputation était une épée bien plus dangereuse.
Il se releva, refusant l'aide de Picard, et marcha vers l'endroit où les officiers de la Garde s'assemblaient pour le saluer.
Le jeu n'était pas fini. Il ne faisait que changer de camp.
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