Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 27: The Emperor's Review
Le tonnerre des canons roulait au loin comme un orage qui n'en finirait jamais. Étienne Moreau avançait courbé sous la pluie fine qui transformait la terre russe en boue collante, chaque pas un effort. Il portait l'uniforme d'un sergent du 2e régiment de hussards, volé à un mort deux jours plus tôt, et il avait appris à marcher avec la nonchalance de ceux qui n'ont rien à craindre.
Autour de lui, le camp impérial s'étendait à perte de vue. Des feux de bivouac, des tentes grises et blanches, des chevaux attachés en longues rangées, des soldats qui riaient, qui juraient, qui polissaient leurs armes. L'odeur du pain chaud et du café se mêlait à celle du cuir mouillé et de la poudre. C'était la veille de Borodino. Demain, la Grande Armée s'ébranlerait contre les retranchements russes, et dans cette immensité de fer et de chair, un seul homme pouvait décider du destin de milliers.
Napoléon.
Moreau avait passé trois semaines à se fondre dans la masse de l'armée, remontant vers le nord par étapes, dormant dans les fossés quand il le fallait, volant des rations, échangeant son identité comme d'autres changeaient de chemise. Il avait laissé derrière lui le cahier de Duval, confié à un prêtre à Smolensk, ne gardant avec lui que le texte du Psaume 23, mémorisé dans sa tête comme un talisman.
Ce matin, il avait appris que l'Empereur passait les troupes en revue devant le grand quartier général, près du village de Borodino. Les officiers supérieurs y présenteraient leurs recommandations de promotions et de citations. Si Moreau pouvait s'approcher assez près, s'il pouvait crier assez fort pour être entendu…
Il poussa plus loin dans le camp, les jambes lourdes, la gorge sèche. Une batterie d'artillerie alignait ses pièces devant un bosquet de bouleaux ; plus loin, des lanciers polonais faisaient défiler leurs montures. Il croisait des visages fatigués, des regards de soldats qui savaient que beaucoup d'entre eux ne verraient pas le lendemain soir.
« Hé, toi ! »
Moreau se figea. Un adjudant en manteau gris s'approchait, une feuille de papier à la main.
« Le général Daru veut un comptage des chevaux du 4e escadron de hussards. T'as une plume ?
— Je suis du 2e, répondit Moreau, le cœur battant.
— Je m'en fous. Le général a besoin de monde. Prends celle-là. » L'adjudant lui fourra le papier dans les mains et disparut dans la foule sans attendre de réponse.
Moreau déglutit. Il tenait un ordre officiel. Une chance. Il savait que les officiers d'état-major se rassemblaient près de la tente impériale pour la revue des états. Il se mit en marche vers l'est, le papier comme un sésame.
La tente de l'Empereur se dressait sur une éminence, ses toiles blanchâtres visibles de loin. Devant elle, un arpent de terre battue avait été aménagé en esplanade où les régiments défilaient en ordre de bataille. Les généraux s'y tenaient en groupe, les uniformes chamarrés d'or, les chapeaux à plumes, les visages tendus par l'attente.
Moreau s'approcha, haletant. Il était encore à trente mètres du premier rang de gardes quand une voix familière le fit se retourner.
« Moreau ? »
Le monde s'arrêta.
Le lieutenant Auguste Lefebvre, neveu du général, se tenait à dix pas de lui, sa moustache blonde hérissée de surprise. Sa main droite retroussait déjà la manche de sa veste pour atteindre la garde de son sabre.
« Vous n'êtes pas censé être ici. Mon oncle avait raison. Vous êtes un foutu déserteur.
— Auguste, écoute-moi. Ton oncle est un menteur et un traître. » Moreau parlait vite, les mots se bousculant. « Il a vendu des informations à l'ennemi. Il a tué un lieutenant. J'ai des preuves — des preuves que je peux apporter à l'Empereur. Mais il faut que tu me laisses passer.
— Toi et tes preuves, cracha Auguste en tirant son sabre. Tu vas payer pour ce que tu as fait à la réputation de notre famille.
Le bruit attira l'attention. Deux gendarmes à cheval se rapprochèrent, alertés par le mouvement. Moreau recula d'un pas, les mains levées.
« L'Empereur est à vingt mètres, Auguste. Tu veux qu'il voie un officier français sabrer un sergent sans procédure ? Laisse-moi parler à ses aides de camp. Je t'en prie.
— Tais-toi !
Auguste fit un pas en avant, la pointe de son sabre pointée vers la gorge de Moreau. Les gendarmes étaient maintenant à quelques mètres, leurs chevaux frémissant.
« Qu'est-ce qui se passe ici ? » demanda l'un d'eux d'une voix lourde.
— Ce soldat est un déserteur recherché par le général Lefebvre, dit Auguste sans quitter Moreau des yeux. Je l'ai reconnu. Il doit être arrêté.
— C'est faux, dit Moreau. Je suis venu voir l'Empereur avec des informations cruciales. Ce lieutenant est le neveu d'un homme qui cherche à me faire taire.
Les gendarmes échangèrent un regard. L'un d'eux — un vieux briscard aux moustaches grises — descendit de cheval et se planta devant Moreau.
« Le lieutenant a un grade. Toi, t'es un sergent. Ça me suffit. Bouge pas. »
En une minute, Moreau fut désarmé, ses poignets liés dans le dos avec une corde de chanvre. Il vit le regard triomphant d'Auguste, qui murmura quelques mots à l'oreille du gendarme. Mais ce qui fit le plus mal à Moreau, ce fut le mouvement qu'il aperçut du coin de l'œil : à l'autre bout de l'esplanade, Napoléon était sorti de sa tente.
L'Empereur était là, de loin trop petit pour être distingué dans le détail, mais sa silhouette était reconnaissable entre toutes : le ventre rond, le petit chapeau noir, les mains jointes dans le dos. Il marchait entre les généraux, écoutant leurs rapports, hochant la tête, et Moreau était attaché, impuissant, à vingt mètres de la seule personne qui pouvait encore sauver sa carrière — et sa vie.
« Emmenez-le », dit Auguste aux gendarmes.
Ils le traînèrent à travers le camp, loin de la tente impériale, vers une rangée de tentes basses où l'on gardait les prisonniers. On le jeta à l'intérieur d'une toile humide qui sentait la paille pourrie et le sang séché. Ses liens furent resserrés autour d'un piquet de tente, et la toile se rabattit sur lui, le plongeant dans une obscurité presque complète.
À travers le tissu, il pouvait entendre les bruits du camp — les ordres, les hennissements, l'incessant murmure des hommes qui se préparaient à tuer et à mourir. Et au loin, la voix proclamant peut-être des promotions, des honneurs, des grades gagnés au prix du sang versé.
Le colonel Moreau — l'officier qu'il aurait dû être depuis Elchingen — allait devoir trouver un autre chemin vers l'Empereur. Le dernier chemin qui lui restait, peut-être. Sa main gauche, libre, toucha le vieux garde-temps en argent qui pesait dans sa poche. Il l'avait gardé malgré l'ordre de Lefebvre de le jeter — un souvenir d'un officier mort à Ulm, qu'il avait promis de rendre à sa veuve. Ce soir, il n'avait que cela : un morceau de métal froid et une page de psaume en tête.
La toile de la tente s'écarta une seconde. Une femme âgée, le visage raviné par les années, le crâne couvert d'un fichu gris, entra avec une écuelle d'eau.
« Le lieutenant a dit que tu ne devais pas mourir de soif, murmura-t-elle en le dévisageant avec une intensité étrange. Pas encore.
— Merci, dit Moreau en buvant.
Elle resta, immobile, à le regarder. Ses yeux étaient d'un bleu pâle, presque translucide, et ils semblaient chercher quelque chose sur son visage.
« Qu'est-ce que tu fixes ? demanda-t-il, agacé.
— Ta montre. La vois-tu, elle qui dépasse de ta poche ?
Moreau regarda vers sa jambe. Le garde-temps argenté, effectivement, était resté partiellement visible.
« Oui. Elle m'appartenait à un autre homme. Il est mort.
— Un homme mort à Ulm, il y a un an ? demanda-t-elle, sa voix s'étant réduite à un filet.
Moreau cessa de boire. Il la regarda, vraiment, pour la première fois.
« Un officier, oui. Un major.
La vieille femme se rapprocha, ses doigts noueux se tendant vers la montre. Elle la toucha comme on touche un reliquaire, et ses lèvres esquissèrent un sourire qui découvrit des dents brunes.
« Dans cette montre, il y a un ressort secret. Sous le cadran. Mon frère me l'avait dit — il l'avait fait fabriquer pour cacher ce qu'il ne voulait pas qu'on voie. Il y a vingt ans, il avait confié à une femme un gage qu'elle lui avait donné. Il y a mis le serment de celui qui la lui avait donnée.
Moreau sentit le sol se dérober sous lui.
« Comment connaissez-vous cette montre ?
— Parce que je suis la sœur de ce major. Et parce que cette montre contient ce qui peut détruire ton général Lefebvre pour toujours. » Elle releva la tête, ses yeux brillants d'une lueur nouvelle. « Si tu le veux encore, soldat, écoute-moi bien. J'ai attendu une décennie pour que quelqu'un trouve cette montre et ose l'ouvrir. Il semble que tu sois cet homme. »
Elle sortit de la tente avant qu'il ne puisse répondre. Dehors, le crépuscule tombait sur Borodino, et le silence des hommes avant la bataille ne ressemblait à rien d'autre qu'à un autre champ de bataille, déjà gagné sur la peur.
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