Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 26: Aftermath of the Revelation
La lumière du matin filtrait à travers les planches disjointes de la chapelle abandonnée, traçant des raies pâles dans la poussière. Moreau cligna des yeux, le sang séché collant ses paupières. Ses poignets hurlaient contre les cordes qui le liaient à la chaise de bois, et chaque inspiration lui rappelait les côtes brisées par les bottes de Lefebvre.
Le général se tenait à trois pas, essuyant nonchalamment ses doigts ensanglantés sur un mouchoir brodé à ses initiales.
— Tu es plus tenace que je ne l'aurais cru, Moreau. Mais la tenacité n'est qu'une forme d'orgueil mal placé.
Moreau cracha un filet de sang sur le sol de pierre.
— L'orgueil, c'est celui d'un homme qui envoie ses soldats mourir pour couvrir ses vols.
Lefebvre sourit, un pli froid aux lèvres.
— Tu parles encore. Bien. Alors dis-moi ce que tu as copié du registre.
— Rien.
— Mensonge.
— Vérifie toi-même. Tu ne trouveras rien.
Lefebvre fit un pas, puis s'arrêta. Quelque chose dans le silence de Moreau semblait l'intriguer plus que ses paroles.
— Tu as raison, dit-il enfin. Nous allons vérifier.
Il se tourna vers le capitaine qui gardait la porte.
— Préparez l'autre. La rousse. Qu'on lui montre ce qui arrive aux amis de Moreau.
Moreau sentit son estomac se nouer. Duval. Ils avaient Duval.
— Il ne sait rien, dit-il, la voix rauque.
— Peut-être. Mais il saura souffrir. Et toi, tu sauras regarder.
Deux soldats saisirent Moreau et le traînèrent vers la porte. Dehors, le soleil de Castille frappait fort, et le paysage desséché vibrait de chaleur. Ils le menèrent vers une cour intérieure où un poteau d'exécution avait été dressé. Duval était là, agenouillé, les mains liées dans le dos, le visage tuméfié mais les yeux toujours vifs.
— Moreau ! cria-t-il. Ne dis rien. Il bluffe.
Lefebvre leva la main. Un sergent arma son mousquet.
— Dernière chance, Moreau. Où est la preuve ?
Moreau regarda Duval. Le capitaine hocha lentement la tête. Un adieu.
Puis, au loin, une détonation sèche. Puis une autre. Les soldats français se figèrent, tournant la tête vers la colline. Un officier arriva au galop, le cheval écumant d'effort.
— Mon général ! Les guérilleros ! Ils attaquent le convoi de ravitaillement à l'est. Et un autre groupe attaque nos avant-postes au sud. On est encerclés !
Lefebvre jura entre ses dents.
— Combien sont-ils ?
— Impossible à dire. Plusieurs centaines. Ils crient vengeance pour quelque chose...
Une fusillade éclata soudain à moins de cent mètres. Des balles sifflèrent au-dessus de leurs têtes. Les soldats s'éparpillèrent, cherchant un abri. Dans la confusion, le sergent qui tenait Moreau lâcha prise pour armer son arme.
Moreau n'attendit pas. Il se jeta de côté, roulant vers la base du mur où gisait un couteau oublié. Ses doigts ensanglantés le trouvèrent, tranchèrent les cordes en deux mouvements précis. Se relevant d'un bond, il fonça vers Duval.
Trois balles claquèrent contre les pierres autour de lui. Il plongea, roula, atteignit le capitaine et coupa ses liens d'un geste sec.
— Cours !
Duval se releva, chancelant, et les deux hommes traversèrent la cour sous une pluie de balles françaises et espagnoles confondues. Un cheval sans cavalier passa au galop. Moreau le saisit par la crinière, projeta Duval en selle, puis sauta derrière lui.
Une balle frappa le postérieur de l'animal, qui rua et partit ventre à terre vers la brèche du mur. Derrière eux, Lefebvre hurlait des ordres que le vent dispersait.
Ils galopèrent à travers le champ de bataille improvisé. La fusillade était partout. Des paysans en armes, hurlant la vengeance, surgissaient de chaque ravin. Les soldats de Lefebvre étaient en ligne, tirant dans toutes les directions. Un monde de poudre et de vacarme.
Ils franchirent un ruisseau, puis un bois d'oliviers, et bientôt le tumulte s'estompa derrière eux. Moreau ralentit le cheval, les flancs de l'animal soufflant comme un soufflet de forge. Plus loin, il mit pied à terre, entraînant Duval à l'ombre d'un rocher.
— Tu es en état de marcher ?
— Je marcherai sur les mains s'il le faut.
Moreau déchira un morceau de sa manche pour bander une blessure au bras de Duval.
— Écoute. Lefebvre fera passer cela pour une désertion. Dans quelques heures, je serai officiellement un traître, avec un prix sur ma tête.
— Et moi ?
— Toi, tu retournes dans l'armée. Tu es sous Ney. Tu dis que tu t'es évadé seul.
— Et toi, Moreau ? Tu vas où ?
Moreau regarda vers l'est, là où la poussière du champ de bataille se dissolvait dans la chaleur.
— À l'armée principale.
Duval fronça les sourcils.
— L'armée de Napoléon ? Elle est à des semaines de marche, en direction de la Russie.
— Justement. C'est là que tout se jouera. Lefebvre ne peut pas falsifier l'histoire tout seul. Quelqu'un de haut placé l'aide. Et même si Lannes pense me tenir en laisse, je ne peux pas compter sur lui. Le seul homme capable de trancher définitivement, c'est l'Empereur.
— Et tu vas te présenter devant lui ? Sans preuve ? Sans papier ?
— Je vais trouver la preuve. La note marginale que tu as découverte — « la mort ne se paie qu'une fois » — nous n'avons pas fini de la déchiffrer. Elle est la clé.
— Mais le texte du Psaume a été brûlé, dit Duval. Lefebvre l'a détruit devant nous.
Moreau sortit de sa botte un petit carnet de cuir froissé.
— Je l'ai recopié pendant que nous étions en route vers Salamanca. Chaque mot, chaque annotation. Lefebvre a détruit l'original, mais pas ma mémoire.
Duval saisit le carnet, le parcourut rapidement, et un mince sourire traversa son visage ensanglanté.
— Tu es bien pire qu'un officier, Moreau. Tu es un archiviste.
— J'étais un sergent. On apprend à tout noter, car les officiers oublient tout.
Ils passèrent l'après-midi à marcher vers le nord-est, évitant les routes, suivant les ravins et les crêtes. Le cheval, épuisé, les porta à tour de rôle jusqu'à la tombée de la nuit. À la nuit tombée, ils trouvèrent refuge dans une grotte peu profonde.
— Demain, dit Moreau, je te laisse. Tu rejoins l'armée de Ney, tu gardes le silence. Pendant ce temps, je traverse les lignes espagnoles et je remonte vers le nord. Il faut que je rejoigne la Grande Armée avant qu'elle ne s'enfonce trop profondément en Russie.
— Et si Lefebvre arrive avant toi ? Il a des relations partout. Il pourrait te faire arrêter à chaque poste de contrôle.
— C'est là que je compte sur mon visage.
Duval leva un sourcil.
— Ton visage ?
Moreau — sans être vu des hommes de Lefebvre après sa mort présumée en prison — Moreau, le disparu, le réputé mort, avait circulé dans les camps. Pendant tout le trajet de la France à l'Espagne, les soldats qui l'avaient croisé pensaient voir un fantôme.
— Personne ne me cherche en tant que Moreau, dit-il. Tout le monde me cherche en tant que déserteur nommé Moreau. Or, Moreau est mort à Paris, selon Lefebvre. L'homme qu'ils traquent en Espagne est un imposteur qui a usurpé le nom d'un mort.
— Et tu vas simplement passer pour un autre.
— J'ai servi dans six régiments. Je connais les mots de passe, les cris de ralliement, la façon exacte de saluer chaque grade. Je peux être n'importe qui, Duval. C'est la compétence de ceux qui ne sont jamais promus : ils savent servir les autres.
Duval le regarda longtemps, puis hocha lentement la tête.
— Tu es le seul homme que j'aie rencontré qui considère son talent à être servi comme une arme.
— C'est la plus sûre.
La nuit les enveloppa. Le vent de Castille soufflait froid entre les rochers. Moreau ne dormait pas. Il pensait à la lettre codée, à la note marginale, au nom sous la lettre « A » qui n'était peut-être pas un nom mais une adresse, une date, un lieu.
« La mort ne se paie qu'une fois. »
Il murmura la phrase à lui-même. Puis il repensa au lieutenant Armand, dont le cadavre avait été montré comme un trophée. Lefebvre avait tué pour cacher quelque chose. Quelque chose de plus vaste qu'une simple extorsion. La mort d'un émissaire de paix. La vente de documents. Un réseau qui traversait l'Europe entière.
Et moi, je ne suis qu'un sergent-major avec un carnet volé et une blessure qui me brûle les côtes.
Il sourit dans le noir. C'était une pensée qu'il n'aurait jamais eue avant toutes ces années. Avant que le courage sans stratégie ne suffise plus. Maintenant, il ne restait plus que la stratégie. Le courage, il l'avait laissé en Espagne, avec le corps de Renaud, avec celui d'Armand, avec tous ceux que la trahison avait pris.
Demain, il serait quelqu'un d'autre. Et l'autre, il ne s'appelait plus Moreau.
Il se laissa bercer par le vent, les yeux grands ouverts, et patienta jusqu'à l'aube.
À l'est, vers la Russie, Napoléon rassemblait ses armées. Quelque part dans cette masse de centaines de milliers d'hommes, se trouvait la réponse que Moreau cherchait. Et Lefebvre, sans doute, y avait déjà envoyé des messagers.
Deux hommes couraient vers les mêmes portes. Mais un seul arriverait avec la vérité.
Moreau se leva, aida Duval à gagner une position sur la route du nord-est, puis bifurqua seul dans l'obscurité.
Au-dessus de lui, les étoiles de la Russie gagnaient lentement le ciel.
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