Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 29: The Final Evidence
L’aube rampait sous la toile de la tente lorsque la vieille femme parla enfin. Elle tenait la montre d’argent entre ses doigts noueux comme si elle eût tenu le cœur d’un ennemi.
— Vous croyez que je vous ai suivi par hasard, caporal ? Non. Je vous ai vu tomber avec cette montre à la main. Mon frère était major au 9e hussards. Il est mort à Ulm, et son cadavre n’avait plus de montre. Lefebvre la portait le lendemain.
Moreau, les poignets liés derrière le dos, la fixa.
— Vous êtes autrichienne. Vous espionnez pour votre empereur.
— J’espionne pour moi-même, dit-elle. Mon frère n’est pas mort à Ulm. Il est mort dans une fosse, trois jours après la bataille, parce qu’il avait surpris Lefebvre en train de réécrire les rapports de charge. Il savait que les soldats morts étaient plus nombreux que ce que Lefebvre déclarait. Il l’a écrit.
Elle fit pivoter le boîtier de la montre. Un minuscule cran s’ouvrit sous son ongle. Moreau retint son souffle.
— Lefebvre a gardé cette montre parce qu’elle contenait la seule preuve qu’il n’a jamais pu détruire. Il ne savait pas comment l’ouvrir.
Elle en tira un morceau de papier si fin qu’il semblait avoir été pelé d’une aile de papillon. Elle le déplia avec des gestes de chirurgien. C’était une lettre, écrite d’une main tremblante, datée du 13 octobre 1805.
— Lisez-vous l’allemand, caporal ?
— Assez.
Elle lui tendit le papier. Il lut à voix basse, traduisant pour lui-même : *“Mon général, je refuse de signer les rapports falsifiés. Les pertes du 9e hussards sont de deux cent quatorze morts, non de quatre-vingt-sept. Si ma signature apparaît sur votre document, ce sera un faux. Je le jure sur l’honneur de mon régiment. Si je disparais, cherchez cette montre. Elle sera entre les mains d’un homme qui vous ressemble, car vous la volerez comme vous avez volé nos vies.”*
— Signé ? demanda-t-il.
— Le nom de mon frère. Et le cachet du 9e hussards.
Moreau releva les yeux. Dehors, des ordres claquaient. L’armée s’éveillait autour de Borodino. Il était prisonnier dans une tente de ravitaillement, sous la garde de deux grenadiers qui lui tournaient le dos.
— Je dois faire parvenir cette preuve à l’Empereur, dit-il. Ou au moins à Berthier.
La vieille femme sourit. C’était un sourire sans chaleur.
— Ce que vous devez, caporal, c’est survivre jusqu’à ce soir. Le neveu de Lefebvre a envoyé un mot à son oncle. Vous avez deux, peut-être trois heures avant qu’un peloton ne vienne vous chercher.
— Vous avez un plan.
— J’ai un neveu qui travaille comme secrétaire adjoint dans le bureau du maréchal Berthier. Il est pauvre. Il est ambitieux. Et il n’aime pas Lefebvre, qui a fait fusiller son cousin pour désertion, alors que le cousin portait un ordre signé par Berthier lui-même.
Moreau la regarda.
— Quatre cents francs, dit-il. Et une lettre de recommandation signée par un officier supérieur qui prouvera que je suis bien le brave soldat que mes galons annoncent. C’est ce qu’il demandera.
— Je n’ai pas quatre cents francs.
La vieille femme hocha la tête.
— J’ai la montre. Et j’ai le contenu de la montre. Mais vous avez quelque chose que je n’ai pas : la preuve que Lefebvre a détruit les ordres de Berthier à Villafranca. Le maréchal déteste qu’on touche à ses ordres. Il en fait une affaire personnelle.
Elle sortit une petite bourse de sa manche.
— Trois cents francs. Et la promesse que vous parlerez de mon neveu à Berthier en personne.
— Si je parle à Berthier, c’est pour le faire agir, pas pour faire des recommandations.
— Dites-lui que son secrétaire adjoint a gardé le bureau ouvert pendant la bataille pour copier les dépêches. Il suffit de le dire. Le reste, le maréchal le fera de lui-même.
Moreau réfléchit. Il n’avait pas le luxe du doute.
— Les gardes ?
La vieille femme se leva avec une lenteur de douleur feinte. Elle se dirigea vers l’entrée de la tente, se pencha vers le plus jeune des grenadiers, et dit quelque chose à voix basse. L’homme rit, lui glissa une pièce, et la regarda s’éloigner. Elle revint une minute plus tard avec un gobelet de vin qu’elle tendit au second garde. Le vin était épais, sucré, et le garde le but d’un trait. Trente secondes plus tard, il s’adossa à la toile, ronflant. Le jeune grenadier regarda son compagnon, haussa les épaules, puis la vieille femme lui fit signe d’approcher.
— Ton tour, murmura-t-elle. Il est doux.
Le garçon but. Il tomba presque aussitôt.
— Du laudanum, dit-elle. Ils s’éveilleront dans deux heures et se souviendront d’une nuit d’ivresse. Allez.
Moreau défit ses liens d’un coup sec — il avait travaillé le nœud contre le poteau de la tente pendant qu’elle parlait. Il saisit le paquet qu’elle lui tendait : la montre, la lettre, et une copie propre des rapports falsifiés qu’il avait recopiés de mémoire sur le papier qu’elle lui fournit.
— Je trouve le bureau de Berthier.
— Il est à l’est, sous le grand orme, à côté du parc d’artillerie de la Garde. Le secrétaire s’appelle Fontaine. Ne le manquez pas.
Moreau passa la tête hors de la tente. Le camp s’agitait dans la grisaille du matin. La bataille était proche. On pouvait l’entendre rouler à l’horizon comme un orage.
Il se glissa entre les tentes, le paquet contre la poitrine. Il fallut quarante minutes pour traverser le camp sans se faire interpeller. Son uniforme de caporal ne soulevait aucun regard. À la tente de Berthier, un jeune officier maigre, plié sur des papiers, leva la tête.
— Fontaine ?
L’homme cligna des yeux.
— Qui demande ?
Moreau posa le paquet sur la table.
— Ceci doit être remis au maréchal. Personnellement. Aujourd’hui.
Fontaine regarda le paquet, puis Moreau, puis le paquet.
— Vous êtes le cavalier dont tout le monde parle ? Celui que le général Lefebvre cherche ?
— Ce général-là me cherche, oui. Et ce paquet-là le fera arrêter.
Fontaine souleva le rabat.
— C’est à propos d’une falsification de rapports de bataille ?
— C’est à propos de meurtre, de trahison, et d’une mort à Ulm que l’Empereur n’a jamais connue.
Fontaine se mordit la lèvre. Il prit le paquet.
— Le maréchal est en conférence avec l’Empereur. Il ne sera pas libre avant la fin de la journée. La bataille commence dans trois heures.
— Alors donnez-le-lui avant la bataille. Ou pendant. Mais donnez-le-lui.
Fontaine hocha la tête, puis il glissa le paquet sous une pile de rapports.
— Je le ferai. Mais que Dieu vous garde, car si le général Lefebvre apprend que vous avez touché ce bureau, vous serez mort avant que le papier n’atteigne Berthier.
Moreau s’en alla. Il trouva un creux derrière une batterie d’artillerie, s’y coucha, et attendit. Il n’avait pas mangé depuis deux jours. Il n’avait pas dormi depuis trois.
Il attendit.
La bataille de Borodino éclata à six heures du matin dans un tonnerre de canonnade qui ne cessa plus. La terre trembla sous lui toute la journée. Des vagues d’infanterie déferlèrent, se brisèrent, refluèrent. La fumée piquait ses yeux. À midi, il vit passer Lefebvre à cheval, suivi de son état-major, la figure tendue, cherchant visiblement quelque chose — ou quelqu’un.
À trois heures de l’après-midi, Fontaine surgit entre deux caissons de munitions, livide.
— Le maréchal Berthier a lu votre paquet. Il était à côté de l’Empereur lorsqu’il a vu les rapports falsifiés. Il a ri. Il a dit : « Encore un fou qui accuse un brave. »
Moreau sentit son estomac se nouer.
— Mais ensuite, continua Fontaine, il a vu la montre. Il l’a prise. Il a trouvé le cran. Il a lu la lettre. Et son visage a changé.
Fontaine baissa la voix.
— L’Empereur a ordonné qu’un tribunal militaire secret soit convoqué. Demain matin. À l’aube, dans la tente du quartier général. Vous êtes attendu.
Moreau ferma les yeux.
— Lefebvre est au courant ?
— Pas encore. Mais il le sera. Quelqu’un le lui dira. Ils ne peuvent pas tenir un tribunal secret dans un camp de cent mille hommes sans que les murs des tentes aient des oreilles.
Fontaine se pencha.
— Vous avez une nuit, caporal. Si Lefebvre apprend la nouvelle avant l’aube, il aura le temps de faire disparaître des témoins. Ou de vous faire disparaître, vous.
Il lui glissa un petit pistolet de poche.
— J’ai fait ce que j’ai pu. Que Dieu vous garde.
Fontaine disparut dans la fumée. Moreau regarda le pistolet dans sa main. Il n’avait qu’une nuit. Et il savait que Lefebvre avait trois jours d’avance, un neveu dans la garde, et une armée entière entre lui et la vérité.
Il se leva. Il avait une seule carte à jouer, et elle était toute simple.
Il se rendit à la tente du général Lefebvre. Lui-même. Avant que le général ne vienne le chercher.
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