Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 36: The Final Homecoming
La nuit sentait la neige et le sang. Moreau avançait à travers la boue gelée de la Berezina, son épaule bandée sous son manteau raidissait déjà par le gel. Autour de lui, les fantômes de la Grande Armée — des hommes sans chevaux, sans fusils, sans espoir — traversaient le pont de fortune dans un chaos silencieux.
Un cri de Cosaque déchira le vacarme, suivi d'une rafale de carabines. La colonne se disloqua. Des soldats jetèrent leurs armes pour courir plus vite. Moreau tira son sabre, coucha un Cosaque qui chargeait un traînard, puis chercha Davout du regard. La fumée des incendies voilait tout.
C'est là qu'il le vit.
Au milieu des fuyards, plus loin sur la rive, un homme se battait seul contre trois cavaliers. Il n'avait ni manteau, ni shako, seulement une capote sale de troufion et un sabre de cavalerie légère. Sa silhouette était penchée, amaigrie, mais son geste de parade était trop précis, trop économe pour un soldat du rang.
Moreau reconnut la main avant le visage.
Il parcourut les trente mètres qui le séparaient de la mêlée comme si la glace brûlait sous ses bottes. Le premier Cosaque tomba, la gorge ouverte. Le deuxième recula, chercha une meilleure position. Le vieil homme — car il était vieux maintenant, usé, dévoré — pivota pour faire face au troisième.
Ce fut ce mouvement de torsion qui le perdit. Son pied glissa sur une plaque de glace, il s'agenouilla, et la lance du Cosaque s'enfonça sous sa cage thoracique, ressortit dans son dos, emportant un lambeau de capote et des fragments d'os.
Le Cosaque retira sa lance, laissa sa victime s'effondrer, puis s'éloigna vers le pont, cherchant d'autres proies.
Moreau courut jusqu'à l'homme étendu sur le dos, les yeux ouverts vers le ciel gris. La neige tombait en rafales fines, se posant sur ses paupières sans qu'il cligne.
Lefebvre.
Son visage avait perdu toute l'arrogance des années de pouvoir. La peau collée aux os, la moustache grise et sale, les mains qui avaient signé des condamnations, des promotions, des mensonges — ces mains tremblaient maintenant comme des feuilles mortes.
Moreau s'agenouilla près de lui, son sabre pointé vers la direction des Cosaques. Il aurait pu partir. Laisser la glace et les corbeaux finir le travail. Personne ne saurait jamais.
Lefebvre le reconnut. Ses lèvres remuèrent sans émettre de son. Il toussa, un sang noir coula au coin de sa bouche.
« Moreau… » Le souffle était rauque, entrecoupé. « Tu… tu as l'air d'un officier. »
Moreau ne répondit pas. Il regarda l'homme qui avait envoyé Renaud à la mort, qui avait brisé la veuve Valois, qui avait repeint ses défaites en victoires. Là, dans la boue de la Berezina, il n'était plus rien — un détenu évadé pendant le chaos de la retraite, réduit à combattre comme un soldat de deuxième classe pour expier une sentence qu'il n'avait jamais vue.
« J'ai su pour l'affaire de la montre, » murmura Lefebvre, les yeux perdus dans le souvenir. « Le rapport de la prison… on l'a trouvé après ton départ. Mais pas en temps utile. Jamais en temps utile, car tu as eu plus de chance que moi. »
Moreau serra la poignée de son sabre. Un Cosaque isolé s'approchait à vingt mètres, se ravisa, disparut dans la brume.
« Armand Valois, » dit Moreau d'une voix basse. « C'est toi qui as donné l'ordre. »
Le silence fut long. La neige s'épaississait. Les ponts derrière eux craquaient sous le poids des fuyards, et quelque part, un cheval blessé hennissait à l'agonie. Lefebvre ferma les yeux. Son souffle devint plus court.
« Il avait trouvé les registres, » dit-il enfin, chaque mot arraché à ses poumons perforés. « Les rapports falsifiés pour Austerlitz… il avait tout compris. Si son rapport avait atteint l'état-major, j'étais fini. J'ai utilisé l'attaque autrichienne… j'ai fait en sorte que sa section soit exposée, seul, sans soutien… »
Sa voix s'étrangla. Une convulsion le secoua.
« Combien ? » demanda Moreau.
« Combien quoi ? »
« De morts. À cause de tes rapports. » Le chapitre était ouvert, il fallait le fermer proprement.
Lefebvre éclata d'un rire sanglant qui lui arracha une plainte. « Des milliers, Moreau. Des milliers. Des hommes qui sont morts parce que j'avais besoin d'un tableau de chasse pour plaire au Maréchal. Des batailles que je n'ai jamais livrées, des victoires inventées, des généraux que j'ai fait punir pour des fautes qu'ils n'avaient jamais commises… »
Il chercha la manche de Moreau, agrippa le drap mouillé de neige.
« Et pour rien, » cracha-t-il, une rage soudaine ramenant brièvement l'étincelle de l'ancien temps. « Regarde-moi. Je meurs sous les coups de Cosaques, méprisé de tous, sans un nom, sans une croix, sans une tombe honorable. Je meurs comme un déserteur, comme un chien. »
Il toussa encore, plus faiblement. Ses doigts lâchèrent le drap.
« Tu es libre, maintenant, » dit Moreau.
Ce n'était pas une consolation. C'était un constat.
Lefebvre le dévisagea. Ses yeux, dans la dernière lumière, n'étaient plus ceux d'un accusé, mais ceux d'un homme qui regardait enfin sa propre charogne s'étaler devant lui.
« J'ai signé ma propre sentence, » murmura-t-il d'une voix presque imperceptible. « Toutes ces années, je croyais fabriquer des rapports. Je fabriquais ma corde. »
Son corps se détendit lentement. Un dernier souffle s'échappa de ses lèvres, la neige se posa sur ses yeux grands ouverts, et le silence revint, seulement troublé par le vent qui faisait grincer les glaces de la rivière.
Moreau resta un long moment agenouillé. Il ne pria pas. Il ne haussa pas. Il pensa à Renaud, mort sans savoir pourquoi. À la veuve Valois, assise dans sa cuisine froide avec une lettre jaunie. Aux milliers d'anonymes dont les noms étaient couchés dans les registres de Lefebvre, et qui n'avaient pas eu cette chance — celle d'avoir un homme agenouillé pour les regarder mourir.
Il se releva lentement, les genoux raides. Avec le bout de son sabre, il ramena un pan de la capote de Lefebvre pour couvrir son visage. Pas pour le repos de l'âme. Pour que les corbeaux attendent.
Au loin, Davout l'appelait. La colonne reprenait sa marche sur l'autre rive.
Moreau fit demi-tour et s'éloigna sans une seconde pensée pour ce qui demeurait derrière lui. La neige effacerait bientôt la trace du corps.
Un homme mort de plus dans une retraite de mille morts.
Mais au moins, pensa-t-il en enfonçant ses doigts dans son manteau, là où son épaule blessée battait sourdement, quelque chose était terminé. Pas la guerre. Pas l'hiver. Pas la souffrance.
Mais la partie de lui qui devait savoir.
Il pressa le pas pour rattraper son unité, la Berezina derrière lui, l'inconnu devant.
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