Le Gambit de l'Officier
Lire le chapitre 35: The Moscow Retreat
La neige tombait sur la colonne comme un linceul vivant, et chaque flocon semblait arraché à la chair des hommes qui marchaient devant moi. Nous étions sortis de Moscou cinq jours plus tôt, l’armée entière — ou ce qu’il en restait — traînant ses canons, ses blessés et ses illusions dans la plaine blanche. Je tenais mon cheval d’une main engourdie, l’autre pressant la plaie à mon flanc qui n’avait pas cessé de suinter depuis Borodino.
Derrière moi, cent vingt cavaliers du 9e régiment de hussards — les rescapés de ma vieille unité, mêlés à ceux de Davout — marchaient tête baissée, leurs chevaux amaigris soufflant des nuages de fumée dans l’air gelé. Le lieutenant Decazes, qui chevauchait à mon côté, me jeta un regard sombre.
« Le maréchal a donné l’ordre de brûler les affûts à la tombée de la nuit, dit-il à voix basse. Ils disent que les chevaux ne pourront pas tirer les canons au-delà de la semaine. »
Je hochai la tête sans répondre. Davout m’avait donné la responsabilité de rallier ces hommes, confiant que mon expérience de sous-officier pourrait maintenir la discipline là où les lieutenants fraîchement promus n’avaient que leur enthousiasme — et leur peur. Depuis trois jours, je comptais les pertes silencieuses : hommes qui s’asseyait au bord du chemin et qu’on ne revoyait plus, chevaux abattus pour la viande, chariots abandonnés quand les roues se brisaient dans les ornières gelées.
C’est au milieu de cette agonie que je vis le premier signe. Une estafette à cheval remontait la colonne, zigzaguant entre les fantassins qui s’écartaient à peine pour la laisser passer. Quand elle parvint à notre hauteur, mon sang se glaça : elle portait la cocarde du quartier-général de Berthier.
« Lieutenant Moreau ? » cria-t-elle, le visage rouge de froid.
Je m’avançai. « Je suis Moreau. »
Elle dégrafa sa sacoche et m’tendit un pli cacheté à la cire noire. Je le brisai dans mes doigts gelés, écartant à peine le papier pour lire l’écriture fine de Berthier lui-même.
Puis je relus, plus lentement.
« Decazes, dis-je en repliant la lettre, j’ai besoin de toi. Et de trois hommes sûrs. »
Le lieutenant fronça les sourcils, son souffle créant un nuage autour de son visage. « Pour quoi faire ? »
« La lettre que j’attendais. L’officier du quartier-général qui a écrit au maire du village d’Armand Valois — le général Berthier a fait vérifier son écriture contre les registres. Il s’appelle Gosselin. Le capitaine Gosselin, adjoint à l’intendance. » Je marquai une pause. « Et il est avec l’arrière-garde, à deux lieues derrière nous, en train de geler avec le train de bagages de Berthier. »
La mâchoire de Decazes se serra. « Tu comptes le confronter ici, dans cette retraite ? »
« Il n’y aura pas d’autre moment. Une fois la Bérézina passée, il aura disparu dans le rang de l’état-major comme un rat dans une grange. » Je remontai le col de mon manteau. « Berthier m’autorise à l’arrêter et à le ramener à Davout pour interrogatoire. Mais il ne m’autorise pas à le faire déserter de son poste sans attendre. »
Je rangeai la lettre dans ma chemise et regardai la colonne d’hommes et de femmes qui s’étirait à perte de vue dans la plaine. La tempête redoublait, le vent soulevant des tourbillons de neige poudreuse qui effaçaient les traces des précédents marcheurs. Mes hussards — mes hommes maintenant, puisque Davout m’avait donné cette charge — s’arrêtaient déjà, comme si la simple idée de s’arrêter une fois suffisait à vouloir ne jamais repartir.
« Avant de confronter Gosselin, murmurai-je à Decazes, j’ai un problème plus urgent. Ce soir, les hommes n’auront rien à manger. Les fourgons de vivres ont été détournés vers la Garde impériale au troisième jour, et personne n’a vu de distribution alimentaire depuis. »
« Tu veux dire qu’on nous a coupé les vivres ? »
Je lui montrai la direction de l’arrière-garde. « Le capitaine Gosselin est intendant adjoint. Il contrôle les itinéraires de ravitaillement. Et si quelqu’un veut affamer les régiments qui ont témoigné contre Lefebvre, c’est exactement ce qu’il ferait. Pas une explosion, pas une trahison ouverte — une lente mort par congestion silencieuse. C’est le style de Lefebvre. Et Gosselin était son homme de confiance à l’état-major. »
Decazes blêmit. « Tu crois qu’il le fait exprès ? »
« Je crois que nous avons marché quarante lieues sans voir un seul chariot de vivres, alors que le quartier-général de Napoléon a reçu trois convois la semaine dernière. » Ma voix resta basse, mais elle portait le poids de mes années de hussard. « Et je crois que si nous n’agissons pas, ces cent vingt hommes seront morts d’ici à l’aube de demain — morts de faim, pas de froid, pas de Cosaques. Mort par ordre écrit. »
L’un des sous-officiers de mon ancien escadron, le maréchal-des-logis Chabert, s’approcha de nous, les moustaches couvertes de givre. « Lieutenant, les hommes demandent où sont les vivres. Ils ont vu l’estafette. Ils commencent à murmurer que nous les avons abandonnés. »
Je regardai la neige tomber. Dans mon esprit, les souvenirs de Lefebvre défilaient : les rapports falsifiés, les promotions volées, les hommes envoyés à la mort parce qu’un officier voulait une étoile de plus sur sa manche. La discipline de l’armée n’avait pas changé depuis que je l’avais servie. Les ordres écrits par des hommes au chaud valaient toujours de l’or dans ce froid.
J’avais appris de Lefebvre comment falsifier des ordres. Je n’avais jamais pensé devoir utiliser cet apprentissage pour survivre.
« Chabert », dis-je, un plan se formant dans ma tête. « Sais-tu encore écrire de la main du capitaine Renaud ? »
Le maréchal-des-logis sursauta. Renaud était mort à Eylau — le capitaine dont j’avais porté le témoignage gravé dans une montre pendant des années. Chabert avait été son ordonnance pendant six mois et connaissait son écriture mieux que quiconque.
« Pourquoi diable voudrais-tu… »
« Parce que Renaud commandait encore officiellement le 4e escadron quand son dossier fut falsifié par Lefebvre après sa mort. Son nom figure toujours aux registres du régiment. Et les fourgons de ravitaillement qui viennent de passer nous ont été refusés au motif qu'aucun ordre signé de mon régiment ne leur était présenté. » Je sortis un bout de papier sale et un crayon de ma sacoche. « Écris-moi un ordre de réquisition signé Renaud, daté du quatrième jour après la sortie de Moscou, ordonnant le détournement de trois chariots de pain sec et de viande salée vers les compagnies épuisées du 9e. Avec son certificat de commandement tamponné des registres du régiment. »
Chabert hésita un long moment. « C’est faux. Si nous sommes pris, c’est la cour martiale. »
« Si nous ne le faisons pas, c’est la mort par famine avant la Moskova. » Je lui mis le crayon dans la main. « Réfléchis vite, Chabert. La neige ne nous attendra pas. »
Il écrivit. La main tremblant du froid, mais l’écriture nette — une copie parfaite de celle de Renaud. Pendant qu’il traçait les lettres, je récupérai les tampons que j’avais volés dans les affaires de Decazes hier soir — un geste que je m’étais promis de ne jamais commettre quand j’étais sergent, mais que la survie rendait nécessaire aujourd’hui.
« Tu sais, me dit Decazes à voix basse, ce que tu fais là — si les hommes autour de toi le découvrent, tu perds toute confession morale. Tu deviens comme eux. Comme Lefebvre. »
Je levai les yeux vers lui. « Non. Lefebvre a falsifié des ordres pour envoyer des hommes à la mort. Je falsifie des ordres pour les nourrir. La différence est dans la direction du sang. »
À cet instant, Chabert me tendit le papier. Je le lus, m’assurai qu’il ressemblait en tous points à un ordre authentique du régiment, puis je l’enveloppai dans un morceau de cuir. « Decazes, prends trois hommes et va rejoindre les fourgons. Montre-leur cet ordre. Ils te donneront trois chariots. Et un mot de plus — que le cheval de bât avec la couverture bleue porte vingt livres de sel. »
Decazes prit le papier avec hésitation, puis sauta en selle. « Et Gosselin ? »
J’enfonçai mes talons dans les flancs de ma monture, me tournant vers l’arrière où l’état-major traînait derrière. « Gosselin attendra. Nous le trouverons. Mais tu as raison sur un point : il faut que je lui parle avant qu’il ne disparaisse. Berthier m’a autorisé à l’arrêter, mais avec la retraite nous avons besoin de preuves plus solides qu’une simple lettre. »
Je laissai la phrase en suspens, puis je me dirigeai vers l’arrière de la colonne.
La neige frappait mon visage. Les hommes me regardaient passer ; certains saluaient faiblement, d’autres détournaient les yeux. J’avais honte de porter la croix de lieutenant volée dans les décombres de la Grande Armée, mais la honte ne nourrit pas les mourants.
La nuit commençait à tomber quand j’aperçus les feux de bivouac de l’état-major de Berthier, une centaine de mètres derrière nous.
Et là, assis près d’un feu, le dos voûté contre le vent, un officier en cape grise étudiait une carte à la lueur d’une bougie protégée par un abat-jour de fer blanc.
Gosselin.
Je mis pied à terre et marchai vers lui, mes bottes craquant sur la glace. Il leva la tête quand mon ombre tomba sur son papier. Un visage étroit, des yeux fatigués derrière des lunettes de voyage, une cicatrice sur la joue gauche — l’image même de l’administrateur loyal et besogneux.
« Lieutenant Moreau, dit-il avec un sourire qui ne toucha pas ses yeux. Je vous attendais. Asseyez-vous, nous avons à parler. Et j’ai quelque chose à vous montrer. »
Il tira de sa sacoche un rouleau de papier ficelé.
C’était un rapport — signé de la main d’Armand Valois, le lieutenant mort dont j’avais porté la lettre à la veuve. Un rapport officiel daté d’octobre 1805, décrivant une embuscade tendue par son peloton, des pertes infligées à l’ennemi.
Et juste en bas, dans la marge, de l’écriture de Lefebvre : « Transmettre à C. — mutiler ce rapport et brûler l’original. »
Mon sang se glaça. « C. ? »
Gosselin se pencha en avant, ses yeux reflétant la flamme. « C’est moi », dit-il simplement. « Lefebvre me donnait la lettre — et moi, je m’occupais du reste. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle je vous ai demandé de venir. »
Il me tendit une autre feuille, une lettre pliée scellée au sceau de l’aigle.
« Je ne suis pas votre ennemi, Moreau. Je suis votre seul chemin vers la vérité sur ce qui est arrivé pendant l’attaque de la redoute. »
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