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Le Gambit de l'Officier

Lire le chapitre 9: The Spy's Token

La nuit tombait sur le bivouac quand l’homme arriva. Moreau, occupé à graisser son sabre près du feu, le vit contourner les tentes avec l’aisance de celui qui connaissait les camps — ou qui savait s’y glisser sans se faire remarquer. Il était vêtu en bourgeois, habit de drap sombre, chapeau civil, mais ses bottes étaient celles d’un cavalier, et sa démarche sentait le gradé.

« Sergeant-Major Moreau ? »

La voix était posée, presque aimable. L’homme s’assit en face de lui sans y être invité, croisa les mains sur ses genoux. Son visage n’avait rien de remarquable — c’est ce qui le rendait dangereux.

« Qui êtes-vous ? » demanda Moreau, la main sur le pommeau de son sabre.

« Un ami. Ou du moins, un homme qui peut vous être utile. »

Moreau ne bougea pas. « Les amis qui rampent la nuit ne se présentent pas. Alors, qui ? »

L’homme sourit. « Je travaille pour le maréchal Soult. Le duc de Dalmatie a besoin de certaines… informations. Et il paie bien pour ce qu’il reçoit. »

Le nom de Soult fit froid dans le dos de Moreau. Le maréchal n’était pas à Austerlitz, mais son ombre s’étendait loin. Si Soult s’intéressait à Lefebvre, c’était que la lutte pour les faveurs de l’Empereur faisait rage au sommet, et que les généraux se dévoraient entre eux.

« Je n’ai rien à vendre », dit Moreau.

« Vraiment ? Vous avez pourtant quelque chose qui peut intéresser beaucoup de monde. Une lettre signée. Des écrits qui ne devraient pas exister. »

Moreau se figea. La lettre du déserteur n’était connue que de lui et de l’homme qu’il avait laissé fuir. Il ne l’avait montrée à personne, pas même à Renaud.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

L’homme sortit une bourse de sa poche et la fit tinter. « Cent louis. Plus une protection. Une lettre de recommandation pour le régiment d’élite de votre choix — la Garde, si vous voulez. Il suffit de me donner ce que vous avez trouvé. »

La tentation était douce. La Garde. L’épaulette d’officier. La fin de dix ans de service dans l’ombre de bâtards comme Lefebvre. Une seule lettre, un seul échange, et tout devenait possible.

Mais si cet homme travaillait pour Lefebvre ? Si c’était un piège tendu pour le faire tomber ? Un civil qui connaissait l’existence de la lettre, qui savait où la trouver, qui venait à lui avant la bataille de Jena — c’était trop propre, trop parfait.

« Je n’ai rien trouvé que mon devoir ne m’ordonne de garder », répondit Moreau. « Et je ne vends pas mon honneur pour cent louis. Même pour mille. »

L’homme le regarda longuement, comme s’il pesait quelque chose dans son esprit. Puis il se leva, remit la bourse dans sa poche, et inclina la tête.

« Je comprends. Bonne chance, sergeant-major. Vous en aurez besoin. »

Il disparut dans l’obscurité entre les tentes, aussi silencieusement qu’il était venu. Moreau resta immobile, le cœur battant. Il avait vu des hommes vendre leurs frères pour moins que cela — pour un grade, une médaille, un peu de gloire. Il avait refusé. Mais à quel prix ?

Le lendemain matin, alors qu’il préparait son cheval pour la marche vers Iéna, il trouva l’objet accroché au pommeau de sa selle.

C’était un petit médaillon en argent, orné d’un aigle impérial finement gravé au revers, retenu par une chaîne brisée net. Il ne l’avait jamais vu auparavant. Il l’avait sûrement reconnu s’il l’avait eu. Le travail était celui d’un orfèvre de la rue Saint-Honoré — les pièces de ce type ne couraient pas les bivouacs.

Il retourna le médaillon. Une inscription, à l’intérieur : *Pour mes services rendus — L. de V.*

« Qu’est-ce que vous avez là ? » Renaud apparut derrière lui, un morceau de pain à la main, les yeux encore lourds de sommeil.

Moreau lui montra l’objet. Renaud siffla entre ses dents. « Ça vaut une fortune, ça. Où est-ce que vous avez déniché ça ? »

« On me l’a donné, sans que je le demande. Un homme est venu hier soir. Il voulait acheter la lettre. Il s’appelait peut-être la L. de V. Ou bien ce n’est pas lui. »

Renaud fronça les sourcils. « Et vous avez refusé ?

— Je ne fais pas commerce de ce que je trouve. Surtout quand ça concerne un général de division.

— Alors pourquoi est-ce qu’il vous laisse un cadeau en partant ? »

C’était la question. Pourquoi laisser une pièce de valeur à un homme qui vient de vous refuser ? C’était un message. Une menace ou une promesse — impossible de dire laquelle.

« L. de V. », murmura Moreau, tournant le médaillon dans ses doigts. « Ça ne vous dit rien ? »

Renaud réfléchit un instant. « De V. ? Un noble ? Il y a des de Villiers dans le train des équipages. Un de Valence qui sert à l’état-major de Ney. Mais un L. ? Louis ? Laurent ? » Il haussa les épaules. « Il faut demander à l’adjudant Fouchard. Il connaît tous les noms qui comptent. »

Fouchard. Le vieux scribe avait lu plus de papiers que n’importe qui dans l’armée. S’il y avait un L. de V. dans les hauteurs de l’état-major, il le saurait.

« Plus tard, dit Moreau. D’abord, il faut marcher. Et prier pour que Charpentier ne nous envoie pas brûler un autre village. »

Il glissa le médaillon dans sa poche de poitrine, près de la lettre du déserteur, près du brouillon du rapport volé dans la tente de Lefebvre. Trois pièces à conviction, trois cailloux dans sa botte. S’il tombait, quelqu’un les trouverait sur lui et se poserait des questions.

À midi, la colonne se mit en marche vers Iéna. La poussière se leva, les tambours battirent, et Moreau chevaucha au côté de Renaud, pensant à l’homme de la nuit, au médaillon, à la lettre qui pesait contre sa poitrine comme un secret trop lourd à porter seul.

« Vous croyez qu’il reviendra ? » demanda Renaud.

« Quelqu’un reviendra, répondit Moreau. Les rats reviennent toujours quand ils sentent le fromage. »

Il n’ajouta pas que le piège pouvait se refermer sur lui. Que Charpentier l’observait déjà, que le colonel cherchait une raison de le jeter aux chiens. Une lettre achetée par un espion de Soult — c’était peut-être exactement l’arme dont Charpentier avait besoin pour le détruire.

Mais il n’avait pas vendu. Il n’avait rien fait de mal. Et pourtant, il se sentait coupable, comme un homme qui marche sur un pont qui pourrait céder.

En fin de journée, Fouchard le rejoignit au bivouac, l’air de rien, comme il savait le faire. « On m’a dit que vous cherchiez un nom », dit-il, s’asseyant près du feu, ses vieux yeux perçants fixés sur Moreau. « L. de V. C’est le lieutenant-colonel de Vaubourg. Il travaille au bureau du maréchal Berthier. Il était à Austerlitz. »

Moreau se redressa. « Il était dans le secteur de Lefebvre ?

— Il était au quartier général impérial, répondit Fouchard, ce qui veut dire qu’il voyait tout. Pourquoi cette question ? »

Moreau ne répondit pas. Il toucha le médaillon dans sa poche, et comprit soudain.

L’homme de la nuit n’était pas un simple courtier. Il travaillait peut-être pour Soult, ou peut-être pour le bureau de Berthier, ou peut-être pour l’Empereur lui-même. Et si le médaillon venait du lieutenant-colonel de Vaubourg, cela signifiait que quelqu’un, très haut placé, savait ce que Moreau transportait — et voulait le lui rappeler.

Il leva les yeux vers le ciel qui s’assombrissait. Quelque part, sur la route d’Iéna, les armées convergeaient vers la bataille. Mais pour Moreau, la vraie bataille commençait ici, dans l’ombre des tentes, là où les lettres se vendaient et où les hommes se trahissaient — et où un modeste sergeant-major se retrouvait au centre d’une toile qu’il ne comprenait même pas.

Il ferma le poing sur le médaillon, laissant l’argent s’enfoncer dans sa paume.

S’il survivait à la bataille de demain, il en apprendrait davantage. Et il découvrirait qui, dans l’ombre, tirait les ficelles.