Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 11: The Halting Tide
La nuit était d’un calme suspect. Maëlle le sentit avant même d’ouvrir les volets de la chambre de veille : un silence dense, comme si le monde retenait son souffle. La mer ne murmurait pas. Elle ne respirait plus.
Elle écarta le rideau. La baie s’étendait sous la lune, grise et plate, sans une ride. Pas de ressac contre les rochers. Pas de clapotis contre la digue. Les algues elles-mêmes restaient immobiles, figées dans une eau couleur d’étain. La marée montante, qui aurait dû lacérer la grève depuis une heure, n’était pas venue.
« Ce n’est pas possible », murmura-t-elle.
Elle consulta les tables de marée affichées près de la porte. Pleine mer prévue à 23 h 47. Il était minuit dix. Elle regarda le niveau de l’eau contre l’échelle de pierre du petit débarcadère, visible depuis la fenêtre ouest : l’eau était basse. Plus basse qu’à la mi-marée descendante.
Le cri vint d’en bas.
Un cri rauque, arraché, suivi d’un fracas de chaise renversée. Maëlle dévala l’escalier en colimaçon, deux marches à la fois, la rampe de cuivre froide sous sa paume. Elle traversa la salle commune, poussa la porte de la chambre qu’elle lui avait donnée — celle qui donnait sur la mer.
L’étranger était à genoux contre le lit, les doigts crispés sur sa poitrine, le visage tordu. Il ouvrit la bouche pour parler mais aucun son n’en sortit, seulement une expiration sifflante, comme s’il essayait de respirer à travers une paille. Ses yeux, d’habitude si calmes, étaient révulsés, la pupille noyée.
« Qu’est-ce qui se passe ? » Elle s’agenouilla devant lui, chercha son pouls au cou. Il battait, rapide, irrégulier. « Réponds-moi. »
Il secoua la tête, agrippa le devant de sa chemise — la sienne, un vieux pull de laine qu’elle lui avait prêté. Il tira le tissu, le tendit, comme s’il cherchait à déchirer sa propre peau. Il haleta :
« Elle… elle ne vient pas. »
« Qui ? La marée ? »
Il hocha la tête, douloureusement, puis ses mâchoires se serrèrent. Il s’effondra en avant, le front contre le plancher, et Maëlle entendit un son qu’elle n’oublierait pas — un battement profond, sourd, régulier, qui ne venait pas de sa poitrine à lui. C’était un autre battement. Un pouls énorme. Sous la terre.
Le phare entier sembla frémir. Les vitres vibrèrent dans leurs châssis. Une assiette tomba de l’étagère et se brisa sur les dalles.
« Romé », dit-elle, le prénom sortant sans réfléchir. « Romé, regarde-moi. »
Il leva la tête. Ses yeux étaient redevenus clairs — de ce gris-vert transparent qui rappelait l’écume — mais quelque chose d’autre brillait dedans, une lueur qu’elle n’y avait jamais vue : une reconnaissance. Pas du nom qu’elle venait de prononcer. Du fait qu’elle l’ait prononcé.
« Tu m’as appelé », dit-il d’une voix éraillée.
« C’est ton nom. Tu l’as dit toi-même. »
« Je l’ai dit. Mais tu es la première à le dire comme si c’était vrai. »
Sa main quitta sa poitrine. Il la tendit vers elle, paume ouverte, et Maëlle remarqua que ses jointures étaient pâles — plus pâles qu’avant, presque blanches, comme du bois flotté laissé trop longtemps au soleil. Il suivit son regard.
« Je perds », dit-il doucement. « Quand la mer se retire, elle emporte un peu de moi. C’est comme ça depuis le début. Mais cette nuit… elle ne se retire pas. Elle ne monte pas. Elle me retient. »
« Je ne comprends pas. »
« Le flux, Maëlle. Le flux est ma vie. L’eau qui monte, l’eau qui descend — c’est le rythme qui me garde entier. La marée est ma respiration. Si elle s’arrête… » Il n’acheva pas.
Maëlle se releva, les jambes lourdes. Elle retourna à la fenêtre. La baie était toujours immobile, mais quelque chose avait changé : une ligne sombre s’étirait à l’horizon, là où le ciel rencontrait la mer. Pas un nuage. Une ombre. La mer se soulevait lentement, comme une bête qui redresse l’échine avant de bondir.
Elle regarda le cadran de la marée fixé au mur extérieur. L’aiguille tremblait, hésitait, remontait d’un cran — puis retombait.
Le temps bégayait.
Son père lui avait raconté, une fois, qu’aux îles on disait que le temps et la mer tenaient la même horloge. Quand l’une patientait, l’autre attendait. Elle n’y avait jamais cru. Elle voyait bien qu’elle avait tort.
Elle retourna vers lui. Il s’était adossé au mur, les jambes étendues devant lui, le souffle court mais plus régulier. Il pressait toujours sa paume sur sa poitrine, à l’endroit du cœur, comme pour le maintenir en place. Sur son poignet, la peau était parcourue de marbrures blanches, des veines dessinées sous l’épiderme comme des fissures dans du sel.
« Tu me caches quelque chose », dit-elle. « Depuis le début. Sur ce que tu es. Sur ce que je suis censée faire. »
Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda ses mains, puis la fenêtre, comme s’il cherchait quelque chose dans l’eau.
« Quand Yann m’a appelé », dit-il enfin, « quand il a prononcé le nom — Romé — je me suis souvenu d’une chose. Pas de ma vie. De la sienne. Yann n’était pas un pêcheur. Il était un gardien. Comme toi. Comme ta mère. » Il la regarda fixement. « Il gardait un phare. Pas celui-ci. Un autre. Un phare englouti, sur le banc de Roche Noire. On le voit encore à marée basse exceptionnelle. » Il marqua une pause. « C’est là que ta mère a disparu. »
Maëlle saisit la pierre noire dans sa poche, la serra dans son poing. Le contact était froid, presque douloureux, et elle sentit qu’elle lui répondait — un frémissement, un battement de plus en plus rapide, comme si la pierre cherchait à rejoindre quelque chose dehors.
Dans l’eau immobile, à trente mètres du rivage, quelque chose bougea.
Pas une vague. Une ride circulaire, lente, parfaite — comme si un objet venait de percer la surface. Maëlle écarta le rideau. Elle vit une silhouette se tenir debout sur l’eau, à l’endroit exact où le chenal entrait dans la baie. Petite et droite, vêtue de clair. Les cheveux pâles flottant autour d’elle dans un vent qui n’existait pas.
Maëlle sentit sa gorge se serrer.
« Maman », souffla-t-elle.
La silhouette ne bougea pas. Mais derrière elle, la mer commença à monter. Enfin. Non pas doucement, comme une marée normale. D’un coup. Un mur d’eau sombre se dressait à l’horizon, avançant d’un mouvement trop rapide, trop brutal. Le phare vibra de nouveau. L’étranger poussa un cri étranglé, les deux mains plaquées sur la poitrine, le dos arqué contre le mur.
La silhouette tendit le bras. Elle pointait quelque chose derrière Maëlle — pas vers la mer. Vers la falaise. Vers la chapelle en ruine.
Puis l’eau tomba comme une pierre dans un puits, et la silhouette disparut. Le silence dura une seconde entière.
La marée revint dans son lit, grinçante, rageuse, comme si elle avait été retenue de force et qu’elle se vengeait. Les vagues frappèrent la digue en gerbes d’écume blanche. Les mouettes crièrent, s’élevèrent en désordre. Le temps reprit son cours.
L’étranger se plia en deux, haletant, les doigts enfoncés dans le plancher. La couleur revenait à ses jointures. Il releva la tête vers Maëlle, les yeux élargis.
« Elle a montré », dit-il. « Elle a montré la chapelle. »
Maëlle ouvrit le locket d’une main tremblante. Sa mère la regardait toujours, d’un air calme et patient, depuis le petit portrait. Mais quelque chose avait changé dans la peinture. Derrière la tête d’Anne, à peine visible, se dessinait une ligne écumeuse. Un rivage bas. Une forme sombre. Le phare englouti.
Elle referma le médaillon.
« On y va », dit-elle. « Maintenant. Avant que la marée reprenne ce qu’elle vient de montrer. »
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