Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 12: The Bargain
L'eau était déjà à mi-cuisse quand Maëlle atteignit le bas des rochers du promontoire. La mer n'avait pas fini de monter — elle grimpait toujours, furieuse d'avoir été retenue, comme si chaque seconde de son retard s'était transformée en vengeance liquide. Les vagues n'étaient plus des vagues ; c'était une seule lame continue qui poussait vers la falaise.
Romé avançait derrière elle, plié en deux, la main serrée sur sa poitrine. Chaque mètre d'eau qu'ils traversaient semblait lui rendre un peu de substance — ses traits se dessinaient plus nets, sa démarche plus ferme. Le flux le nourrissait. Elle le savait maintenant, sans comprendre comment.
— La chapelle, souffla-t-elle. On n'ira pas plus loin ce soir.
La pluie avait cessé. Le ciel s'était dégagé d'un coup, comme si quelqu'un avait tiré un rideau sur la tempête. Une lune presque pleine éclairait l'eau d'argent sale, et Maëlle vit ce que la nuit précédente lui avait caché : une chaussée submergée, invisible à marée haute, qui reliait le promontoire à un affleurement plus loin dans la baie.
Elle s'arrêta net. Romé heurta son épaule.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Le chemin des noyés, murmura-t-elle. Mon père en parlait. Une ancienne route pavée qu'on ne voyait qu'à marée basse, pendant les grandes eaux. Les vieux disaient qu'elle menait à la Roche Noire avant l'engloutissement. Personne ne l'utilise plus depuis un siècle.
Romé suivit son regard. L'affleurement au loin n'était qu'une tache sombre sur l'eau. Mais Maëlle ne regardait pas l'affleurement.
Elle regardait la silhouette qui se tenait dessus.
Anne Le Goff se tenait immobile sur la pierre noyée, la robe battue par le ressac, le visage levé vers la lune. Elle ne regardait pas sa fille. Elle regardait l'eau entre elles — le chenal profond qui séparait le promontoire de la chaussée noyée.
— Elle nous attend, dit Romé.
— Non. Elle montre quelque chose.
Anne leva le bras. Son doigt pointait vers l'eau, juste devant elle, là où le chenal était le plus sombre. Pas vers la chapelle. Pas vers la Roche Noire. Vers le fond.
Maëlle descendit de la roche dans l'eau jusqu'à la taille. Romé la suivit sans dire un mot. L'eau était glacée, mais pas mouvante — elle semblait se tenir, comme si la mer entière retenait son souffle.
— Maman, souffla Maëlle en avançant dans le chenal.
La silhouette ne bougea pas. Mais l'eau se mit à briller faiblement autour d'elle, une phosphorescence verte qui dessinait des cercles concentriques, comme si quelque chose montait des profondeurs.
— Maman, j'ai besoin de comprendre.
L'eau monta à sa poitrine. Romé derrière elle faiblit — elle l'entendit haleter, vit du coin de l'œil ses doigts devenir translucides dans le clair de lune. Le chenal était trop profond pour lui. Chaque pas qui l'éloignait du flux remontant le vidait.
— Reste, lui dit-elle. Je vais y aller seule.
— Non.
Sa voix était rauque, presque un cri étranglé. Elle se retourna : il était pâle, les traits tirés, mais ses yeux brillaient d'une intensité nouvelle.
— Si elle te parle là-bas, je veux entendre. Elle me connaît. Elle sait qui je suis.
— Tu sais qui tu es ?
Il hésita. L'eau clapota autour de ses hanches, et pendant un instant Maëlle vit dans son regard non plus le naufragé confus, mais l'homme qui avait été pris — celui qui avait un nom avant d'être un échange.
— Je suis Romé, dit-il. Et elle m'a renvoyé pour une raison.
Maëlle lui attrapa la main et le tira avec elle dans le chenal.
L'eau monta à leurs épaules. Puis au cou. Maëlle nageait presque, les pieds perdant le fond par à-coups, tirant Romé qui se débattait contre la douleur qui semblait le dévorer. Le chenal s'élargissait, la chaussée noyée glissait sous eux comme une arête de pierre invisible.
Anne ne bougeait toujours pas. Mais à dix mètres d'elle, Maëlle la vit clairement pour la première fois : les mêmes cheveux noirs que les siens, le même visage anguleux que la photographie de la médaille, mais les yeux grands ouverts sur l'eau — et vides.
— Tu n'es plus là, chuchota Maëlle. Tu n'es plus qu'un souvenir qui marche.
Anne ouvrit la bouche.
Aucun son ne sortit. Mais l'eau se mit à vibrer autour d'eux — une fréquence sourde qui remontait du fond comme un chant. Maëlle sentit le mot monter en elle sans que ses lèvres ne bougent, une voix qui n'était ni la sienne ni celle de sa mère, mais qui emplissait le chenal entier.
*Pour le garder, il faudra oublier.*
Maëlle tourna la tête vers Romé. Il était à un mètre d'elle, silhouette à moitié dissoute dans l'eau sombre, les yeux fixés sur elle avec une intensité panique.
*Pour le sauver, il faudra perdre.*
La voix se tut. L'eau se tint. Anne baissa le bras.
Et dans le silence qui suivit, Maëlle comprit ce qui n'avait jamais été une question de retrouvailles.
Elle regarda Romé — l'homme que la mer avait rendu, l'homme qui portait un nom volé, l'homme qui se dissolvait quand le temps du flux cessait d'avancer. La mer ne lui avait pas rendu quelque chose.
Elle lui prêtait quelque chose dont elle réclamait le paiement.
— Je dois te perdre, dit-elle. Pour te sauver, je dois te perdre.
Romé ne répondit pas. Il ne pouvait pas — ses lèvres s'estompaient, son corps entier se fondait dans l'eau autour de lui, sa main cherchait la sienne mais n'était déjà plus qu'une ombre qui glissait entre ses doigts.
Anne Le Goff fit un pas vers sa fille. Un pas de plus. Et sa bouche, enfin, forma des mots que Maëlle entendit non pas avec ses oreilles mais avec la certitude d'une mémoire qui n'était pas la sienne :
*Choisis maintenant. Plus tard, la mer choisira pour toi.*
Maëlle regarda la main de Romé disparaître dans la sienne. Elle regarda la silhouette de sa mère qui tournait le dos et marchait vers le fond sans que l'eau ne se ferme jamais sur elle.
Et elle comprit que la marée montait toujours.
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