Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 14: The Return of the Sun
L’aube arriva comme une blessure. Une déchirure orangée sur l’horizon, sale de brume, qui s’étira lentement sur l’eau immobile. Maëlle n’avait pas dormi. Assise sur le seuil de la porte du phare, le billet de sa mère froissé entre les doigts, elle avait regardé la nuit se défaire sans rien voir.
*Il reviendra avec l’aube. Ne vous fiez pas au clair de lune.*
Elle avait répété la phrase jusqu’à l’épuisement, cherchant un piège. Sa mère lui avait menti pendant des années. Pourquoi lui dirait-elle la vérité aujourd’hui ?
Le sable gris devint rose, puis doré. Et là, au bord de l’eau, là où la dernière vague venait mourir sans force, une forme se découpa dans la lumière basse.
Un homme. Debout. Nu jusqu’à la taille, pantalon trempé collé aux jambes. Il vacilla, tomba à genoux, les mains enfoncées dans le sable.
« Romé ! »
Maëlle courut. Ses pieds nus dans les galets, le souffle court. Elle glissa à côté de lui, les mains sur ses épaules. La peau était chaude. Vivante. Pas cette froideur de noyé qu’elle avait crainte en traversant la grève.
« Romé. Dieu merci. »
L’homme releva la tête lentement. Ses yeux étaient clairs — pas ce gris-vert qu’elle connaissait désormais par cœur. Plus bleus. Plus pâles, comme lessivés par l’eau salée.
« Romé ? » Il plissa le front. Un pli qu’elle ne lui avait jamais vu. « Qui est Romé ? »
La voix. Ce n’était pas la sienne. Le timbre était plus grave, plus épais, la cadence différente — chaque mot tombait plus lourd, comme des pierres qu’on dépose. Maëlle retira ses mains.
« C’est… c’est ton nom. Le tien. »
Une onde de terreur la traversa. La note du matin. *Ne vous fiez pas au clair de lune.* Le clair de lune s’était éteint, mais le soleil s’était levé sur un autre homme.
« Qu’est-ce que je fais ici ? » Il regarda autour de lui, la baie, le phare. Son regard s’arrêta sur la silhouette blanche. « … Le phare de Kerbénez. Putain. Je ne devrais pas être ici. »
Il se releva avec difficulté. Il tenait sa tête, comme secoué d’un coup terrible.
« On m’a dit que j’étais pêcheur. À Lézardrieux. C’est un village qui existe ? C’est peut-être de là que je viens. »
— Qui vous a dit ça ? » demanda Maëlle.
« La mer. » Il rit — un son étranglé, presque douloureux. « Vous savez quoi, ça fait vraiment mal de dire ça. La mer m’a dit mon nom. Elle m’a dit… »
Il s’arrêta. Sa main se figea au milieu d’un geste. Ses yeux se révulsèrent doucement, et tout son corps se tendit, comme un fil qu’on tire. Puis il se détendit, et le regard gris-vert qu’elle connaissait revint.
« Maëlle. »
Sa voix à lui. Plus douce, plus pressée.
« Romé— »
« Écoute. » Il saisit son poignet. La pression était intense. « Il n’a que quelques heures. Quand le soleil sera haut, je le verrai. Mais ce matin, c’est lui qui tient. »
— Qui ? Le pêcheur ? Yann Pennec ?
Les yeux gris-vert rencontrèrent les siens. Une lueur d’épuisement y brillait.
« Vous savez donc son nom. Il vous l’a dit ? »
« Pas lui. Ma mère. Dans son journal. »
Romé — si c’était encore lui — laissa échapper un souffle. « Alors elle a payé sa part. Et moi je suis la sienne. C’est ça, la dette. On ne prend pas un homme. On prend son nom. Et quand on rend le corps, le nom revient avec son propriétaire. »
Il recula d’un pas. Ses pieds s’enfoncèrent légèrement dans le sable humide. Il resta là, au bord de l’eau, comme un homme qui se tient dans l’embrasure d’une porte — dehors, dedans, ni l’un ni l’autre.
« Tu comprends, Maëlle ? Je ne suis pas un esprit. Je ne suis pas non plus humain. Je suis un homme dont on a volé le nom, et il est revenu. Yann Pennec est là-dedans. Avec moi. Quand la mer monte, je suis plus fort. Quand elle descend, il remonte à la surface. Et le jour, comme en ce moment… il est presque tout entier à lui. »
« Le jour où je t’ai trouvé, tu étais anastase — le ressuscité. Ta mère t’a préparé à porter le nom d’un mort. Mais tu portes celui de deux hommes vivants. »
Maëlle soupira. « Le matin, après la tempête, il a parlé avec ma voix. Il m’a dit qu’il était Yann. Mais son corps était… »
« Je sais. » Il — Yann — frotta ses mains rudes sur son visage, comme s’il cherchait une barbe qu’il n’avait pas. « Je me souviens de tout ce qu’il fait. C’est comme d’être noyé sous une glace et d’entendre les voix au-dessus. Je suis coincé là-dessous. Je le regarde te toucher, te parler, te… » Il cracha un peu de sel. « Et je ne peux rien faire qu’attendre que la marée tourne. »
La colère monta en Maëlle, chaude et soudaine. « Pourquoi toi ? Pourquoi est-ce que tu es celui qui revient ? Qui est arrivé en premier ? »
Yann plongea son regard dans celui de Maëlle.
« Je vais te dire ce que je sais. Pas parce que je te fais confiance — je ne te fais pas confiance. Mais parce que tu es la seule qui possède la pierre noire. Et la pierre, elle ne sort du sanctuaire que lorsque le choix est proche. Il te l’a donnée. Ce qui signifie que le temps avant le choix est presque écoulé. »
Il se passa la langue sur les lèvres. « J’étais gardien, pas pêcheur. On m’a persuadé de prendre la place d’un autre gardien — celui du phare englouti de Roche Noire. C’est sa femme qui avait pris ma vie en échange de sa liberté. Ta mère. Anne. Elle a conclu ce pacte avec la Morgan pour me remplacer, parce que… »
Il hésita. Une aigreur passa sur ses traits.
« Parce que notre histoire à tous les deux — celle que je ne te raconterai pas — l’avait amenée sur cette falaise. Je suis revenu la trouver. Et la mer l’a prise à ma place. Pour me rendre à moi. »
Il sourit, d’un sourire abîmé.
« Et maintenant je suis la dette. Le corps, c’est celui que la mer a façonné pour Romé, mais Romé n’existe plus. Alors quand le soleil se couche, je m’efface, et lui revient. Comme le flux et le reflux. On ne se rencontrera jamais vraiment. »
Maëlle sentit le sol vaciller sous elle. Elle s’accroupit, toucha le sable.
« Et il le sait ? »
Yann hocha lentement la tête. « Il l’a toujours su. Ce matin, quand il m’a entendu sortir de sa gorge — crois-moi, il le savait. Mais il veut te garder loin de moi. Et moi… » Il regarda la baie. Les vagues commençaient à se former au large — des traces blanches sur l’eau sombre. La mer montait.
« Moi, je me demande si tu vas le choisir alors qu’il n’est pas un homme, ou choisir l’homme qu’il sera peut-être un jour — si la pierre est brisée, et le pacte avec elle. »
Il se remit debout. Ses cheveux séchaient, une frange tombant sur ses yeux clairs.
« Mais sache ceci, Maëlle Le Goff. Je t’ai vue sous la lumière du phare. Je t’ai regardée pendant que tu dormais, les nuits où il te veillait. Et si tu choisis de me libérer, je te prendrai avec moi. Ce n’est pas une menace. C’est une promesse de marin. »
La mer toucha ses chevilles. Il resta là, dans l’eau naissante.
« Et si tu choisis de le garder, je mettrai le feu à ce phare, et je serai heureux d’aller en enfer en te regardant brûler. »
Un frisson remonta la colonne de Maëlle. Une seconde — une seule — les yeux clairs se brouillèrent, virèrent au gris-vert. La bouche d’Yann s’ouvrit :
« Maëlle, ne l’écoute pas. Ce n’est pas ce que je suis. Je ne suis pas cet homme. »
Puis le voile se retira, et Yann lui sourit, d’un sourire qui n’avait plus rien de marin. « Votre silhouette est belle, sous la faible lumière du matin. On comprend la légende. »
Il fit un pas en arrière, dans la mer qui lui arrivait maintenant aux chevilles. Une écume blanche rosissait son ventre.
« Prenez la pierre. Allez à Roche Noire. Détruisez le pacte. » Il pointa la silhouette sombre au loin, à peine visible sous la brume. « Ce n’est pas une chapelle qu’elle vous demandait de trouver, c’est le phare englouti. Elle vous y conduisait depuis le début. »
La mer atteignit sa taille. Maëlle fit un pas en avant. « Reviens ! On peut trouver une autre solution — »
« On ne reparle plus. Pour l’instant, c’est lui qui reviendra au prochain crépuscule. Nous n’avons qu’un seul jour pour agir, et vous ne savez même pas qui vous choisirez lorsqu’il faudra briser la pierre. »
L’eau monta à ses épaules, puis sa tête fut avalée par la mare montante. Une vague sale, grise, clapota sur le sable.
Il ne resta que la marée et la trace des pas qui s’effaçaient lentement dans le sable.
Maëlle pressa la pierre noire contre sa poitrine, sous sa chemise mouillée. Deux âmes. Deux hommes. Une seule main qui tiendrait la pierre.
Elle regarda la mer, la mer bouger, la mer monter de plus en plus haut, plus vite, vers le phare.
Vers Roche Noire.
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