Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 15: The Two Truths
Le soleil était déjà haut lorsque Maëlle descendit l'escalier de la lanterne, les paupières lourdes. Elle avait passé la nuit à veiller, non pas sur la mer, mais sur l'homme qui respirait dans sa cuisine — si l'on pouvait appeler cela respirer. Yann Pennec, ou ce qui restait de lui, s'était effondré sur la chaise en bois peu après l'aube, épuisé par quelque combat intérieur dont elle ne voyait que les échos sur son visage.
Il était là maintenant, adossé au mur de pierre, les yeux ouverts mais vagues. La lumière du matin dessinait des ombres sous ses pommettes saillantes. Il avait l'air d'un homme qui n'avait pas dormi depuis des années.
— Tu es encore là, dit-il sans tourner la tête.
— C'est ma maison.
— Pour l'instant.
Maëlle posa une tasse de café sur la table, plus fort qu'elle n'en faisait d'habitude. Il la regarda comme s'il n'avait jamais vu cet objet de sa vie.
— Yann, dit-elle. Il faut qu'on parle.
Il rit, un son sec et cassé.
— Tu veux parler à Yann ? Ou tu veux parler à l'autre ? Parce que je te préviens, ma belle — il est là, tout au fond, il écoute. Il entend tout ce que je te dis. Il voit tout ce que je fais. Et il ne peut rien faire pour m'en empêcher.
Maëlle s'assit en face de lui. Ses mains tremblaient légèrement, mais elle les croisa sur la table pour les immobiliser.
— Alors parle-moi. Parle-moi de Roche Noire. Parle-moi de ce qui est arrivé à ton phare.
Le regard de Yann se perdit par la fenêtre, vers le large. La mer était d'un bleu trompeur aujourd'hui, presque douce. Mais elle montait. Elle montait toujours.
— Mon phare était à deux kilomètres au large, dit-il enfin. Une roche noire, comme son nom l'indique. On l'appelait le Gardien de l'Enfer, parce que les courants autour de lui envoyaient les navires droit sur les falaises de la côte. J'y ai passé douze ans. Seul. Avec pour seule compagnie le bruit des vagues et les cris des goélands.
— Et la femme, dit Maëlle doucement. La femme qui a fait le pacte.
Les mâchoires de Yann se serrèrent.
— Elle est venue un automne. Une tempête l'avait jetée sur ma cale, à moitié noyée. Je l'ai soignée. Je l'ai gardée. Je l'ai… aimée, si on peut appeler cela de l'amour. Elle avait une lumière en elle que je n'avais jamais vue ailleurs. Et elle avait un secret qu'elle ne m'a confié qu'au bout d'un mois.
— C'était ta mère.
Yann ferma les yeux.
— Oui. Anne Le Goff. Elle était déjà mariée, déjà mère — toi, tu n'étais encore qu'une enfant chez ta grand-mère. Mais elle était venue à Roche Noire pour chercher quelque chose. Une chose qu'elle avait perdue… ou qu'on lui avait prise.
— Chercher quoi ?
— Une clé, dit-il. Une clé de pierre noire. Celle que tu as trouvée dans la chapelle. La mer te l'a donnée parce que tu es de son sang. Mais elle ne t'appartient pas plus qu'elle ne m'appartenait.
Maëlle sentit le froid la gagner malgré le soleil qui filtrait par les carreaux.
— Et qu'est-ce qu'elle ouvre ?
— Tu ne veux pas le savoir.
— Dis-moi.
Il la fixa longuement. Ses yeux n'étaient plus tout à fait ceux de Yann. Quelque chose d'autre flottait derrière, une présence qui écoutait, qui attendait.
— Elle ouvre la porte du fond, dit-il. La porte qui se trouve sous Roche Noire, dans ce qui reste de mon phare englouti. Et derrière cette porte sommeille le cœur de la Morgane. Cette pierre n'est pas une clé — c'est une ancre. C'est ce qui retient la mer de prendre ce qu'elle veut quand elle le veut. Sans elle, la Morgan n'aura plus besoin de pactes. Elle prendra tout.
Le silence qui suivit n'était traversé que par le grondement lointain des vagues contre la jetée.
— Et Romé ? dit Maëlle. Qu'est-ce qu'il est dans tout ça ?
Un changement imperceptible passa sur le visage de Yann. La lumière semblait se retirer de ses yeux. Quand il reparla, sa voix était différente — plus basse, plus douce, avec un accent qu'elle n'avait jamais entendu chez Yann.
— Yann t'a menti, dit-il.
Maëlle se figea. Elle le connaissait. Elle connaissait ce timbre, cette manière de pencher légèrement la tête comme s'il écoutait quelque chose que personne d'autre n'entendait.
— Romé ?
— Il est faible, mais je peux parler quelques instants. Il ne voulait pas que je te dise ce qu'il va te dire. Il a peur que tu le regardes différemment.
— Parle.
Le visage de Romé — car c'était bien lui, maintenant, elle en aurait mis sa main au feu — se leva pour la regarder droit dans les yeux. Il y avait une tristesse ancienne dans ce regard, quelque chose qui précédait la naissance des phares eux-mêmes.
— Je ne suis pas un homme, Maëlle. Je n'ai jamais été un homme. Je suis un esprit — un souffle de la Morgan, envoyé sur la terre pour chercher une épouse. Pour séduire une gardienne et la prendre au fond de l'eau, comme la mer prend tout ce qu'elle désire. Yann l'a compris dès qu'il a pris le dessus sur moi. C'est pour cela qu'il te menace.
La pièce sembla rétrécir. Maëlle entendait son propre sang battre dans ses oreilles.
— Pourquoi ? Pourquoi moi ?
— Parce que tu es la fille d'Anne. Parce que la Morgan se souvient de celle qui lui a échappé, et qu'elle veut ce qui appartient à celle-là.
— Et la pierre ?
— La pierre te protège. Tant qu'elle est en ta possession, la Morgan ne peut pas te toucher directement. C'est pour cela que Yann veut la détruire — il croit que sans elle, la mer le libérera de moi. Mais il se trompe. Sans la pierre, la Morgan le prendra aussi. Elle prendra tout ce qui vit sur cette côte.
— Pourquoi est-ce que tu me dis cela ?
Un sourire douloureux passa sur ses lèvres.
— Parce que je suis tombé amoureux de toi. Parce que je ne veux pas t'emmener au fond de l'eau. Parce que la première chose que j'aie jamais voulue pour moi-même, c'est que tu vives — même si cela signifie que je dois cesser d'exister.
Il tendit la main vers elle, mais la lumière du jour parut l'atteindre et le faire reculer. Un frisson parcourut son corps, et quand il releva la tête, les yeux de Yann étaient de retour — durs, brillants, accusateurs.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit ? demanda-t-il.
Maëlle ne répondit pas tout de suite. Elle regarda cet homme qui n'en était pas un, cette prison de chair qui contenait deux âmes — l'une damnée, l'autre damnable — et elle comprit que le choix qu'on lui demandait de faire n'était pas celui qu'elle croyait.
Elle n'avait pas à choisir entre deux hommes.
Elle avait à choisir entre deux mensonges.
— Il m'a dit la vérité, répondit-elle enfin. Maintenant c'est à toi de faire pareil. Dis-moi ce qui est vraiment arrivé à ma mère — ou je jette la pierre à la mer et je laisse la Morgan décider elle-même.
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