Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 2: The Stranger's Eyes
La pluie avait cessé, mais le vent fouettait encore les murs du phare, et Maëlle n'avait pas fermé l'œil. Assise sur la chaise de bois près du lit de fortune qu'elle avait installé dans le salon, elle regardait l'homme respirer. Chaque inspiration durait ce qu'il faut pour compter dix secondes. Elle avait essayé de ne pas compter. Elle avait failli appeler la vedette SNSM trois fois. Trois fois, ses doigts avaient caressé le combiné. Et trois fois, elle avait regardé le médaillon posé sur la table basse, ses initiales gravées dans le bronze — A. L. G. Anne Le Goff. Sa mère.
L'homme bougea la tête. Un gémissement, faible, comme un chien qui rêve. Maëlle se leva d'un bond, le cœur cognant sous ses côtes. Il tourna la tête sur le traversin, cligna des yeux plusieurs fois, puis les ouvrit.
Elle cria presque. Pas par peur de lui, mais par ce qu'elle vit. Ses yeux étaient gris-vert, oui, mais pas comme ceux des marins d'ici — non, ils semblaient fait de la mer elle-même, cette couleur que prend l'eau à dix brasses de profondeur, dans le chenal, quand le soleil perce la houle. Des reflets sombres y flottaient, comme des algues en mouvement. Elle n'avait jamais vu des yeux pareils, sauf sur une photo floue, en noir et blanc, que sa mère gardait dans un tiroir de sa commode — un portrait de jeunesse, pris un été sur la plage de Trézien, et derrière sa mère, en arrière-plan, un homme aux yeux clairs qu'elle n'avait jamais identifié.
L'homme la regarda sans parler. Il ne semblait pas effrayé. Il semblait seulement chercher quelque chose, comme si le nom d'une chose était sur le bout de sa langue depuis très longtemps.
« Vous êtes chez moi, dit Maëlle, la voix éraillée. Dans le phare de Kernavélo. Vous étiez sur les rochers, la nuit dernière. La tempête vous a jeté là.»
Il ouvrit la bouche. Quelque chose sortit — un son rauque, pas encore une voix, puis se racla la gorge, et là, une voix émergea, grave, étonnamment douce. « Kernavélo... dit-il. Ce nom me dit quelque chose. » Il cligna des yeux, se concentra, puis son visage se vida. « Mais je ne sais pas d'où. »
Maëlle croisa les bras. « Votre nom ? »
Il essaya de s'asseoir, grimaça, retomba sur le coussin. Son regard passa du plafond de pierre aux murs blanchis, sur les étagères, sur elle. Il semblait lire les lieux comme un livre ouvert dans une langue oubliée. « Je ne sais pas, dit-il enfin. Je ne me souviens pas. »
« Vous ne vous souvenez pas de votre nom ? »
« Je ne me souviens de rien, répondit-il. D'où je viens. Comment je suis arrivé là. Rien. » Il leva la main, la regarda comme si elle était neuve. « Je sais nager. Je sais que l'eau salée est dans mes poumons depuis que je suis petit. Voilà tout. » Il baissa la main. « C'est tout ce que j'aurai pour me décrire, alors, je pense. Un homme qui nage. » Il tenta un sourire, mais celui-ci n'atteignit pas ses yeux vert d'eau.
Maëlle s'approcha. Elle n'avait pas le temps d'avoir peur. C'était ce que sa mère disait toujours, quand la mer montait trop vite et qu'il fallait courir ou mourir : on n'a pas le temps d'avoir peur, on n'a que le temps d'agir. Elle toucha le front de l'homme. Pas de fièvre. Pas de blessure visible. Les vêtements qu'il portait — une chemise de lin épais, un pantalon de pêcheur — étaient élimés mais propres, et elle avait remarqué la veille qu'ils ne sentaient pas le sel après des heures dans la tempête. Comme s'ils avaient été portés autre part que dans la mer. Elle se pencha. Le médaillon pendait à son cou — toujours là, toujours fermé. Elle l'avait examiné à la lumière de la lampe, après l'avoir décroché de son cou à elle, puis refermé autour du sien pour le lui rendre. C'était l'objet de sa mère, mais ce n'était pas un objet à elle de voler.
Il la vit regarder le médaillon. « Ça. » Il souleva le bronze entre ses doigts. Le fermoir s'ouvrit sans effort. « Je me suis réveillé avec ça souvent, dans mes rêves... enfin, avant. Je ne sais pas ce que je dis. » Il rit nerveusement, puis son regard se figea sur l'intérieur du médaillon.
Maëlle sentit son estomac se serrer. La mèche de cheveux châtain était là, fine comme du fil de soie, attachée par un ruban bleu passé. Elle la connaissait par cœur.
« Ce sont des cheveux de femme, dit l'homme. Je crois... » Il ferma les paupières. « Non. Je ne crois rien. Je sais que c'est important. Je le sais parce que je le sais, et c'est la seule chose que je sais. » Il ouvrit les yeux et la regarda. « Vous les connaissez ? Ces cheveux ? »
Maëlle resta droite. Son visage ne bougea pas. Elle avait appris à mentir devant la mer : quand la houle se lève et que vous mentez sur votre fatigue, sur votre peur, sur votre capacité à tenir la barre, il faut que votre visage reste un lisse comme une table de granit. « Non, dit-elle. Je ne les ai jamais vus. »
Une seconde. Deux. L'homme la fixa. Ses yeux avaient l'éclat mouillé des galets sous la mer. Quelque chose passa dans son regard, comme une vague au loin, puis il hocha la tête, referma le médaillon, et le laissa retomber contre sa poitrine.
« Vous devriez appeler quelqu'un, dit-il. La police. Les garde-côtes. » Il ne semblait pas le craindre — seulement le suggérer, comme une chose naturelle, un chat qui sort par la porte ouverte.
Maëlle aurait dû. Elle le savait. Elle avait laissé la situation déraper une nuit déjà. Mais elle regarda ses mains posées sur la couverture — des mains abîmées par les cordages, des paumes rugueuses, comme un homme qui a tiré sur des filets pendant des années — et elle pensa au médaillon, et à sa mère.
« Le téléphone est mort, dit-elle. La ligne a été coupée par la tempête. Les lignes de la côte ne sont pas encore rétablies. » C'était faux. Le téléphone fixe du phare avait fonctionné à l'aube, quand elle avait failli appeler. Mais elle voulait voir, elle voulait comprendre, et quand on veut comprendre quelque chose à la mer, on attend la prochaine marée.
L'homme hocha la tête. Il semblait croire à cette excuse bancale. Ou fait comme si. Dans le salon, le poêle ronflait, et dehors la mer commençait à se retirer. Maëlle connaissait ce son — la respiration de la terre. Elle regarda par la fenêtre l'étendue découverte, les rochers noirs semblables à des dos de bêtes, et quelque chose dans le retrait des eaux lui donna froid.
Elle se retourna vers lui. Il s'était redressé, assis au bord du lit de fortune, les pieds par terre. Il la regardait toujours. Il allait dire quelque chose, puis son regard glissa vers la table basse, où se trouvait une photo encadrée de sa mère, prise dix ans plus tôt, debout sur le quai de Porz-Spagnol, un crabe à la main, sourire éclatant.
Il devint très pâle. Non — pire. Il se figea, comme un homme qui voit un fantôme. Il se leva brusquement. Maëlle fit un pas en arrière.
« Cette femme, dit-il, la voix soudain rauque. Là. » Il pointa la photo du doigt. « Je la connais. »
Maëlle ne répondit pas tout de suite. Le vent se leva contre la vitre du phare, comme une longue plainte. L'homme s'approcha de la photo, la prit dans ses mains rugueuses, la tourna — et son pouce s'arrêta sur l'inscription au dos, écrite à la plume bleue, la calligraphie élégante de sa mère : « Anne, à la Roche des Pêcheurs, août. Ne m'oublie pas. »
Le visage de l'homme se défit. Il recula comme s'il avait touché du feu. Il toucha son médaillon.
« Anne, murmura-t-il. Anne. » Ses yeux se levèrent vers Maëlle, et cette fois ils n'étaient plus gris-vert, mais d'un vert profond, presque noir, comme quand la mer devient colère. « C'est vous, cette Anne ? »
Maëlle resta immobile. Les mensonges se bousculaient dans sa tête, une écume de mots sans suite.
Et dehors, la mer vint frapper les rochers en contrebas, deux fois plus fort que la marée ne le permettait — comme si, pour la première fois depuis des années, elle se pressait d'écouter.