Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 3: The Village Whisper
Le lendemain, le vent était tombé comme un drap qu’on replie. La mer, calmée, luisait d’un gris d’ardoise sous un ciel bas. Maëlle avait passé la nuit dans le fauteuil du salon, à surveiller le souffle lent de l’homme sur le canapé. Il ne s’était pas réveillé une seule fois, n’avait pas bougé d’un millimètre, et pourtant sa poitrine se soulevait à intervalles si réguliers qu’on aurait dit une mécanique.
Elle avait préparé son plan dès les premières heures. Le docteur Kermadec tenait son cabinet au bourg, à trois kilomètres de la pointe. Il était discret, il ne posait pas de questions quand on payait comptant, et il était à moitié sourd de l’oreille gauche, ce qui facilitait toujours les conversations inconfortables.
L’homme s’éveilla alors qu’elle finissait son café — une tasse qu’elle n’avait pas touchée.
— Où est-ce que je suis ? demanda-t-il, la voix rauque, en s’asseyant avec une lenteur qui n’avait rien d’humain.
— Chez moi, répondit-elle. Au phare. Vous êtes tombé dans l’eau, monsieur... ?
Il ne répondit pas. Il la regarda — ses yeux étaient bleus ce matin-là, un bleu profond, presque violet — puis il baissa les yeux vers son propre torse nu. Aucune entaille, aucune cicatrice, pas même une égratignure. Maëlle avait déjà remarqué.
— Vous n’avez rien, dit-elle. Pas une marque. On vous a sorti des rochers à marée haute dans une tempête qui aurait tué un dauphin.
Il parut peser ses mots, comme s’il tâtonnait dans une pièce noire.
— Je ne me souviens de rien.
— Je sais. Vous l’avez dit hier.
Elle lui jeta des vêtements — un pull trop large de son père, un pantalon retroussé. Il enfila le tout avec une maladresse curieuse, comme quelqu’un qui découvre les boutons et les fermetures éclair. Puis il s’arrêta, la regarda, et son visage prit cette expression qu’elle commençait à connaître : il cherchait dans son propre crâne un nom pour tout ce qu’il voyait.
— Le docteur, dit-elle. On y va.
Il ne discuta pas. Il la suivit à travers l’étroit sentier côtier sans trahir le moindre essoufflement. La route descendait en lacets vers le village, entre des murets de pierre sèche couverts de lichen rose. Le chemin s’ouvrit sur le bourg : une place de granit, une église trapue, et les volets bleu pâle du café Guivarc’h qui fermaient encore à cette heure.
La salle d’attente du docteur sentait le camphre et le pain grillé. Maëlle craignait que la vieille secrétaire, Annaïc Le Meur, ne les dévisage. Elle la connaissait depuis l’enfance — cette femme qui avait rapporté à sa mère la nouvelle de sa propre nomination au phare, une robe noire, un collier de perles fausses, une curiosité intacte.
Annaïc les fit entrer au cabinet sans la moindre question. Le docteur Kermadec, un homme rond et chauve aux mains tachées d’encre, fit asseoir l’homme sur la table d’examen. Il lui prit le pouls, fronça les sourcils, le prit à nouveau. Il lui ausculta la poitrine, le dos, écouta longuement les poumons.
— Vous êtes sûr qu’il est tombé à l’eau ? demanda-t-il à Maëlle par-dessus ses lunettes.
— Pourquoi ?
— Son pouls, répondit le docteur. Aucun homme vivant n’a un pouls aussi lent sans être en hypothermie profonde. Et ses poumons sont secs. Secs comme du papier. S’il a passé plus de cinq minutes dans cette mer, il aurait de l’eau dans les alvéoles. (Il se tourna vers le patient.) Vous n’avez mal nulle part ? Pas de migraine ? Pas de bourdonnements ?
L’homme secoua la tête. Les yeux de Maëlle croisèrent ceux du docteur, qui haussa les épaules.
— Tout va bien. Hormis le fait que vous ne vous souvenez de rien, vous êtes en meilleure santé que moi et que la moitié de la commune. Rentrez chez vous, buvez du bouillon, reposez-vous.
L’homme passa la porte d’examen avant Maëlle. Dans la salle d’attente, une vieille femme était assise, voûtée sur sa canne, un fichu de laine grise enfoncé jusqu’aux sourcils. Elle ne regardait pas son magazine. Elle regardait l’homme.
Maëlle la reconnut aussitôt. Madame Kernevel, quatre-vingt-douze ans, surnommée la mère des marées par les enfants du bourg, parce qu’elle prédisait les tempêtes à la façon dont ses os se serraient. Elle avait encore tous ses cheveux, blancs comme la neige, tressés deux fois autour de son crâne comme une couronne antique.
La vieille femme se redressa lentement, avec un craquement de ses vertèbres. Elle s’approcha de l’homme sans le quitter des yeux. Elle tendit une main noueuse comme une racine, et toucha la joue de l’inconnu. Il ne recula pas.
— Tu ne devrais pas être là, murmura-t-elle. Tu le sais, au fond de toi. Ton sang le sait.
Maëlle fit un pas entre eux.
— Madame Kernevel, ce monsieur vient de...
— Il n’a pas de nom, coupa la vieille. Ou plutôt il en a un, mais il n’a pas le droit de le dire. (Elle tourna vers Maëlle ses yeux d’un bleu délavé, presque blancs, où toute malice semblait disparue depuis longtemps.) Tu sais ce que tu as tiré de l’eau, Maëlle Le Goff ? Tu n’as pas tiré un homme. Tu as tiré une promesse.
L’homme resta immobile, le visage vide. Mais Maëlle vit ses yeux — ils viraient lentement au vert, comme des algues sous un courant.
— Ta mère, poursuivit la vieille. Ta mère lisait les signes. Elle se rendait à la pointe la nuit de la pleine lune avec un mot pour la mer. Tu crois qu’elle s’est perdue ? Tu crois qu’elle est tombée ? (Elle rit, d’un bruit sec, comme des galets remués par la vague.) La mer ne prend pas les vivants, Maëlle. Elle les échange.
L’homme posa une main sur l’épaule de Maëlle. Il était plus proche qu’elle ne l’avait senti. La vieille le regarda, hocha la tête, puis se rassit lourdement sur sa chaise comme si la conversation l’avait vidée de toute sa force.
— Il appartient à la marée, dit-elle, la voix soudain blanche, fatiguée, à peine audible. Et la marée se souvient de ce que nous oublions.
Le docteur ouvrit la porte à cet instant, débita des recommandations à Maëlle sans remarquer l’atmosphère, puis les poussa dehors. La porte claqua.
Dans la rue, face à l’église silencieuse, Maëlle attrapa le bras de l’homme.
— Qu’est-ce qu’elle a voulu dire ?
Il la regarda. Ses yeux étaient redevenus bleus — le bleu d’un ciel de janvier, uniforme et sans réponse.
— Je ne sais pas.
— Elle t’a touché, dit Maëlle. Et tu ne t’es pas écarté. Moi aussi je le sais, ça. On ne se laisse pas toucher comme ça quand on ne se souvient de rien.
Il resta silencieux un long moment. Puis il dit :
— Elle avait la même odeur que l’eau cette nuit-là.
Maëlle ouvrit la bouche, puis la referma. Le liseré de bronze du médaillon lui brûla la poitrine sous quatre épaisseurs de coton. Elle avança la main, instinctivement, pour vérifier qu’il était encore là — et le vit. Ou plus exactement, elle vit l’homme qui la regardait, qui avait vu son geste, et qui savait, quoi qu’il prétende, qu’elle cachait quelque chose dans son corsage.
— Qu’est-ce que tu portes ? demanda-t-il.
Sa voix n’avait rien de menaçant. Maëlle ne savait pas ce qui lui fit le plus peur : qu’il soit innocent et qu’elle mente quand même, ou qu’il sache déjà ce qui se trouvait dans le médaillon, et qu’il la laisse mentir de toute façon.
— Rien, dit-elle. Une vieille habitude.
Elle commença à marcher vers la route du phare. Derrière elle, le village s’étirait, muet, et malgré elle — chaque fois qu’elle reprenait son souffle — la mer lui semblait un peu plus forte, un peu plus haute, un peu plus proche du bourg que la veille.