Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 20: The Undertow
La barque tangua si fort que Maëlle sentit ses dents claquer. Elle s'accrocha au plat-bord, les jointures blanches, les yeux brûlants d'eau salée. Yann jura derrière elle, tirant sur la drisse d'une main tandis que l'autre serrait la barre comme on serre la gorge à un ennemi.
— Tiens-bon ! cria-t-il par-dessus le vent.
La vague suivante frappa la proue avec la violence d'un poing. Maëlle avala de l'écume, toussa, et chercha la lueur de Roche Noire à l'horizon. Elle n'y voyait rien. Le ciel s'était refermé sur eux comme un couvercle de plomb, et la mer, cette mer qu'elle connaissait depuis l'enfance, était devenue une bête qu'elle ne reconnaissait plus.
La cave du Morgan lui collait encore à la peau — cette odeur de sel et de pierre mouillée, cette voix qui semblait venir de sous l'eau, cette phrase qui tournait dans sa tête comme une sangsue : *Tu ne rends pas la pierre. Tu rends la promesse.*
Elle toucha le locket sous sa veste. Il était tiède, presque brûlant, comme s'il avait été posé près d'un feu.
— On n'arrivera jamais à temps ! hurla Yann en lâchant la barre pour empoigner l'aviron. La mer s'est levée trop vite. On va devoir prendre le couloir entre les récifs !
— C'est de la folie, répondit Maëlle, la gorge serrée. À marée haute, le couloir n'existe même plus. Tu vas nous envoyer contre le Traouïero.
— Alors dis-moi ce que tu veux faire, Maëlle ! Mourir ici ou crever en essayant ?
Elle chercha des yeux la carte imaginaire qu'elle gardait en tête — les passages qu'elle connaissait par cœur depuis l'âge de douze ans, ceux que son père lui avait montrés, ceux que sa mère avait marqués sur ce vieux chart aujourd'hui perdu dans les flots. Et elle comprit soudain ce que sa mère avait dû ressentir, là, dans une cave de pierre noire, à marchander sa propre mémoire contre la vie d'une enfant qu'elle n'avait pas encore vue grandir.
Maëlle prit la barre.
— Tu me fais confiance ? demanda-t-elle.
Yann hésita une seconde. Puis il s'écarta.
Elle laissa la barque virer, suivant une ligne qu'aucune carte ne montrait, une ligne qu'elle sentait dans la courbe de son ventre. Le couloir entre les récifs s'ouvrit devant eux comme une gueule vorace, et la barque s'y engouffra.
Les vagues passaient à moins d'un mètre de chaque bord. Des pointes noires affleuraient, prêtes à déchirer la coque. Maëlle ne les regardait pas. Elle regardait droit devant, là où l'eau, sans raison visible, s'éclaircissait, là où les reflets argentés indiquaient un passage que la mer n'avait pas encore pris.
Elle ne savait pas comment elle le trouvait. Elle le trouvait, c'est tout.
La barque sortit du couloir dans une dernière embardée qui les projeta tous les deux à plat ventre contre les bancs. Quand Maëlle se releva, Roche Noire était là, à quatre cents mètres. Le phare tournait son faisceau comme un œil fatigué qui refusait de se fermer.
— C'était…, commença Yann, la voix rauque. Il n'acheva pas.
Maëlle n'acheva pas non plus. Elle regardait le village.
Ou plutôt ce qu'il en restait.
L'eau était montée jusqu'aux premières maisons. La place de l'église n'était plus qu'un lagon où flottaient des barques détachées, des fûts de bois, une porte arrachée. Les fenêtres du bas étaient noyées, et sur le toit de la boulangerie, une vieille femme et son petit-fils étaient agenouillés, entourés d'eau de toutes parts.
— Mon Dieu, souffla Yann.
— Ce n'est pas mon Dieu qui a fait ça, répondit Maëlle.
Elle rama comme elle ne l'avait jamais fait. Yann fit de même, sans un mot. L'eau, autour d'eux, semblait presque calme maintenant — le pire était passé, ou du moins la première poussée. Mais les dégâts, eux, restaient là, visibles, concrets, quotidiens. Des gens, des maisons, des vies entières suspendues à un fil.
Ils accostèrent au ponton de pierre, ou ce qui en restait — le ponton était à moitié submergé. Maëlle sauta dans l'eau jusqu'à la taille, ses bottes se remplissant aussitôt. Elle ne sentait plus le froid. Elle s'avança vers le groupe qui s'était rassemblé sur le terre-plein de l'église, son visage mouillé, ses cheveux plaqués contre son front.
— La gardienne ! cria quelqu'un.
Elle reconnut Colette, encore frêle dans sa robe trempée, mais droite, droite comme une balise de granite. Près d'elle, Romé se tenait un peu en retrait, son regard lumineux posé sur Maëlle avec une intensité qui la fit frissonner sous l'eau qui dégoulinait.
— La mer a pris le Lannic d'abord, dit Colette, la voix cassée. Les Kerlo, les Prigent — tout le monde est sain et sauf, mais…
Elle s'arrêta. Un silence.
— Mais quoi ? demanda Maëlle.
— Le mur de l'église a cédé. La crypte est inondée. Le reliquaire…
Maëlle ferma les yeux. Le reliquaire. La grotte sacrée sous le clocher où reposaient les objets de la première gardienne — celle qui avait refusé le Morgan et était devenue la pierre elle-même, celle dont l'os, disait la légende, tenait la frontière entre la mer et le village. Si la crypte était inondée, l'os serait mouillé, rongé, désamorcé.
La frontière tomberait.
C'était peut-être déjà fait.
— Ils ont récupéré ce qu'ils pouvaient, reprit Colette. J'ai porté les chandelles moi-même. Mais l'eau est remontée vite. Trop vite.
Maëlle regarda autour d'elle. Les visages des villageois — fatigués, terrifiés, et pourtant obstinés. Elle les connaissait tous. Colette, qui l'avait vue naître. Le vieux Kerloc'h, qui lui avait appris à nouer les nœuds marins. La petite Anne-Marie, dont le prénom lui serrait le cœur à chaque fois qu'elle l'entendait appeler.
Sa propre mère avait fait ce choix pour elle. Elle se souvenait maintenant — ou plutôt elle ne se souvenait pas, mais elle savait, comme on sait les choses que l'on porte en soi, que cette femme qu'elle n'avait jamais connue avait donné sa mémoire pour que sa fille vive. Une mémoire. Toute une vie de souvenirs effacés, brûlés, échangés contre un prix que la mer avait fixé.
Et voilà que le village entier, lui, se tenait devant Maëlle.
Ils ne savaient pas tout. Ils ne savaient pas ce que contenait le locket. Ils ne connaissaient pas le nom de la Morgan. Mais ils savaient une chose, une seule, et ils la montraient dans leurs yeux : ils croyaient que la gardienne de Roche Noire les protégerait. Elle, Maëlle, fille d'Anne, arrière-arrière-petite-fille de la première gardienne.
Elle tira le locket de sous sa veste.
Il brillait bizarrement dans la lumière terne du ciel assiégé. Un éclat comme celui d'une écaille, d'un coquillage poli. Elle le tenait contre sa paume, petite, lourde, chaude.
— Qu'est-ce que tu fais ? demanda Yann doucement.
— Il faut rendre le locket, dit-elle.
Il n'y avait ni triomphe ni défaite dans sa voix. Juste une constatation, comme on dit qu'il faut réparer une voile déchirée ou renforcer un mur fissuré.
— Tu as refusé pour ta mère, dit Yann. Tu l'as refusé parce que c'était injuste.
— C'était injuste, répondit Maëlle. Ça l'est peut-être toujours. Mais il y a un village entier derrière moi, Yann. Des gens qui n'ont pas choisi cette guerre. Des gens qui méritent de dormir sans que la mer leur tombe sur la tête.
— Et ta mère ?
Maëlle déglutit.
Il y avait dans le locket un portrait en miniature — un visage qu'elle ne connaissait pas, une femme qu'elle cherchait au fond des rêves et des photos jaunies, une femme qui lui avait donné l'essentiel. Si elle le rendait au Morgan, cette femme cesserait d'exister. Ou bien elle s'effacerait encore. Ou bien elle cesserait de rêver dans les vagues, là où les noyés flottent sans jamais se décomposer vraiment.
Mais si elle ne le rendait pas, eux tous mourraient.
Elle pensa alors à la phrase. *Tu ne rends pas la pierre. Tu rends la promesse.* Quelqu'un, quelque part, avait fait une promesse que Maëlle portait comme on porte un nom. Peut-être que ce locket n'était pas la fin de l'échange. Peut-être que c'était le début du chemin.
Elle se tourna vers la mer.
— Je reviendrai, dit-elle, si bas que personne ne l'entendit, sauf peut-être la mer elle-même. Maman. Je te trouverai. Je te trouverai même si je dois traverser toutes les vagues du monde pour ça.
Elle mit le locket dans sa poche de poitrine, le boutonna, puis se tourna vers Colette.
— Comment est-ce qu'on évacue les gens ? demanda-t-elle.
Le soir tomba. Le ciel était encore rempli de nuages noirs, et la mer luisait d'une manière étrange, comme sous une marée d'huile. Les villageois étaient montés dans les étages du presbytère, dans l'école, n'importe où que l'eau ne pouvait pas atteindre. Maëlle se tenait sur la cale de granit qui menait à la plage, regardant la ligne des vagues montait lentement le long de la première maison.
Elle avait dans sa poche le locket.
Vers minuit, un silence singulier se répandit sur le village. Une accalmie. Le vent mourut comme on souffle une bougie — rapidement, nettement. La mer se retira de quelques mètres, comme si elle hésitait. Et dans ce silence, au bout de la plage noyée, Maëlle vit quelque chose bouger.
Un homme debout, face à la mer.
Romé.
Elle descendit vers lui sans faire exprès, les pieds foulant la vase boueuse. Quand elle l'eut rejoint, il ne se retourna pas.
— Tu vas le faire, dit-il. Rendre le locket.
— Je n'ai pas le choix.
— Tu as le choix. Tu l'avais toujours. Ils t'ont fait croire que les choix se résumaient à des promesses, mais c'est faux. Les choix sont comme les marées, Maëlle. Ils changent selon le temps, selon la lune, selon le vent.
— Je croyais que tu étais un esprit envoyé pour chercher une épouse, dit-elle. Ton discours a changé.
Romé la regarda enfin. Son visage était vraiment beau, presque trop parfait, comme un visage dessiné par une main qui ne connaissait pas les défauts.
— J'ai changé, dit-il. Je change à chaque marée. Je suis comme la mer, et la mer n'est jamais la même qu'une seconde plus tôt.
— Dis-moi une chose, Romé. Juste une. Qu'est-ce que ça veut dire, *rendre la promesse* ?
Il ouvrit la bouche. Un son bizarre sortit de sa gorge — un soupir, un sifflement, quelque chose comme une musique lointaine. Puis il secoua la tête.
— C'est une autre chanson, dit-il. Une chanson plus vieille que la première gardienne. Plus vieille que le rocher. Une chanson qui vient du temps où le sable n'existait pas encore.
Et il se retourna vers la mer. Il resta là, immobile, silhouette sombre sur une côte d'argent, pendant que les vagues recommençaient doucement à remonter.
Maëlle remonta vers le phare. Elle avait froid, elle avait mal, elle avait peur. Mais au moins, pour cette nuit, le village était encore là. La marée s'était retirée comme un cheval fatigué qui reprend son souffle.
Le phare l'attendait. Sa lumière tournait, patiente.
Elle referma la porte derrière elle.
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