Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 22: The Fisherman's Secret
La pluie s’était arrêtée, mais l’air restait lourd, chargé de sel et d’iode. Maëlle descendait l’escalier en colimaçon du phare, les mains encore tremblantes, quand elle trouva Pierre adossé au mur de pierre, dans l’ombre de la porte. Il n’était pas venu pour la lumière. Il n’avait jamais besoin de la lumière.
— Tu sais, dit-il sans préambule, la voix rauque comme une voile usée, je l’ai entendue. Cette musique.
Maëlle s’arrêta à deux marches du sol. Le vent soufflait par rafales, faisant claquer une corde quelque part.
— Tout le village l’entend, Pierre. Romé a dit que…
— Romé. Il cracha le nom comme un arête. Romé ne sait pas tout. Il n’était pas là.
Il y eut un silence. Maëlle connaissait ce genre de silence. Celui qui précède une confession ou un mensonge. Parfois les deux.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Pierre passa une main sur sa barbe grise. Ses yeux, d’un bleu délavé par des décennies de mer, évitaient les siens.
— Ton bateau. Celui de ton père. Le vieux chalutier que ta mère a pris, cette nuit-là. Tu sais pourquoi il a sombré ?
Maëlle sentit son cœur se serrer.
— Il y avait une tempête. Une mer démontée. Tout le monde le sait.
— Tout le monde le croit. Pierre secoua la tête. Mais la mer ne ment pas, Maëlle. Les hommes, si.
Il sortit une pipe qu’il ne bourra pas, par simple habitude nerveuse. Dans la pénombre, son visage semblait soudain plus vieux, creusé par quelque chose qui n’était pas que le vent.
— Ton père et mon frère. Des années avant ta naissance. Ils faisaient un pari. Une connerie de jeunes marins. Qui pourrait tenir la barre le plus près de la Roche Noire sans virer. Mon frère a perdu. Il a perdu son bateau, et presque sa vie. Ton père est sorti du port comme un héros.
— Je ne vois pas le rapport.
— Le rapport, c’est moi. Pierre releva enfin les yeux. J’avais seize ans. J’ai vu la honte ronger mon frère. Et j’ai fait une connerie.
Le vent hurla autour du phare. Maëlle descendit les dernières marches, s’approchant de lui.
— Quelle connerie, Pierre ?
Il ferma les yeux un instant.
— Je suis allé sur ton bateau, la nuit avant que ta mère reparte. Le chalutier était amarré au vieux quai. J’ai saboté le gouvernail. Une petite vis. Juste assez pour qu’il cède dans une mer difficile.
Maëlle le regarda. Le sol semblait bouger sous ses pieds, comme un pont qui cède.
— Tu as saboté le bateau de ma mère ?
— J’ai saboté le bateau de ton père. J’avais seize ans. Je ne savais pas qu’elle prendrait la mer cette nuit-là. Personne ne le savait.
Une rage froide monta en elle, si violente que ses mains se serrèrent en poings.
— Tu as tué ma mère.
— Peut-être pas, dit Pierre calmement. Ton père a réparé le gouvernail avant sa propre mort. Il n’a jamais su que quelqu’un l’avait touché. Mais ta mère… elle est partie avec une mer qu’elle connaissait. Une mer qui aurait dû être calme. Sauf si…
— Sauf si quoi ?
Pierre respirera profondément.
— Sauf si tout était déjà cassé. Pas le bateau. Le pacte. La musique que tu entends en ce moment. Celle qui appelle Romé.
Maëlle secoua la tête, ne comprenant pas.
— Tu essaies de te racheter en inventant des histoires ?
— Non. Pierre sortit un objet de sa poche. Une boussole ancienne, le verre fêlé, l’aiguille immobilisée. Regarde.
Il la lui tendit. Maëlle hésita, puis la prit. L’aiguille ne pointait pas le nord. Ni le sud. Elle restait figée, comme si le temps s’était arrêté le jour où elle avait cessé de tourner.
— C’était à mon frère, dit Pierre. Il l’a trouvée sur la grève, après la première nuit où la musique a résonné. La nuit où ta mère a disparu. Tout le monde cherchait des débris. Lui n’a trouvé que ça. Et une boîte à musique.
Maëlle leva les yeux.
— Une boîte à musique ?
— Vide. Sans mécanisme. Mais elle jouait encore.
Pierre regarda la mer, au-delà des rochers.
— Mon frère l’a entendue. Il est devenu fou. Il disait qu’elle venait de sous l’eau, que quelqu’un jouait pour lui. Il est parti un matin, sans un mot. On ne l’a jamais revu.
La boussole était froide entre les mains de Maëlle. Elle la retourna. Sur le dos, gravée dans le laiton, une inscription : *«À celui qui garde la promesse.»*
— Ton frère… dit Maëlle lentement. C’est lui, le promis. Pas Romé.
Pierre secoua la tête.
— Je ne sais pas qui est Romé. Ni ce qu’il a fait. Mais mon frère entendait la musique avant moi. Avant tout le monde. Et il m’avait dit une chose, la veille de sa disparition.
— Quoi ?
Pierre baissa la voix, comme si la mer pouvait l’entendre.
— Il a dit : « La promesse n’a jamais été à la mer. Elle est au chanteur. Et le chanteur est piégé sous la Roche Noire depuis que quelqu’un a refusé de répondre. »
Maëlle sentit un frisson lui parcourir l’échine.
— Le gardien. Le premier gardien.
— Peut-être. Ou peut-être quelqu’un d’autre. Mon frère a dit aussi que la pierre ne contenait pas la mer. Elle contenait une voix.
Un son lointain traversa l’air. Une mélodie, portée par le vent, venue des profondeurs. Elle semblait plus forte qu’avant, plus pressante. Maëlle regarda vers la mer, noire et mouvante, et pour la première fois, elle comprit : ce n’était pas un appel. C’était une prière.
Une prière qu’on avait ignorée pendant des siècles.
— Pierre, dit-elle en serrant la boussole, pourquoi tu me racontes ça maintenant ?
Pierre la regarda droit dans les yeux.
— Parce que tu vas vouloir rendre la promesse. Et tu vas vouloir le faire en allant à la Roche Noire. Mais ce n’est pas là-bas qu’elle doit être rendue.
— Où, alors ?
Pierre indiqua un point au nord, là où la côte se brisait en dents de scie.
— Le Pont du Diable. C’est là que mon frère allait chaque nuit. C’est là qu’il entendait la musique la plus claire. Et c’est là que j’ai vu, une seule fois, une lumière sous l’eau. Une lumière qui bougeait. Comme quelqu’un qui jouait d’un accordéon.
La pluie reprit, fine et froide. Maëlle resta immobile, la boussole serrée contre sa poitrine.
— Alors, c’est là qu’on va, dit-elle.
Pierre hocha la tête.
— Je t’y emmène. Mais tu dois savoir une chose.
— Quoi ?
— La dernière fois que j’ai vu mon frère, il était sur le Pont du Diable. Et il jouait. Pas de l’accordéon. Il chantait. Il chantait la chanson de la boîte à musique. Et quand il s’est arrêté… la mer a monté. Le Pont du Diable n’existe plus.
Le vent hurla. Maëlle regarda l’horizon, et quelque chose dans la nuit bougea. Une forme sombre, indistincte, qui n’était pas un nuage.
— Alors la cible est déjà submergée, murmura-t-elle.
— Ce n’est pas une cible. C’est une porte. Pierre se tourna vers elle, le visage grave. Et si tu veux passer cette porte, tu n’auras pas besoin de bateau. Tu auras besoin de chanter.
Le silence retomba. La musique continuait, insistante, venue d’ailleurs. Maëlle regarda Pierre, puis la boussole. L’aiguille, soudain, trembla.
Elle pointait vers le nord.
Vers le Pont du Diable.
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