Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 23: The Quilty Shore
La barque tangua dès qu’ils quittèrent l’abri du port. Le ciel, déjà bas, s’alourdissait d’une bruine grise qui collait aux joues comme des doigts froids. Maëlle tenait la barre, les jointures blanchies, tandis que Pierre écopait sans un mot l’eau qui filtrait par les planches mal jointes.
— Tu es sûr de l’endroit ? demanda-t-elle sans quitter des yeux la ligne des récifs.
— Le Pont du Diable n’est pas un endroit, répondit Pierre. C’est une heure. Celle où la mer descend assez pour qu’on voie les arches noires sous la surface. Encore une demi-heure, et elles seront visibles.
Maëlle jeta un coup d’œil au compas posé contre le banc. L’aiguille ne tremblait plus vers le nord géographique. Elle pointait droit devant, vers le large, là où l’horizon se confondait avec le ciel en une couture grise. « Ça ne nous dit pas quoi faire une fois là-bas, » murmura-t-elle.
Pierre laissa l’écope tomber. Il la regarda longuement, et pour la première fois Maëlle vit dans ses yeux le poids d’une confession plus vieille que celle du bateau saboté.
— Mon frère disait qu’on ne traverse pas le Pont. On le chante.
— Ça veut dire quoi, ça ?
— Ça veut dire que je n’en sais rien. Mais il l’a fait. Il a pris la barque de notre père, il a ramé jusqu’à l’heure noire, et il a chanté. Ma mère l’a entendu depuis la falaise. Elle a dit que la voix n’était pas tout à fait la sienne, vers la fin. Comme si quelque chose d’autre chantait avec lui.
La barque franchit la passe étroite entre deux rochers moussus. L’eau devenait plus sombre, presque noire, et le bruit des vagues se changeait en un murmure sourd, plus régulier, comme une respiration.
Maëlle coupa le moteur. Le silence qui suivit n’était pas vide. Il était dense, chargé de quelque chose qui attendait.
— On est au-dessus ? demanda-t-elle.
Pierre hocha la tête et se pencha par-dessus le bordage. Son visage se refléta brièvement dans l’eau, puis les nuages choisirent cette seconde pour se déchirer, et la lune apparut.
L’eau devint claire comme du verre. Et sous eux, à moins de deux brasses, Maëlle vit les arches.
Elles étaient massives, taillées dans une pierre plus noire que le basalte, lisses comme si l’eau les avait polies pendant mille ans. Trois arches, formant un pont qui plongeait vers les profondeurs, vers une obscurité que la lumière de la lune ne perçait pas. Au centre, sous l’arche principale, une ouverture ronde, parfaite, comme la gueule d’un puits.
— La porte, dit Pierre dans un souffle.
Maëlle ne répondit pas. Elle écoutait.
Il y avait une musique. Ou plutôt la sensation d’une musique, très loin, sous l’eau, sous les arches, sous le monde. Une mélodie lente, en mineur, jouée sur des cordes qui vibraient dans la poitrine plus que dans les oreilles. Elle la reconnaissait. C’était la berceuse du coffret à musique, mais plus ample, plus ancienne, comme si la boîte n’avait été qu’un écho rétréci de cette chose immense qui jouait dans les profondeurs.
— Pierre, tu l’entends ?
Il secoua la tête, les yeux fixés sur l’eau. Ses traits étaient tendus, presque douloureux. Le visage d’un homme qui regarde une tombe récemment refermée.
— Moi, j’entends mon frère. Il chante. Toujours la même chanson. Depuis toutes ces années.
La barque dériva lentement vers l’ouverture sous l’arche centrale. Maëlle ne la dirigeait pas. L’eau la portait, comme une main qui guide un bras. Elle pensa à la façon dont elle avait trouvé le chenal d’accès au village après la tempête, guidée par quelque chose qu’elle ne comprenait pas, qui lui avait toujours obéi sans qu’elle sache ni comment ni pourquoi.
C’est alors que l’accordéon commença. Un vrai accordéon cette fois, pas une mémoire sonore. Quelque part sous l’eau, là-bas, sous le Pont, sous cette porte ronde, un soufflet se déployait et des notes montaient en spirale vers la surface. Elle sentit la mélodie lui traverser le ventre et lui monter dans la gorge.
— Elle est là, dit-elle. En bas. Elle joue.
Pierre la saisit par le bras, brusquement.
— Il faut répondre. Maintenant. Avant que la lumière change.
— Comment ? Qu’est-ce que je chante ?
— Pas ce que. Qui. Maëlle, ce pont a été construit sur de la musique. Chaque pierre a été posée par un son. Si tu n’envoies pas le bon son, il t’avalera.
La lune se glissa derrière un nuage, et l’eau redevint noire. Le chant sous-marin persista, inchangé. Maëlle chercha la berceuse dans sa gorge, laissa sa mère lui revenir – les mains d’Anne sur ses cheveux, la voix qui passait à travers les murs du phare quand elle voguait en songe. Elle ouvrit la bouche pour chanter.
L’eau explosa.
Une chose noire et massive jaillit du centre des arches, soulevant la barque presque à la verticale. Maëlle s’agrippa au plat-bord tandis que Pierre basculait en arrière, happé par la vague qui déferlait par-dessus le bastingage. Il cria – un cri bref, coupé par l’eau. Elle le vit disparaître dans le trou rond, tombant comme une pierre vers la musique qui continuait de monter des profondeurs.
— Pierre !
Sa voix se perdit dans le fracas. La barque retomba lourdement, mais Pierre n’était plus là. L’eau se referma sur l’ouverture sous l’arche, se lissant comme un miroir.
La musique s’arrêta.
Un silence total, terrible, engloutit la nuit. Et puis, du plus profond du puits sous-marin, monta une note unique, démesurée, soutenue par un souffle immense : celle d’un accordéon qui jouait désormais pour un seul auditeur.
Maëlle resta seule, debout dans la barque qui dérivait lentement vers le large, le compas vibrant comme une corde pincée entre ses doigts.
Elle comprit que ce n’était pas elle qui allait répondre au chant.
C’était ce qu’on attendait en bas qui venait de prendre une cartouche dans son jeu.
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