Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 24: The Third Choice
L'eau était noire d'encre autour de la chaussée submergée. La mer s'était retirée de la terre mais pas du Pont du Diable, qui émergeait comme une épine dorsale de basalte au milieu des vagues qui refusaient de refluer. Maëlle se tenait sur la dernière pierre sèche, les pieds dans l'écume, le locket serré dans son poing.
À côté d'elle, l'étranger.
Pas Yann. Pas vraiment. Le visage avait les mêmes traits, mais les yeux étaient devenus couleur d'abîme, et ses doigts effleuraient la surface de l'eau comme s'il cherchait une mélodie perdue. L'accordéoniste jouait toujours sous la pierre, et chaque note faisait vibrer la pierre sous leurs pieds.
« Trois choix, murmura la voix qui montait des profondeurs. Trois dettes que tu peux payer. »
Maëlle sentit la présence de la Morgan avant de la voir — un frisson dans l'air salé, un silence soudain dans la musique de l'accordéon. La brume se condensa en forme humaine, et la Morgan émergea de l'eau comme si elle avait toujours été là, debout sur la crête de la chaussée.
Elle portait le visage de toutes les mères disparues. Celui de sa propre mère, brièvement — puis celui de Romé, puis celui de l'accordéoniste. Son sourire changeait avec chaque vague qui léchait ses pieds.
« Tu peux renoncer à ton souvenir de lui. » Elle désigna l'étranger d'un geste lent. « Il retournera à la vie, mais tu ne le reconnaîtras plus jamais. Le temps effacera son visage de ta mémoire comme la mer efface les pas sur le sable. »
L'étranger ne protesta pas. Il la regardait avec une intensité douloureuse, comme s'il essayait de graver son image dans ses propres yeux avant que la possibilité même de se souvenir d'elle ne disparaisse.
« Ou tu peux me donner le locket. » La Morgan tendit une main pâle. « Et j'apaiserai le fantôme de ta mère. Elle pourra traverser. Mais l'homme que tu as sauvé deviendra esprit de marée pour l'éternité. Il chantera avec l'accordéoniste sous le Pont du Diable, et son cœur ne battra plus jamais pour personne. »
Maëlle serra le locket plus fort. À travers le métal, elle sentait le portrait gravé de sa mère — le sourire triste, les yeux qui ressemblaient aux siens.
« La troisième option, je suppose, c'est que je le laisse devenir ce que tu proposes. »
La Morgan inclina la tête. « C'est la seule voie sans sacrifice. Lui, dans l'eau, et toi, libre. Ton souvenir, ton locket, ta vie — tout reste à toi. »
L'étranger tendit alors la main et toucha la joue de Maëlle. Ses doigts étaient froids, mais son regard était chaud — le regard de Yann, le regard de l'homme qui avait émergé de la mer trois mois plus tôt avec des yeux qui ne connaissaient que son visage à elle.
« Ne me choisis pas, dit-il doucement. Je ne suis pas venu pour être le prix de ton bonheur. »
La Morgan rit — un son qui ressemblait à des cloches sous l'eau. « Il t'offre la liberté. Prends-la, fille de la gardienne. C'est plus que ce qu'elle a jamais eu. »
Maëlle pensa à sa mère. À la manière dont elle disparaissait chaque soir au coucher du soleil, à la façon dont elle revenait avec du sel dans les cheveux et des chansons inachevées sur les lèvres. Elle pensa aux promesses murmurées dans la nuit, à l'amour qui n'avait jamais eu de nom.
Elle ouvrit le locket.
À l'intérieur, le visage de sa mère était usé par le temps — les traits estompés comme un souvenir qui s'efface. Maëlle le regarda longtemps.
Puis elle le ferma et le jeta dans la mer.
Le silence qui suivit fut absolu. Même l'accordéoniste cessa de jouer. L'étranger fit un pas vers elle, les yeux soudain humains, soudain terrifiés.
« Qu'est-ce que tu as fait ? »
Maëlle se tourna vers la Morgan. Son cœur battait si fort qu'elle pouvait à peine respirer, mais sa voix était ferme quand elle parla.
« Vous m'avez dit trois choix. Mais vous avez menti. » Elle fit un pas dans l'eau jusqu'aux genoux. « Il y en a un quatrième. Celui que ma mère n'a jamais osé faire. »
La Morgan recula d'un pas. Son visage se tordit — pas de colère, mais de quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance. Peut-être même de la peur.
« Je me donne en échange de lui. »
« Non ! » L'étranger se jeta vers elle, mais quelque chose le retint — une force invisible qui le clouait à la pierre, les bras étendus comme s'il était pris dans la toile d'une araignée invisible.
Maëlle continua d'avancer. L'eau glacée atteignait ses hanches, puis sa taille. Elle sentait le courant tirer vers le passage submergé, vers le cœur du Pont du Diable où l'accordéoniste attendait, où la voix de Pierre et la voix du frère de Pierre montaient comme des chants funèbres.
« Tu ne sais pas ce que tu promets, dit la Morgan. Ce n'est pas ta vie que j'accepte. C'est ta voix. Ta mémoire. Ton nom. »
« Je sais. »
« Tu ne chanteras plus jamais. Tu ne parleras plus jamais avec les mots des vivants. Tu deviendras une note dans la chanson de la mer, sans commencement ni fin. »
Maëlle s'arrêta.
Elle pensa au phare. À la lumière qu'elle allumait chaque soir. À la solitude qu'elle avait choisie, à la solitude qui l'avait choisie.
Elle pensa à sa mère, qui avait fui la mer et que la mer avait reprise.
Elle pensa à Yann — l'étranger qui avait eu besoin d'elle pour se souvenir de lui-même.
Puis elle leva les yeux vers l'étranger, et elle chanta.
Pas une chanson de ce monde. Une mélodie qui monta d'elle sans qu'elle sache d'où elle venait, une chanson qui avait dormi dans son sang depuis avant sa naissance, depuis avant que sa mère ait jamais regardé l'océan. La chanson que le premier gardien avait chantée pour apaiser la mer, la promesse que le premier homme avait faite et que tous les autres avaient oubliée.
La voix de la Morgan se figea.
L'étranger se débattit contre le lien invisible, criant son nom, mais sa voix s'éloignait déjà, remplacée par le rugissement de l'eau qui engloutissait la chaussée, qui montait autour de Maëlle jusqu'à sa poitrine, jusqu'à son cou, jusqu'à ses lèvres.
La dernière chose qu'elle vit fut ses yeux — des yeux bruns, humains, déchirés.
La dernière chose qu'elle entendit fut son propre nom, crié par sa propre voix.
Puis la mer la prit.
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