Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 27: The Third Soul
La pierre était plus lourde qu’elle ne l’avait semblé sous l’eau. Dans la lumière grise de l’aube, Maëlle la tenait entre ses mains, les doigts courant sur les entrelacs de la face avant — vagues, triskèles, une figure courbée qui tenait une lampe. Puis elle la retourna.
L’envers n’était pas lisse. Il était couvert d’une fine écriture, si serrée qu’elle semblait avoir été gravée par une lame minuscule, patiemment, nuit après nuit. Maëlle dut plisser les yeux, approcher la pierre de son visage. Ses doigts tremblaient, mais ce n’était pas la fatigue. C’était le battement sourd dans sa poitrine, ce cœur de pierre qui s’éveillait chaque fois qu’elle pensait à lui.
Le nom était là, à peine lisible. Pas un nom de famille breton courant. Pas un nom de marin.
*Gwenn ha Du.*
Maëlle cligna des yeux. Elle relut. Les lettres ne changeaient pas.
Ce n’était pas un nom. C’était un cri de ralliement, un étendard, les couleurs de la Bretagne elle-même — le blanc et le noir, l’hermine et le drapeau. Le nom de l’ancêtre qui avait rompu le premier pacte n’était pas un nom du tout. C’était un titre. Ou une malédiction. Ou une mémoire.
Elle resta un long moment immobile au bord de la falaise, le vent salé lui cinglant le visage, la pierre froide dans ses paumes. Le phare clignotait derrière elle, mécanique, indifférent.
« Gwenn ha Du, » dit-elle à voix haute.
Le son de sa propre voix sembla ouvrir quelque chose dans le ciel. Les mouettes cessèrent de crier.
Le nom résonna en elle, et avec lui vint une mémoire qui n’était pas la sienne.
Elle vit un homme — grand, les épaules larges, une barbe noire taillée net. Il portait un manteau de laine épaisse et une épée courte à la ceinture. Il se tenait sur un rivage inconnu, face à une mer grise et plate, sans vagues, sans vent. Devant lui, il y avait une porte taillée dans la falaise, fermée par une grille de fer noir. De l’autre côté de la grille, une femme chantait.
Maëlle reconnut la voix. Elle la connaissait depuis son enfance, depuis les nuits où sa mère la berçait, depuis les rêves de sa mère disparue. La voix de la Morgan. La voix de la gardienne.
Mais dans cette mémoire, la gardienne n’était pas une créature de brume et de chanson. Elle était une femme — jeune, les cheveux sombres tressés serrés contre son crâne, une robe déchirée sur l’épaule. Elle chantait pour ne pas hurler.
L’homme — Gwenn ha Du — s’agenouilla devant la grille. Il posa le front contre le fer. Il ne regarda pas la femme. Il regarda la mer derrière lui, la ligne d’horizon, le bateau qui l’avait amené ici et qui l’attendait encore.
« Je reviendrai, » dit-il.
La femme cessa de chanter. « Tu as dit ça la dernière fois. »
« Je te le jure. »
« Tu as juré aussi, la dernière fois. »
Il se releva. Il ne se retourna pas. Il marcha vers le bateau, et les vagues reprirent leur mouvement dès qu’il posa le pied sur le sable — comme si le monde entier avait retenu son souffle en attendant sa réponse.
Maëlle revint à elle en haletant. Elle était tombée à genoux sans s’en rendre compte. La pierre lui échappa des mains et roula sur l’herbe courte. Elle la rattrapa d’un geste maladroit, la serra contre sa poitrine.
Le cœur de pierre dans sa cage thoracique battait fort, trop fort, comme s’il essayait de se libérer.
Ce n’était pas un gardien. Ce n’était pas un prisonnier.
C’était un homme qui avait traversé la mer des morts pour sauver sa fiancée — et qui l’avait abandonnée sur le seuil.
Maëlle se releva péniblement, remonta vers le phare, poussa la porte de sa cuisine sans prendre le temps de fermer derrière elle. Elle posa la pierre sur la table, au milieu des miettes de pain et de la tasse de café refroidi de la veille. Elle resta là, debout, les mains à plat sur le bois, à regarder l’écriture gravée.
Le Morgan n’était pas la geôlière. Elle était la femme abandonnée.
Elle n’avait pas volé la voix de l’étranger. Elle l’attendait. Elle l’attendait depuis des siècles, jouant la berceuse qu’il chantait autrefois pour l’endormir, espérant qu’un jour — qu’une nuit — le son la ramènerait à lui.
Cette pensée frappa Maëlle avec plus de force que n’importe quelle vague. Elle s’assit lentement, la tête lourde.
Le pacte n’avait jamais été une dette maritime. C’était une promesse d’amour.
Et l’étranger n’était pas tombé amoureux d’elle, Maëlle, par hasard. Il était tombé amoureux de son visage, de sa voix — parce qu’elle ressemblait à ce que le Morgan avait été autrefois. Une gardienne. Une femme qui chantait pour protéger ceux qu’elle aimait.
Sa mère aussi avait chanté cette chanson. Sa mère aussi avait été une gardienne.
Maëlle leva les yeux vers la fenêtre. Le phare se profilait contre le ciel gris. Quelque part sous les vagues, sous le Pont du Diable, Pierre et son frère étaient retenus. L’accordéoniste jouait la berceuse à l’infini. La Morgan — cette femme qui avait porté le nom de fiancée avant de porter celui de geôlière — attendait toujours.
Et l’étranger était libre maintenant, quelque part, ignorant qu’il avait eu un nom.
Elle saisit la pierre et sortit.
La plage était déserte. Maëlle marcha jusqu’à la limite des vagues, là où l’écume venait mourir sur ses bottes. Elle leva la pierre au-dessus de sa tête.
« Gwenn ha Du ! » cria-t-elle.
Le vent ne répondit pas. La mer ne changea pas. Mais derrière elle, sur les rochers noirs à l’est, quelque chose bougea.
Elle se retourna.
Un homme se tenait immobile sur la roche la plus haute, silhouette sombre contre le ciel. Le vent plaquait son manteau contre ses jambes. Il ne bougeait pas. Il ne bronchait pas. Il la regardait.
Maëlle sentit son cœur de pierre ralentir, puis reprendre un rythme régulier, profond — comme un tambour qui appelle au rassemblement.
Il était là.
Elle ne criait plus. Elle se contenta de le regarder. Entre eux, la mer respirait, montant et descendant avec la lenteur des marées.
Elle n’avait pas la preuve qu’il avait entendu le nom.
Mais elle vit ses mains, ses poings serrés le long de son corps.
Et quand il ouvrit la bouche, ce ne fut pas une question qu’il posa.
Ce fut : « Elle chantait cette chanson, la première nuit. »
Maëlle ne bougea pas. « Qui ? »
« La femme derrière la grille. Elle chantait. Je pensais que c’était une sirène. Je pensais qu’elle voulait me noyer. » Il parlait lentement, comme si chaque mot lui coûtait un effort immense. « Mais elle ne voulait pas que je reste. Elle voulait que je parte. Elle voulait que je revienne. »
Il descendit de son rocher avec une prudence de félin blessé. Il s’avança vers elle sur le sable mouillé, s’arrêta à quelques pas, trop loin pour la toucher, trop près pour que Maëlle puisse feindre de l’ignorer.
« Je connais ce nom, » dit-il, la voix rauque. « Je l’ai entendu dans le vent quand j’étais enfant. Je croyais que c’était un rêve. » Il la regarda avec une intensité nouvelle, quelque chose qui brillait au fond de ses yeux clairs — pas la peur, pas la colère. Une douleur reconnaissable, un souvenir qui revenait enfin. « On me l’a donné quand je suis mort, la première fois. »
Le cœur de Maëlle cessa de battre, une seule pulsation, puis reprit, plus fort. « Ce n’est pas ton nom, » dit-elle. « C’est le nom de celui qui a brisé le pacte. C’est le nom de celui qui a aimé la gardienne et l’a abandonnée. »
Il resta silencieux un long moment. Puis il fit un pas de plus, et Maëlle vit ses doigts s’ouvrir, comme s’il allait tendre la main vers la pierre.
Il ne la toucha pas.
« Alors cette femme sous la mer, » dit-il à voix basse, « cette Morgan qui m’a pris ma voix, qui m’a fait prisonnier, qui a joué pour moi sans fin… »
Maëlle hocha la tête. L’amertume lui serra la gorge. « Elle n’a jamais été ta prisonnière. »
Il la regarda.
« Elle est ta fiancée, » dit Maëlle. « Et elle t’attend toujours. »
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