Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 28: The Betrayer's Return
La lampe tempête vacillait dans la main de Maëlle quand elle poussa la porte de la cabane de Yann. L'air sentait le sel, le goudron et quelque chose d'autre — une odeur de papier brûlé, de cire fondue, d'une magie qu'on n'était pas censé pratiquer à terre.
Le sol était couvert de cartes marines étalées en éventail, couvertes de cercles, de traits rouges et de symboles qu'elle ne reconnaissait pas. Au centre, une bougie noire presque consumée. Et sur la table, le livre de Pierre. Celui qu'elle avait vu dans ses mains la veille, celui dont Yann avait toujours dit qu'il ne contenait que des relevés de marées.
Elle feuilleta les pages d'une main tremblante. Ce n'étaient pas des relevés.
« Les Noms du Fond », lut-elle à voix haute, et le papier sembla frémir entre ses doigts.
Les pages étaient remplies d'une écriture serrée, nerveuse — celle de Pierre, mais d'une Pierre plus jeune, plus fébrile, qui notait des incantations apprises dans les îles, des rituels de pêcheurs, des histoires de navigateurs disparus. Et au milieu du carnet, une page cornée, marquée d'un ongle sale.
Le rituel d'Ancrage.
Les lettres étaient en vieux breton, presque illisibles, mais Maëlle avait appris à déchiffrer les pierres, les croix, les noms gravés dans le granit. Elle déchiffra. Le rituel permettait de lier un esprit à un corps vivant. De l'attacher. De l'empêcher de revenir à la mer.
Une phrase soulignée deux fois, d'un trait si appuyé qu'il avait déchiré le papier :
*Le cœur de pierre se change en chair par la volonté du sang. Qui lie l'esprit en soi, se lie à sa perte.*
Maëlle ferma le carnet. Son propre cœur — la pierre qu'elle portait depuis la veille — battit une fois, deux fois, à l'évocation du visage de l'étranger.
Elle courut.
Le vent s'était levé. La mer, ce soir, était une bête inquiète, grise et houleuse, qui léchait les rochers de la pointe avec une langue avide. Elle trouva Yann sur la cale descendante, là où les bateaux se reposaient à marée basse. Il avait tracé un cercle de sel autour d'un réchaud de fortune, des algues noires disposées en étoile. Et dans le cercle, agenouillé, les mains tendues vers la mer, il appelait.
Il appelait l'étranger.
Sa voix était rauque, fêlée, chargée d'une rage qu'il ne prenait même plus la peine de déguiser.
« Reviens, esprit de fond. Reviens à moi. Je suis celui qui te nomme. Je suis celui qui te garde. Reviens, chair et souffle du large. Reviens, âme arrachée. Je te prends. Je te lie. Je te veux. »
L'écume montait. Le cercle de sel fumait.
« Yann ! » cria Maëlle. Elle dévala les rochers, les cailloux crissant sous ses bottes. « Arrête ! Tu ne sais pas ce que tu fais ! »
Il tourna la tête. Ses yeux étaient trop brillants, ses pupilles dilatées comme s'il avait avalé quelque chose d'interdit. Il tenait le livre de Pierre dans une main — elle l'avait laissé sur la table, il avait dû le reprendre — et dans l'autre, une mèche de cheveux. Des cheveux clairs. Ceux de l'étranger.
« Ce n'est pas un homme, Maëlle. Ce n'est pas un amoureux. C'est un esprit. Une chose. Et je vais le mettre à ma botte. »
« Il a un nom. Un vrai nom. Je l'ai trouvé sur la pierre. »
Yann ricana. Il jeta la mèche de cheveux dans le réchaud. Les flammes changèrent de couleur — bleues, puis blanches — et un souffle glacé traversa la cale, faisant voler le sel en poussière.
« Un nom, tu crois que ça suffit ? » Il brandit le carnet. « Pierre a passé des années à chercher le moyen de le tenir. Tous ces relevés, tous ces voyages — il cherchait ça. Le rituel d'Ancrage. Il n'a jamais eu le courage de le faire. Mais moi, si. »
« Le rituel retourne tout esprit contre celui qui le lie. Tu as lu la page ? »
Yann hésita. C'était à peine un battement de cil, une fraction de seconde. Mais Maëlle le vit.
« Tu n'as pas lu la page, » dit-elle doucement.
« Je sais ce que je dois savoir. »
La mer gronda. Là, à une vingtaine de mètres, une forme émergea de l'écume.
L'étranger.
Il n'était plus le même. Son visage — celui qu'elle avait vu, émacié, beau, blessé — était brouillé, comme peint sur une toile qu'on aurait plongée dans l'eau. Il avançait vers la cale, mais ses pieds ne touchaient pas les rochers. Il flottait à quelques centimètres du sol, porté par une houle invisible. Et dans ses yeux, il n'y avait plus de reconnaissance. Seulement une obéissance mécanique, une traction qu'il ne pouvait pas combattre.
« Rentre, dit Yann d'une voix qui tremblait. Rentre dans ce corps. Prends-moi. »
Il avait ouvert son propre torse. La chemise déboutonnée, et sur la peau, au-dessus du sternum, un symbole tracé au charbon — un nœud, le même nœud de corde marin qu'elle avait vu sur la pierre du reliquaire.
Maëlle comprit.
« Tu ne veux pas le lier à toi. Tu veux le *devenir*. »
« Il est trop fort pour être dominé. Alors je vais le porter. Je vais être sa chair. Sa voix. Son souffle. »
L'étranger s'arrêta au bord du cercle de sel. Ses bras pendaient mollement. Ses lèvres bougeaient, mais aucun son n'en sortait.
« Yann, c'est un suicide. Tu vas disparaître. Le livre dit — »
« Je m'en fous du livre ! »
Il se tourna vers l'esprit. Il tendit les bras. Le réchaud s'éteignit. Le sel brilla d'une lumière interne, blanche, surnaturelle. Et l'étranger fit un pas dans le cercle.
Le cri de Yann ne dura qu'une seconde.
Ce ne fut pas un cri de douleur — non. Ce fut un cri d'étonnement, presque de joie, comme si son corps entier s'ouvrait pour accueillir quelque chose de plus vaste que lui. Puis il se tut. Ses yeux se révulsèrent. Sa bouche s'ouvrit en un rictus qui n'était pas le sien. Le symbole sur son torse noircit, fuma, se mit à saigner.
« Yann ? »
Il tourna la tête vers elle. Mais ce n'était plus Yann. C'était une coquille creuse, un vêtement trop grand pour ce qui venait d'y entrer. L'étranger — son étranger — se tenait toujours au bord du cercle, toujours flottant, toujours muet, mais maintenant translucide, presque effacé, comme une photographie qui perd de l'encre.
« Maëlle, » dit la voix de Yann. Mais ce n'était pas sa voix. C'était celle de l'accordéon, tantrique et fêlée, qui passait à travers une gorge humaine. « Maëlle, il fallait choisir. »
Le corps de Yann vacilla. Sa peau devint grise, puis bleue — la couleur des noyés. L'odeur de sel s'intensifia. Et en dessous, tout en dessous, une autre vibration : l'accordéon, qui jouait quelque part sous l'eau. La même lullaby. La même plainte.
Maëlle s'élança.
Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Bousculer Yann, briser le cercle, arracher le symbole, crier le vrai nom de l'étranger — Gwenn ha Du — même si elle n'avait pas encore compris ce qu'il signifiait vraiment. Mais au moment où sa main toucha l'épaule de Yann, le corps se défit.
Pas en miettes. Non. Il se défit comme du sable humide, comme une dune qui cède sous le pied. Yann — ce qui restait de Yann — coula entre ses doigts en une pluie de granules gris, de sel et de cendres. La bouche de l'esprit s'ouvrit en un dernier souffle muet. Et puis il n'y eut plus rien. Plus de corps. Plus de présence. Juste le vent, la mer, et le cercle de sel qui s'éparpillait, réduit à une fine poussière blanche qui se mélangeait à la grève.
L'étranger — le sien — tangua, s'affaissa, tomba à genoux sur les rochers.
Il levait vers elle un visage net, enfin entier, enfin présent, mais désespéré. Il ouvrit la bouche. Pour la première fois depuis qu'elle le connaissait, il prononça une phrase complète.
« Le corps de Yann est tombé dans le creux du navire. Là où la mer garde ce qu'elle ne rend pas. »
Il montra la baie, au-delà de la pointe. Là où, à marée basse, on voyait parfois pointer une carcasse de bois pourri — une épave engloutie depuis des décennies.
« S'il reste là, je reste là. J'étais lié à lui. À son intention. Le rituel a pris un chemin que nous n'avons pas choisi. »
Maëlle regarda la mer. Son cœur de pierre battait — vite, trop vite, comme s'il essayait de rattraper toutes les secondes qu'il lui restait. Elle pensa à la journée qui s'écoulait, à sa chair qui se minéralisait, à Pierre et à son frère qui attendaient sous le pont du Diable.
Elle pensa à sa mère, dont le locket reposait au fond de l'eau.
Et elle comprit que ce jour-là, elle devrait plonger dans l'épave. Qu'elle devrait y descendre, seule, et en remonter avec le corps de Yann — ou ce qu'il en restait — pour libérer l'âme de l'homme qu'elle aimait.
Sa main trouva la corde. Elle commença à nouer.
« Alors, dit-elle d'une voix qu'elle ne reconnut pas elle-même. Alors j'y vais. »
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