Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 29: The Coffin of the Sea
L’eau était noire comme de l’encre de seiche. Maëlle sentait le froid mordre sa peau à travers la combinaison de plongée empruntée au vieux Le Bihan, dont les yeux effrayés avaient cédé sans un mot lorsqu’elle avait prononcé le nom du navire. Le *Coffre de la Vierge* — un brick marchand sombré en 1847, coincé entre deux failles de la fosse du Raz. Tout le monde à Porscarn savait ce qu’il contenait. Personne n’y était jamais descendu.
Ses palmes frappaient l’eau en cadence, le poids de sa ceinture de plomb la tirant vers les profondeurs. Autour d’elle, la lumière du matin se dégradait en violet, puis en une obscurité où seules les suspensions de plancton luisaient comme des cendres. Sa poitrine se serra.
*Le cœur de pierre*, pensa-t-elle. *Il ne bat que pour lui.*
Elle imagina le visage du stranger — de Romé — ses yeux gris comme l’écume, la façon qu’il avait de pencher la tête lorsqu’il écoutait la mer. La pierre dans sa cage thoracique répondit d’un battement sourd, douloureux, qui résonna dans son crâne. Encore un. Encore. Rythmé, presque régulier. C’était ça, sa vie maintenant. Des battements volés à un souvenir.
Devant elle, la silhouette du navire émergea de l’obscurité — une masse sombre inclinée sur tribord, ses mâts brisés comme des doigts de noyé pointant vers la surface. Des algues vertes et blêmes pendaient de ses flancs, ondulant dans le courant comme des cheveux qui dansent. Le *Coffre de la Vierge*. Son nom lui parut soudain ironique. Un cercueil, oui. Mais la vierge, elle, était dans l’eau, à l’envers, en train de le fouiller.
Elle s’approcha de la coque. L’entaille par laquelle Yann avait dû passer — la taille d’un corps humain, nette comme une coupure de scalpel — bâillait entre deux membrures. Le sable rouge du fond tourbillonnait autour de l’ouverture. Maëlle alluma sa torche frontale et se glissa à l’intérieur.
La cale du brick était un tombeau d’eau et de bois. Des caisses éventrées, des barils renversés, une ancre rouillée couchée en travers d’un amas de cordages. Et là, au centre, face contre terre, flottant dans une onde de particules dorées comme un saint dans une niche de lumière — le corps de Yann.
Il n’était pas seul.
Romé était là. Le stranger. Debout au fond de la cale, immobile, vêtu de son habit de marin du XIXe siècle, les bras légèrement écartés. Il ne respirait pas. Ses yeux étaient ouverts, mais vides, fixant un point que Maëlle ne voyait pas. Le fil d’argent — elle le voyait maintenant, ténu, palpitant entre sa poitrine et le dos inerte de Yann — le reliait au corps brisé par la magie avortée.
Le cœur de pierre de Maëlle cessa de battre.
Non. Non, pas maintenant.
Elle voulut crier mais n’eut que des bulles. Elle se propulsa vers Yann, passa une main sous ses épaules, chercha la sangle qu’elle avait apportée. Le corps était froid — plus froid que l’eau, une froideur minérale qui semblait suinter de lui. Elle le sangla contre sa poitrine, remonta vers l’ouverture. Le fil d’argent résista, tendu comme une corde d’arc. Maëlle tira, tira encore, et le fil céda dans un éclat de lumière blanche qui fit exploser des milliers de bulles autour d’elle.
Le corps de Romé se tourna dans le courant, comme si quelque chose l’avait lâché. Ses yeux se fermèrent.
Maëlle nagea. Ses poumons brûlaient. Ses jambes frappaient l’eau avec la fureur désespérée d’une nageuse qui savait que chaque seconde de retard pouvait la tuer — ou le tuer, lui. Le cœur de pierre dans sa poitrine ne battait toujours pas. La surface était loin. Trop loin. Elle la vit au-dessus d’elle — un miroitement d’argent froid comme une promesse.
*Ne pense pas à lui*, murmura une voix au fond de sa tête. *Pense à nager. Pense à l’air. Pense à toi.*
Mais elle ne pouvait pas penser à elle sans penser à lui. Et c’était justement ce qu’elle ne pouvait pas faire.
Alors elle pensa à sa mère. Aux bras qui l’avaient tenue sur les rochers, à la chanson murmurée dans ses cheveux mouillés, au matin où la mer avait rendu l’écharpe et pas le corps. Elle pensa à la promesse brisée que sa famille portait depuis des générations, comme un poids d’algues dans le ventre. Elle pensa à ce que Gwenn ha Du avait sacrifié pour un amour plus ancien que le sien.
Et le cœur se remit à battre.
Un battement — sec, fort, douloureux. Maëlle avala de l’eau avant de comprendre. Elle toussa, la tête au-dessus des vagues, le corps de Yann toujours sanglé contre elle. L’air lui déchira les poumons comme un coup de couteau. Elle flottait, haletante, à quelques mètres du promontoire où Pierre et son frère sortaient leurs têtes de l’eau, les mains tendues vers elle, la bouche ouverte sur des paroles qu’elle n’entendait pas.
Le cœur battait. Une fois. Encore. Chaque pulsation lui renvoyait une image de Romé, submergé, les yeux fermés, seul dans les profondeurs du *Coffre de la Vierge*.
Elle hissa le corps de Yann sur la roche chaude. Elle s’allongea près de lui, tremblante, la pierre de son cœur cognant contre ses côtes comme un poing qui frappe une porte.
« Maëlle ! » Pierre courut vers elle, s’agenouilla, chercha une pouls au cou de son frère. « Il est vivant. Mon Dieu, il est vivant. »
Maëlle hocha la tête. Mais elle regardait le point où la surface de l’eau frissonnait encore, là où elle avait laissé Romé. Le fil lumineux s’était rompu — elle l’avait senti céder — mais le prix, elle le savait, n’était pas encore payé.
« Qu’est-ce que tu as vu ? » demanda Pierre en la dévisageant. « Là-dessous. Qu’est-ce que tu as vu ? »
Maëlle ouvrit la bouche. Un son en sortit — pas un mot, pas un cri, mais quelque chose entre les deux, un gémissement qui vint des profondeurs de son ventre et qui contenait tout ce qu’elle ne pouvait pas dire. À moitié noyée dans cette plainte, elle entendit presque ce que sa mère avait chanté le dernier soir, ce fragment de mélodie oublié que la mer rendait brusquement, comme une dette qu’on n’avait plus le droit d’exiger.
« Il est seul », souffla-t-elle. « Je l’ai laissé seul. »
Pierre se tut. Les vagues battaient la roche. Quelque part, sous l’eau, l’accordéon jouait encore.
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